LA FIN DUNE MONARCHIE. I.R SECRET DU ROI
Bachauraont raconte que Louis XVI félicitait un jour le maréchal de Richelieu du rétablissement de sa santé : « Car, enfin, vous n'êtes pas jeune, dit le roi ; vous avez vu trois siècles. — Pas tout à fait, sire, mais trois règnes. — Soit. Eh bien ! qu'en pensezvous ? — - Sire, sous Louis XIV, on n'osait dire mot, sous Louis XV, on parlait tout bas ; sous Votre Majesté, on parle tout haut. » L'aphorisme du vieux maréchal sur le règne de Louis XV est particulièrement vrai, si on l'applique à la seconde partie du règne, à celle qui commence à la paix d'Aix-la-Chapelle. Pendant un quart de siècle, on parla tout bas, non certes dans le pays qui ne fut jamais plus bruyant, mais à la cour qui devint plus que jamais la région des intrigues,
1. Le Secret du Roi, correspondance secrète de Louis XV avec ses arjents diplomatiques (1752-1774), par le duc de Broglie, de l'Académie française, 1^79^
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des manœuvres et du mystère. Le roi lui-même parlait tout bas et trompait ainsi tout le monde, qu'il s'adressât à son ministère officiel ou à son ministère occulte, cliargé de contrôler l'autre et souvent de le combattre. Rien de plus étrange que l'existence simultanée des deux ministères, au moins pour les affaires étrangères, travaillant en désaccord auprès de cette singulière et ténébreuse majesté, plus ennuyée qu'indifférente, plus incapable d'action que d'intelligence, moins désintéressée qu'on ne le croyait de la grandeur de la France, moins insensible aux fautes de son gouvernement et aux humiliations de son pays, moins étrangère enfin aux soucis du métier de roi que ne pouvait le faire supposer la voluptueuse inertie qui la dégradait aux yeux de la nation et de l'Europe. Mais c'est dans l'ombre et en se cachant de son gouvernement que se donnait carrière ce qui restait d'un roi dans cette àme énervée plutôt qu'éteinte. Son patriotisme ressemblait à une conspiration dont il avait les allures clandestines, les mots d'ordre, les effarements, et dont il eut l'ordinaire dénoùment, les défaillances, les scandales et la stérilité, non sans mélange d'incidents comiques et d'aventures romanesques.
L'ouvrage de M. le duc de Broglie a fait faire un pas décisif à cette question, restée jusqu'à nos jours fort obscure, et l'amène à un degré de lumière qui ne sera vraisemblablement pas dépassé. L'auteur de cette importante publication marque en traits précis le point où il avait trouvé la question et celui où il l'a conduite. Nous n'avons qu'à résumer la préface pour nous rendre un compte exact des antécédents de ce
travail, des résultats nouveaux désormais acquis à l'histoire et des circonstances qui ont mis l'auteur sur la voie où il s'est avancé si résolument et si loin. L'existence d'une correspondance secrète, entretenue j)ar Louis XV, à l'insu de ses ministres, avec ses agents diplomatiques, soupçonnée du vivant même du monarque, mentionnée par tous les écrivains du temps, fut constatée par une déclaration de son successeur qui, en liquidant le bureau de cette administration mystérieuse, la révéla officiellement.
Qu'était-ce que cette Correspondance, ce Secret du Roi, comme on l'appelait? Quel en était l'objet? Quels en furent les effets sur les événements contemporains? Quels en furent les principaux agents ? M. Boutaric, un érudit distingué, récemment enlevé à la science, alors sous-directeuraux Archives de l'État, avait publié en 1866 deux volumes dénotes et de documents tirés de cette grande collection sous le titre ; Correspondance inédite de Louis XV sur la politique étrangère avec le comte de Broglie, Tercier, etc. Mais cette publication était restreinte aux instructions données ou aux réponses faites par le roi à ses agents, simples ordres ou accusés de réception, assez brefs d'ordinaire et conçus en termes fort peu clairs.
