‹ La fin du dix-huitième siècleChapitre 29 sur 96 · janvier · texte numérisé non relu

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l'anime, plus légère qu'elle n'est d'ordinaire sous la plume de Jean-Jacques, vraiment comparable cette fois à celle de Voltaire que l'on fait parler et que l'on croit entendre, a Ces messieurs du grand Conseil voient si souvent M. de Voltaire; comment ne leur a-t-il pas inspiré cet esprit de tolérance qu'il prêche sans cesse, et dont il a quelquefois besoin ! S'ils l'eussent un peu consulté dans cette affaire, il me paraît qu'il eut pu leur parler à peu près ainsi : « Messieurs, ce ne sont point les raisonneurs qui font du mal, ce sont les cafards. La philosophie peut aller son train sans risque, le peuple ne l'entend pas ou la laisse dire, et lui rend tout le dédain qu'elle a pour lui. Raisonner est de toutes les folies des hommes celle qui nuit le moins au genre humain... Je ne raisonne pas, moi, cela est vrai, mais d'autres raisonnent : quel mal en arrive-t-il ?... Moi-même, enfin, si je ne raisonne pas, je fais mieux, je fais raisonner mes lecteurs. Voyez mon chapitre des Juifs; voyez le même chapitre plus développé dans le Sermon des Cinquante; il y a là du raisonnement, ou l'équivalent, je pense. Vous conviendrez aussi qu'il y a peu de détour, et quelque chose de plus que des traits épcirs et indiscrets. Nous avons arrangé que mon crédit à la cour et ma toute-puissance prétendue vous serviraient de prétexte pour laisser courir en paix les jeux badins de mes vieux ans : cela est bon ; mais ne brûlez pas pour cela des écrits plus graves, car alors cela serait trop choquant. J'ai tant prêché la tolérance ! Il ne faut pas toujours l'exiger des autres, et n'en jamais user avec eux. Ce pauvre homme croit en Dieu, passons-lui cela, il no fera pas secte : il est ennuyeux, tous les raisonneurs

le sont. Nous ne mettrons pas celui-ci de nos soupers ; du reste que nous importe? Si l'on brûlait tous les livres ennuyeux, il faudrait faire un bûcher du pays. Croyezmoi, laissons raisonner ceux qui nous laissent plaisanter, ne brûlons ni gens ni livres, et restons en paix, c'est mon avis.» Voilà, selon moi, ce qu'eût pu dire d'un meilleur ton M. de Voltaire; et ce n'eût pas été là, ce me semble, le plus mauvais conseil qu'il aurait donné. » Chaque mot porte dans cette page, mais ce qui était terrible, c'était l'allusion directe au Sermon des Cinquante, tant de fois désavoue par Voltaire, à ce Sermon qui était bien réellement de lui, mais dont il avait dit si énergiquement que c'était « le libelle le plus violent qu'on ait jamais fait contre la religion chrétienne. » Apparemment Rousseau persécuté, en appelant sur ces dangereux ouvrages l'attention du Conseil, savait ce qu'il faisait et à quel péril il exposait leur prudent auteur. Quelques semaines après cette lettre, ordre était donné par les syndics de saisir tout ce qui paraîtrait de condamnable sur le territoire de la petite république. L'éveil était donné, et il n'est pas douteux qu'il le fût par la lettre de Rousseau. Au premier rang des ouvrages poursuivis figurait le Por/a///", comme on l'appelait familièrement, le Dictionnaire philosophique portatif. «Après tout, écrivait Voltaire, niant comme d'habitude qu'il en fût l'auteur, j'ai répondu au syndic que lui et ses confrères étaient bien les maîtres de brûler tel livre qu'ils voudraient, pourvu qu'ils ne brûlassent pas ma personne, et que je ne prenais nul intérêt au Portatif^. »

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