‹ La fin du dix-huitième siècleChapitre 28 sur 96 · mars · texte numérisé non relu

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brables disciples. 11 est plus aisé d'imiter cette tactique, d'attaquer des réputations dans l'ombre, d'écrire des pages cyniques que l'on désavouera impunément, de tenir un rôle officiel et public avec dignité et un autre rôle clandestin consacré à la satisfaction de ses rancunes, que d'écrire une belle tragédie ou un éloquent plaidoyer sur la tolérance. Ces procédés, quoi qu'on en dise, étaient déplorables au dix-huitième siècle, tout comme ils le seraient aujourd'hui. On ne peut prendre son parti de voir changer la plume qui écrivit Mérope ou le Siècle de Louis XIV contre la batte d'un arlequin masqué ou le poignard d'un Scaramouche. Et si l'on nous trouvait trop sévères, nous nous excuserions en empruntant ces belles paroles à Voltaire lui-même : « Il est vrai que malgré mon âge et mes maladies je suis très gai, quand il ne s'agit que de sottises de littérature ou de prose ampoulée, mais on doit être très sérieux sur les procédés, sur l'honneur et sur les devoirs de la vie \ »

La plus triste querelle qui éclata entre Rousseau et Voltaire fut à l'occasion de la sentence portée contre VÉmile et le Conti^at social^ et des troubles qui s'en- i |

l. A M. de Pczay, 5 janvier 1767. — Plaçons en contraste avec ces nobles sentiments ce fragment d'une lettre àHclvétius : « 11 ne faut jamais rien donner sous son nom. Je n'ai jamais fait la PuceLle. Maître Joly de Fleury aura beau iau'e un réquisitoire, je lui dirai qu'il est un calomniateur, que c'est lui qui a fait la Pucelle qu'il veut mettre sur mon compte. r> (Lettre du 15 août 17G4.)

suivirent dans la petite république de 1764 à 1766 environ. On sait qu'il y eut alors une véritable persécution organisée par le parlement de Paris et continuée par le Conseil de Genève. Décrété de prise de corps à Paris, réfugié à Motiers-Travers dans la principauté de Neuchàtel, Rousseau y vécut en se cachant avec ostentation sous le costume d'un Arménien. Tant et de si dures épreuves avaient ébranlé cette faible tête qui contenait avec peine un si puissant esprit. La sentence de Genève surtout l'exaspéra, et dans son exaltation il crut reconnaître encore à la rudesse du coup la main implacable de Voltaire. Il se trompait pourtant. Il n'avait fallu que la première nouvelle de la persécution pour faire oublier à Voltaire tous ses griefs, et pour exalter sa sensibilité prompte à embrasser la cause des victimes. Un témoin digne de foi, M. de Végobre, déjeunait à Ferney lorsqu'on apporta les papiers publics de Paris qui racontaient et l'arrêt du parlement et le décret de prise de corps, et la fuite de Jean-Jacques. « Voltaire n'y tint plus, il se mit à fondre en larmes, et de ce ton de voix moitié solennel, moitié sépulcral, qui lui était propre, il s'écria à diverses reprises : Qu'il vienne ! qu'il vienne ! Je le recevrai à bras ouverts : il sera ici plus maître que moi, je le traiterai comme mon propre fds ! » Le prince de Ligne, qui était de ce déjeuner, raconte la même scène en l'arrangeant un peu. Wagnière, de son coté, assure que son maître fit transcrire jusqu'à sept copies de la lettre qu'il adressait au fugitif, et qui partirent dans diverses directions, à cause de l'incertitude où l'on était de son asile. Il est donc bien établi que la persécution du parlement rendait Rous-

seau inviolable et sacré à Voltaire, qui écrivait quelque temps après, avec l'accent de la sincérité, à M. Lullin, secrétaire d'État de Genève : « Je ne suis point ami de M. Rousseau, je dis hautement ce que je pense sur le bien et sur le mal de ses ouvrages ; mais, si j'avais fait le plus petit tort à sa personne, si j'avais servi à opprimer un homme de lettres, je me croirais trop coupable ^ » Encore une fois, il est impossible d'admettre la fable d'après laquelle Voltaire aurait été l'instigateur des sévérités du Conseil de Genève, et Voltaire calomnié a cette fois raison de s'écrier : « Rousseau est un grand fou et un bien méchant fou, d'avoir voulu faire accroire que j'avais assez de crédit pour le persécuter, et que j'avais abusé de ce prétendu crédit. Il s'est imaginé, ajoute-t-il, que je devais lui faire du mal, parce qu'il avait voulu m'en faire, et peut-être parce qu'il lui était revenu que je trouvais son Héloïse pitoyable, son Contrat social très insocial, et que je n'estimais que son Vicaire savoyard dans son Emile: il n'en faut pas davantage dans un auteur pour être attaqué d'un violent accès de rage -. » Ici encore, il faut bien en convenir, Rousseau eut le premier tort, vraiment bien grave, d'une agression étourdie et violente. Il en eut un second, bien plus grave et cette fois inexpiable, dans la cinquième des Lettres écrites de la Montagrie, où, poursuivant sa fatale erreur sur la délation de Voltaire, il se fait délateur à son tour. Déplorable querelle, en vérité, et dont rien ne pourrait nous consoler, si ce n'est la perfection de ce morceau célèbre et la grâce de l'ironie qui

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