La correspondance des agents faisait défaut, c'est-àdire le dossier même de cette grosse affaire dont on n'avait que le sommaire ou le titre. C'est ce dossier que M. de Broglie a essayé de reconstituer, au moins pour ce qui concerne le principal des agents diplomatiques, employé pendant vingt-deux ans à ce travail. Et de là que de clartés nouvelles se répandent sur les faits, en montrant l'ordre et la liaison, et sur les pièces
jusqu'ici restées obscures, en marquant le vrai sens et la suite, et sur le tableau tout entier dégagé enfin des nuages qui en obscurcissaient l'ensemble ou en altéraient la physionomie î Trois sources principales ont été mises à contribution : les Archives du Ministère des affaires étrangères, dépositaires de la correspondance des agents secrets ; celles du Ministère de hi guerre , enfin les papiers des parents de l'auteur, descendants directs du comte de Broglie, ou (comme.l'auteur) du maréchal, son frère. Avec la source primitive, celle des Archives de l'f^tat que M. Boutaric avait épuisée dans sa précédente publication, on a maintenant tous les documents essentiels de cette vaste enquête.
L'authenticité de ces documents n'est pas douteuse ; ce sont précisément presque tous des minutes d'écritures parfaitement connues. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est leur histoire. Sauf les papiers de famille, les autres ont couru de grands risques, et l'on s'étonne qu'ils aient pu y échapper, à travers tant de mains qui les ont transmis dans le trouble ou la violence des événements publics.
Louis XVI, après s'être fait remettre les pièces originales signées de son aïeul, en avait ordonné la destruction complète ; l'ordre ne fut pas exécuté, et on les retrouve, non sans surprise, aux Archives. Quant aux correspondances qui se sont rencontrées au Ministère des affaires étrangères, elles n'y sont revenues que par accident, le compilateur Soulavie en étant devenu le possesseur on ne sait comment, et ses héritiers les ayant vendus au gouvernement de Napoléon P'" pour une somme de 20000 francs. M. de Broglie a rassemblé, non sans peine, toutes ces pièces I. u
éparses ; il en a senti la haute valeur : « Grâce à cet ensemble de lumières, dit-il, je puis aujourd'hui présenter le tableau complet de l'origine, du but et de toutes les péripéties de la diplomatie intime de Louis XV. Je serai bien trompé, si le lecteur ne partage pas mon impression, et s'il ne trouve pas dans ce récit un autre intérêt encore que celui que procure le développement d'une intrigue amusante, un intérêt d'un ordre plus élevé et auquel l'histoire ne saurait rester étrangère. » Il n'a pas fallu seulement, pour mener cette entreprise à bonne fin, une curiosité obstinée dans la recherche, une patience scrupuleuse et un soin infini du détail, une industrie toute particulière à manier ces documents, à les adapter les uns aux autres, à les interpréter les uns par les autres ; il y a eu une part de création personnelle dans l'emploi de cette sagacité inventive qui a su tirer de ces témoignages épars une signification précise, en retrouver l'intention plus ou moins voilée, obscurcie par la prudence ou par le temps, en marquer enfin la place et la juste proportion dans le tableau de la politique générale. Mais tout cela aurait langui, cet amas de matériaux, même interprétés et méthodiquement classés, risquait de rester à l'état de documents à consulter, si le talent n'y eût répandu la couleur et la vie. Toutes ces notes diplomatiques rapportées à leur date, expliquées par la circonstance, replacées sous la vive lumière des idées ou des passions contemporaines, dans l'ardent conflit des intérêts en jeu, ranimées enfin par une vive instruction historique, prennent à nos yeux un aspect di-amatique. Ce sont des témoins vivants qui agissent et qui parlent.
Le sujet embrasse vingt-deux années d'une politique obscure, agitée souvent par la guerre, perpétuellement menacée pendant la paix.
