‹ La fin du dix-huitième siècleChapitre 30 sur 96 · décembre · texte numérisé non relu

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Nous n'entrerons pas dans la lutte diplomatique que Voltaire engagea et soutint à ce propos avec le Consistoire de Genève, donnant aux magistrats de fausses pistes, déconcertant les petites persécutions de la police locale par des indications et des adresses illusoires, s'ingéniant à mille tours divers de complicité avec les libraires, pour introduire ses brochures proscrites, jusqu'à placer en tête de chacune d'elles trois ou quatre pages de réflexions pieuses d'une parfaite édification. Tout cela n'est pas de notre sujet. Revenons à Rousseau ; il va avoir son tour. Voltaire n'est pas homme à oublier la page qui lui est dédiée dans la cinquième Lettre de la Montagne, ni à pardonner l'intention qui l'a dictée. Il prépare ses armes et sa haine dans les réflexions qui émaillent la Correspondance. « Ce petit magot de Rousseau a écrit un gros livre contre le gouvernement, et son livre enchante la moitié de la ville... Malheureusement, il m'a fourré là très mal à propos. Il dit au Conseil que j'ai fait le Sermon des Cinquante. Ah î Jean-Jacques, cela n'est pas d'un philosophe : il est infâme d'être délateur, il est abominable de dénoncer son confrère et de calomnier ainsi injustement. » Et voulant entraîner le médecin Tronchin dans sa querelle : « Je sais, lui écrivait-il, que le bâtard du chien de Dio gène n'a pas dit des choses agréables de vous et de moi à madame de Luxembourg. Esculape était peint avec un serpent à ses pieds. C'était apparemment quelque Jean-Jacques qui voulait lui mordre le talon. Il faut avouer que ce malheureux est un monstre. »

Or, pour châtier le monstre, qu'imagine Voltaire ?

On ne le croirait jamais, si les faits et les écrits n'étaient là. Cette querelle atroce était venue de ce que Rousseau l'avait accusé à tort d'ameuter sous main les passions du Consistoire en se parant d'un faux zèle pour la religion et les ministres. Que fait Voltaire pour se venger de cette odieuse imputation ? Précisément ce qu'on lui reproche à tort d'avoir fait. Par une singulière pasquinade, il prend le ton et le rôle d'un pasteur indigné et, se portant le vengeur de Jésus- Christ, de l'orthodoxie menacée et de ses ministres, il écrit ces incroyables pages qui paraissent sous ce titre : le Sentiment des Citoyens : « Est-il permis, s'écrie cet incomparable comédien, à un homme né dans notre ville, d'offenser à ce point nos pasteurs, dont la plupart sont nos parents et nos amis, et qui sont quelquefois nos consolateurs? Considérons qui les traite ainsi : est-ce un savant qui dispute contre un savant? Non, c'est l'auteur d'un opéra et de deux comédies sifflées. Est-ce un homme de bien qui, trompé par un faux zèle, fait des reproches indiscrets à des hommes vertueux? Nous avouons avec douleur et en rougissant quiB c'est un homme qui porte encore les marques funestes de ses débauches, et qui, déguisé en saltimbanque, traîne avec lui de village en village, de montagne en montagne, la malheureuse dont il fit mourir la mère et dont il a exposé les enfants à la porte d'un hôpital... Et c'est cet homme qui traite de tyrans les magistrats de notre république, qui ose dire que dans le Conseil on a toujours vu peu de lumières et encore moins de courage, qui excite le grand Conseil contre le petit, les pasteurs contre ces deux corps et enfin tous contre tous ! Yeut-il renverser notre Consti-

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tution en la défigurant, comme il veut renverser le christianisme, dont il ose ftiire profession ? ... Il faut lui apprendre que, si l'on châtie légèrement un romancier impie, on punit capitalement un vil séditieux. » Cette fois un coup d'une telle impudence déconcerte Jean-Jacques, qui épuise la liste du clergé de Genève pour y chercher le diffamateur, sans qu'il lui vienne à l'esprit de jeter les regards surFerney où l'on rit sous cape d'un tour si bien joué, en affectant tout haut une sorte d'horreur « poui* cet infâme petit libelle ».

Nous nous arrêterons sur ce trait caractéristique d'un homme et d'un siècle. A l'honneur de notre époque, si de tels exemples pouvaient être cités parmi nous (et il y en a), ce serait dans les rangs infîmes des lettres, là où le pamphlet est une industrie et où l'on rencontre de pauvres hères qui vivent en assassinant des réputations. Dans les hautes régions de l'esprit et de la société française, j'aime à croire que rien de semblable ne serait possible, et, si complaisante que soit sur certains points l'opinion publique, je pense qu'elle ferait bonne justice de ces jeux du stylet littéraire. Nous avons tenu à présenter avec quelques détails cet épisode des mœurs intellectuelles du dix-huitième siècle, parce qu'il nous a semblé qu'à ce point de vue au moins le nôtre peut gagner à la comparaison. Que ce soit notre consolation pour ce que nous avons perdu de tant d'autres côtés !

En résumant nos impressions sur cette querelle commencée presque avec courtoisie, achevée dans un délire de haine, et nous élevant au-dessus des inci-

dents bizarres qui en marquent les phases diverses et le développement, nous ne pouvons nous empocher de reconnaître que ces deux hommes, Voltaire et Rous-' seau, étaient destinés à se méconnaître ou à se fuir. Les détails de cette Iliade tantôt tragique et tantôt grotesque ne sont que l'expression accidentelle d'une inimitié fatale. Tout les séparait violemment l'un de l'autre, les idées, la métaphysique, la morale, la manière de comprendre la religion, le talent même et la langue. Ce n'est pas par boutade ou par mauvaise humeur que Voltaire déclare le roman de Jean- Jacques « sot, bourgeois, impudent, ennuyeux ». Cela devait lui paraître ainsi, à lui le dernier classique, même dans l'expression des idées nouvelles qu'il représente. Comment aurait-il goûté cette recherche inquiète, subtile, maladive, d'un idéal à. moitié chimérique, et cette langue éloquente, mais tendue, où se révèle avec une rhétorique enflammée un effort continu vers le sublime? Et Rousseau ne devait-il pas détester d'instinct, avec sa nature de prédicateur et de moraliste plébéien, ce grand seigneur des lettres françaises, courtisé, choyé, heureux dans tout ce qu'il entreprend, menant une vie princière au milieu d'une cour où des rois mêmes tiennent à se faire admettre, traitant de pair avec les puissances du monde, le grand triomphateur au théâtre, dans l'histoire, dans la poésie, le vrai souverain de ce siècle ! Toutes les haines contre les inégalités sociales gonflaient son cœur quand il assistait, du fond de son exil, à cette insolente et perpétuelle ovation. La nature les avait faits incompatibles, la société fit plus. Incompatibles, ils l'étaient, dès leur naissance, d'humeur, dégoût, d'esprit : la vie.

l'opinion publique divisée, de graves torts réciproques, la conscience exagérée de leur force, enfin, il faut bien le dire, la passion de la souveraineté sans partage, tout cela vint achever l'œuvre de la nature et les rendre irréconciliables.

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