‹ La fin du dix-huitième siècleChapitre 13 sur 96 · Tome I, page · texte numérisé non relu

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et des femmes de la cité idéale, qui approchent de la grossièreté de celles de Rousseau; et dans V Emile, comme dans la République, la grossièreté procède de l'esprit de système et de la prétention qu'ont les deux philosophes de substituer les lois insolentes de ce qu'ils appellent la raison aux lois chastes et mystérieuses de la nature. »

Toujours un coin de physiologie dans l'amour, un mélange de brutalité et d'idolâtrie, voilà ce qui se marque dans Rousseau, quand il parle des femmes dans ses livres ou qu'il les rencontre dans la vie. Personne d'ailleurs, d'un ton plus rude et plus morose, n'a fait la guerre à cette sorte de culte sentimental que la société du dix-huitième siècle rendait à la femme sous le nom de galanterie. Qu'on se rappelle l'admirable page de la Lettre sur les spectacles, où il trace d'une plume si mordante le tableau de l'homme et de la femme du monde : « Faute de pouvoir se rendre hommes, les femmes nous rendent femmes... Lâchement dévoués aux volontés du sexe que nous devrions protéger et non servir, nous avons appris à le mépriser en lui obéissant, à l'outrager par nos soins railleurs, et chaque femme de Paris rassemble dans son appartement un sérail d'hommes plus femmes qu'elle, qui savent rendre à la beauté toutes sortes d'hommages, hors celui du cœur dont elle est digne... Au lieu de gagner à ces usages, les femmes y perdent. On les flatte sans les aimer ; on les sert sans les honorer : elles sont entourées d'agréables, mais elles n'ont plus d'amants... Il faudrait avoir d'étranges idées de l'amour pour en croire capables les complimenteurs de boudoir, et rien n'est

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plus éloigné de son ton que celui de la galanterie. » Dans cette même Lettre sur les spectacles, le reproche principal qu'il fait au théâtre, c'est qu'étant voué presque exclusivement à l'amour, il aide singulièrement à l'ascendant des femmes dans la société : « Or, pensez-vous, monsieur, dit-il à d'Alembert, que les hommes en seront mieux gouvernés ? » Dans presque tous ses ouvrages, il attaque et censure les femmes, il les morigène, il les humilie môme, il dit tout le mal possible de leur frivolité, de leur négligence à rcnqilir les devoirs de la maternité, de leur vanité, de leur faiblesse. Chose singulière ! ce sont pourtant les femmes qui, au dix-huitième siècle, ont fait le succès de Rousseau ; ce sont elles qui ont mis sur le pavois ce prêcheur sauvage, cet homme mal vêtu et négligé, qui faisait tache au milieu des salons et de la belle société du temps. D'où vient cela? M. Saint-Marc Girardin pose la question et y répond avec bien de l'esprit. « En faisant le succès de Rousseau les femmes ont eu raison. Je ne veux pas dire que, comme la Martine de Molière, elles aiment à être battues, mais elles se soucient peu qu'on les batte, pourvu qu'on les aime. Or elles ont compris que Rousseau les aimait. . . Au fond, elles ne tiennent guère à être supérieures par l'esprit et par la raison; elles sont supérieures parce qu'elles sont aimées, et cette supériorité-là vaut pour elles toutes les autres. Quiconque la leur accorde, et surtout quiconque, comme Rousseau, semble la leur accorder malgré lui-même, est de leur église, eût-il cent défauts insupportables; de même que quiconque la leur refuse, eût-il cent bonnes qualités, est à l'instant même excommunié.

[Les hommes que les femmes détestent le plus ne sont Ipas ceux qui les battent, mais ceux qui les jugent; non pas ceux qui les censurent, mais ceux qui même les admirent sans les aimer. Pour elles, la foi sans l'amour est un péché mortel. » Yoilà pourquoi elles ont eu raison de faire le succès de Jean-Jacques Rousseau. Elles sentaient, sans bien s'en rendre compte à elles-mêmes, que tout ce qu'il était à la galanterie, il le rendait à l'amour ^ , que plus il détruisait le cérémonial du faux monde amoureux, plus il refaisait le vrai culte des femmes ; elles ne se trompaient donc pas tant en devinant leur apothéose dans les censures du moraliste; elles comprenaient et aimaient sa colère, qui n'était que ce qu'elle est presque toujours, en pareil cas, de l'amour irrité.

A ces explications j'en ajoute une autre qui les résume toutes : Les femmes sentirent instinctivement que cette glorification de la sensibilité, qui est au fond de toutes les œuvres de Rousseau, et qui est comme un des ressorts moteurs de son éloquence et de son génie, devait tourner à leur propre gloire. Quand l'homme remet la direction de sa vie et de ses idées au sentiment, il est bien rare que ce ne soit pas la femme qui en devienne l'inspiratrice secrète ou déclarée. Quand c'est la sensibilité qui règne dans la société ou dans la vie, c'est la femme qui gouverne. Or, quel est le sens philosophique des ouvrages de Rousseau, sinon un appel perpétuel à la sensibilité, comme à un guide plus sûr que la raison, à l'instinct, comme à une lumière infaillible bien

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