Nous parcourons successivement toutes les phases de la diplomatie secrète, son origine et sa naissance dans la candidature du prince de Conti à la succession éventuelle du trône de Pologne (1752-1756), son attitude nouvelle à la suite du changement opéré en 1756 dans le système d'alliances politiques de la France, les difficultés qu'elle rencontre aux prises avec l'armée russe en Pologne de 1756 à 1758, son action plus vague et ralentie de 1758 à 1762, à l'armée, pendant la campagne conduite par le maréchal de Broglie contre le prince de Brunswick, son rôle plus surprenant encore pendant l'exil des deux frères, le maréchal et le comte, en 1762, ses luttes inutiles et les changements de ses plans politiques lors du partage de la Pologne, l'avortement de ses efforts compromis par des aventuriers, l'imprudence et la dispersion de ses manœuvres, ses agitations stériles qui aboutissent à la Bastille, sa fin coïncidant avec l'avènement de Louis XYI ; tel est le vaste cadre où se déploie ce drame, tour à tour comédie et tragédie, drame aux cent actes divers où il a fallu beaucoup d'art pour répartir en de justes cadres la matière pressée et condensée de tous ces événements.
Le lien de cette histoire, ce qui en fait l'intérêt dominant par les contrastes qui s'y révèlent, c'est le caractère de ce singulier monarque, conspirateur perpétuel contre lui-même et contre ses ministres. A travers tant d'intrigues d'une politique tortueuse, à travers ces mines et ces contre-mines souterraines du
despotisme pusillanime qui n'ose pas s'affranchir des tutelles déshonorantes, hriser les instruments d'un règne dont il sent le poids et la honte, on voit parfois jaillir et passer dans l'àme de ce triste roi l'éclair d'une noble inspiration, d'un pressentiment, d'un tardif repentir. Il n'y a pourtant là matière à aucun paradoxe de réhabilitation posthume. Que penser d'un roi qui abandonne l'exercice de son pouvoir à des courtisans protégés par des favorites, tandis qu'il va chercher dans l'ombre les conseils souvent excellents d'une diplomatie confidentielle, et qui n'ose pas un seul instant en profiter?
Jl s'agit surtout dans l'ouvrage du démembrement de la Pologne. Cet abandon delà plus juste des causes présente « un caractère de duperie mêlée de faiblesse, dont une nation spirituelle et généreuse comme la France n'a jamais pu prendre son parti. » Eh bien ! des deux reproches qu'on put faire à Louis XV sur ce sujet, il en est un dont la correspondance secrète le décharge complètement. A la vérité, c'est en aggravant l'autre. 11 ressort de cette correspondance que pendant que ses ministres méconnaissaient soit la gravité, soit l'imminence du péril, le roi, averti par sa propre perspicacité et par la franchise poussée parfois jusqu'à la rudesse de ses conseillers intimes, n'a été dupe d'aucune illusion. « La Pologne fait, à vrai dire, le princij)al, presque l'unique objet de la diplomatie secrète. La première mission des agents secrets fut de préparer l'avènement au trône de Pologne d'un prince français, dans la pensée avouée d'étendre sur ce malheureux pays l'inlluence et la protection de la France; puis, quand ce dessein dut être
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abandonné et que le cercle des relations une fois établies s'étendait à d'autres pays et à d'autres affaires, la Pologne demeura toujours le point central auquel étaient rapportés tous les fils de cette trame mystérieuse. Envisagée de ce point de vue, qui est le véritable, la diplomatie secrète devient un monument qui honore souvent la droiture du sens et des intentions de Louis XV, autant qu'il accuse l'incurable infirmité de son caractère. On y voit à découvert et on y suit pas à pas ce que ce prince a médité de faire, et ce qu'il n'a pas fait pour épargner à son règne une tache ineffaçable, à l'Europe une source d'agitations qui n'est pas encore fermée, et à la conscience des peuples un scandale qui a ébranlé, par une atteinte peut-être irréparable, les fondements du droit public. »
