‹ La fin du dix-huitième siècleChapitre 12 sur 96 · Tome I, page · texte numérisé non relu

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qu'il y avait réussi. On nous montre que tout au contraire, de toutes les choses humaines que Rousseau ignore, la femme est ce qu'il ignore le plus. Il connaît M'"^ de Warens, triste idéal ; il a connu M™^ d'Épinay, la femme sensible, philosophe, pervertie par un odieux mari ; il connaît M""" d'Houdetot, vertueuse à la façon de son temps, parce qu'elle resta toujours fidèle à M. de Saint-Lambert, pendant que M. d'Houdetot, de son côté, restait fidèle à la maîtresse qu'il aimait avant son mariage, ce qui lui faisait dire fort spirituellement : « Nous avions, ^jme d'Houdetot et moi , la vocation de la fidélité ;

seulement il v a eu malentendu. » Il n'avait ren-

contré, dans cette singulière société du dix-huitième siècle, que des femmes naïvement abandonnées aux entraînements de leur cœur et qui s'en faisaient gloire, ou des femmes qui raisonnaient leurs passions et les réglaient philosophiquement, d'autres enfin qui n'étaient pas étrangères à l'honneur, au devoir, mais qui les transposaient, faisant consister l'honnêteté à ne déguiser aucun de leurs sentiments et la vertu à ne pas en changer. Ajoutez à cela l'étrange facilité des mœurs du siècle, les usages de ce monde artificiel, l'insouciance des maris ou même l'embarras qu'ils avaient à aimer leurs femmes ; on comprendra facilement que, bien que Rousseau poursuive obstinément un certain idéal de la femme et qu'il en soit comme obsédé dans plusieurs de ses ouvrages, comme il le fut dans sa vie, il n'ait jamais réussi à l'atteindre, et même qu'il en soit resté bien éloigné dans ses efforts successifs vers une image plus belle et plus pure que celles qu'il avait devant les yeux.

On voit à merveille ce qui manque à toutes les filles chéries de l'imagination du poète, à Julie, à Claire, à Sophie : à toutes, c'est la pureté qui fait défaut, même quand elles sont vertueuses ou qu'elles le redeviennent ; ce sont des filles élevées par des livres plutôt que par leurs mères, par des livres de science, de philosophie, parfois de médecine ; elles manquent en même temps, et à cause de cela même, de vraie délicatesse ; elles ne sont pas de bonne compagnie, parce qu'elles ne sont pas de bonne famille. Il y a quelque chose de grossier et de hardi dans leurs sentiments, qui se ressent de la société exclusive de l'homme ou des livres ^ Elles ont beau couvrir tout cela de je ne sais quel vernis sentimental, la grossièreté perce. Qu'on se rappelle seulement les lettres que Julie écrit à son amant, quand Saint-Preux est à Paris, les conseils qu'elle lui donne, et qui sont un étonnant mélange du langage de l'hygiène avec celui de l'amour. C'est chez M'"^ de Warens que Julie a dû s'instruire ainsi ; elle est la fille deM""" de Warens, au lieu d'appartenir à une vraie mère de famille. Elle a beau concevoir les plus nobles sentiments, faire effort pour s'y élever, sans cesse le secret de sa fatale éducation lui échappe. Même absence de délicatesse chez Sophie. Elle songe beaucoup trop à la santé d'Emile, son mari; elle le lui dit, ce qui est au moins bizarre. Et que penser enfin de Rousseau, devenu le confesseur et le médecin des deux jeunes époux ? « Il n'y a que quelques pages de la République de Platon, quand le philosophe règle effrontément l'union des guerriers

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