L'àme de la correspondance secrète, on le savait déjà, ce fut le frère du maréchal de Broglie, du vainqueur de Bergen, le comte de Broglie, brigadier luimême des^ armées du roi à l'âge de trente-deux ans, et qui eut dans le cours de sa vie l'occasion démontrer qu'il était aussi bien doué pour la guerre que pour la diplomatie. C'est tout à fait à son insu qu'il sévit en 1752 désigner officiellement pour l'ambassade de Pologne, en même temps qu'il recevait la confidence de la mission secrète jointe à sa mission ostensible et qui lui fut révélée par un billet autographe du roi ainsi conçu : « Le comte de Broglie .ajoutera foi à ce que lui dira M^"^ le prince de Conti et n'en parlera à àme qui vive. » Dès lors il fut initié au Secret, et l'on peut dire qu'il en porta le poids toute sa vie avec une fidélité, un dévouement, qui ne furent guère récompensés que par des jalousies, des perse-
entions de tout genre, et qui ne trouvèrent même pas des satisfactions suffisantes pour son honneur, lorsque les circonstances devinrent graves, dans la pusillanimité royale. L'affaire existait déjà avant qu'il y fut mêlé, mais dans de médiocres proportions. Un obscur agent, le résident de France à Varsovie, M. Castéra, avait été le premier confident de la pensée intime du roi concernant la Pologne. Cette pensée, c'était le projet d'une entreprise nouvelle sur ce trône, avec la connivence d'un parti national, resté français de cœur, avec la perspective d'une candidature française, celle du prince de Conti secrètement consentie. Tout cela se tramait en dehors de la cour, par ménagement pour la nouvelle dauphine Marie-Joscphe, de la maison de Saxe, qu'il s'agissait d'évincer du trône de Pologne, et en dehors du ministère, par crainte de l'esprit altier du marquis d'Argenson, hostile à la Pologne, et d'ailleurs plein de dédain pour toutes les idées qu'il n'avait pas conçues lui-même. Conti avait trouvé dans cette négociation subreptice l'occasion longtemps cherchée de sortir de la situation élevée, mais secondaire, que lui avait faite l'amitié défiante de Louis XV, et de chercher l'emploi de cette faculté de commander qu'il croyait sentir en lui et que l'on avait confinée dans de stériles honneurs. La perspective d'une couronne flattait son orgueil et consolait son ennui.
On comprend qu'il ne négligeât rien pour donner de la consistance à ce projet que le roi avait agréé. Il y trouvait pour le moment l'avantage de partager un secret avec le roi, de travailler avec lui, sous prétexte de le tenir au courant des incidents, d'intervenir
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même dans les nominations des ambassadeurs désignés par les différentes cours du Nord et qu'il était bon de choisir parmi des amis personnels, prêts à toutes les éventualités. C'est ainsi que, le marquis d'Havrincourt ayant été désigné pour la Suède, M. Desalleurs pour Constantinople, le chevalier de La Touche pour Berlin, chacun de ces envoyés, sachant à qui sa mission était due, prenait l'habitude d'écrire au Temple en même temps qu'à Versailles. Ainsi, assurant le présent et préparant l'avenir, pour une ou deux éventualités différentes, Conti caressait en imagination ce beau rêve de la succession de Pologne, sans en courir immédiatement les risques, et en attendant il avait formé auprès du roi une sorte de ministère consultatif qui pouvait un jour ou l'autre se changer en un ministère réel. Les ministres étaient intrigués. « On est fort étonné, dit le marquis d'Argenson dans son journal, de l'immixtion du prince de Conti dans les affaires de l'État. Ce prince porte souvent de gros portefeuilles chez le roi et travaille avec lui. »
C'est de la sorte que quelque temps après la chute du marquis d'Argenson le comte de Broglie entra dans le Secret du roi, par le choix et sur la recommandation de Conti. Mais, comme on le vit plus tard, le nouvel initié fut bien plutôt l'homme de la France que l'homme du prince qui l'avait initié, et quand les ambitions royales de Conti ne lui parurent plus être d'accord avec les intérêts de son pays, il ne s'obstina pas dans la poursuite des avantages particuliers du prince et chercha ailleurs les voies par où il pouvait assurer ou garantir le mieux la politique nationale.
iôQ CHAPITRE V
L'étonnement fut grand à la cour quand on apprit cette nomination, qui parut être une fantaisie parce qu'on n'en connaissait pas le vrai motif. « Le comte de Broglie, écrit à cette date le marquis d'Argenson, vient d'être déclaré ambassadeur en Pologne. C'est un fort petit liouune, la tête droite comme un petit coq. Il est colère, a quelque esprit et de la vivacité en tout... Sa nomination surprend. » A cette occasion, l'auteur du nouveau livre se défend de faire le portrait du comte. Il critiquele goût des portraits dans l'histoire, qui ont l'inconvénient d'avertir le lecteur de ce qu'un récit bien fait doit lui faire apercevoir de luimême. Mais, quoi qu'il dise, et sans qu'il y pense, il nous livre à chaque page quelque trait vif et net de ce portrait qu'il nous refuse. On n'aurait qu'à réunir ces traits épars, comme ils s'assemblent d'eux-mêmes dans les impressions successives et la mémoire du lecteur, pour avoir une peinture vivante et singulièrement expressive. Qu'il nous suffise de rappeler cette humeur héréditaire des trois générations de la famille, dont le comte avait sa part, une indépendance d'esprit à l'égard des ministres, une causticité redoutée qui ne prévenait pas en leur faveur, le don fatal et charmant de l'ironie, une sorte de rudesse à l'égard des indifférents qui devenaient volontiers des ennemis, une âpreté de conviction qui ne se souciait pas de blesser les autres, une obstination poussée jusqu'à l'entêtement et qui ne savait pas s'arrêter aux satisfactions raisonnables; ajoutez-y, pour ce qui regarde personnellement le comte, un tour d'esprit vif et délié, une aptitude précoce pour la politique, une sorte de génie inventif pour les plans, les projets, les combinaisons,
une imagination toujours en éveil sur les faits et les conséquences des faits, et par-dessus tout un amour de son pays, qui ne fut assurément dépassé par aucun autre dans ce siècle. C'est même là ce qui doit relever à nos yeux la mission si délicate, parfois équivoque dans ses procédés, acceptée par le comte de Broglie, et soutenue longtemps, trop longtemps peut-être pour sa gloire, contre l'évidence des situations et le scandale de l'apathie royale. Jamais l'homme qui a rempli cette mission et l'a continuée même après qu'elle était devenue stérile n'a du moins perdu de vue ce grand but, l'intérêt du pays, où il voyait le véritable intérêt du roi, et il a mérité cette louange « qu'à travers beaucoup de faiblesses il nous montre le spectacle toujours attachant d'un esprit familier avec les vues élevées de la politique et d'une âme passionnée pour le bien public ».
L'ambition patriotique, ce fut donc l'inspiration et le tourment de cette âme, ce fut le mobile et l'honneur de cette vie, c'en est aussi l'excuse. C'est cette passion du bien public qui inspire au comte, une fois engagé dans la confidence du roi, cette incroyable fécondité d'aperçus et d'expédients pour soutenir la politique défaillante de la France, pour la relever et l'agrandir. A peine pouvons-nous, en quelques lignes, indiquer cette variété de projets successivement soumis à l'indolent monarque, qui l'intéressent d'abord, qui l'amusent comme par le mirage d'une grandeur imaginaire, en contraste avec la réalité frivole ou honteuse, et qui, à d'autres moments, l'épouvantent par les responsabilités entrevues, le harcèlent ou le fatiguent comme l'image importune de ce qu'il aurait dû
faire et le remords de son incurable faiblesse. Voyez le jeune diplomate improvisé, après quelques hésitations bien naturelles, s'engageant dans cette carrière dont le terrain même lui était inconnu, acceptant une tâche, et laquelle ! et dans quelles conditions ! « Pour son début avoir un roi à faire élire à l'insu de son propre gouvernement; suivre une telle négociation, à mille lieues de Versailles, dans le sein d'une diète en armes, en face de la ligue de trois cours, et en restant à tout moment exposé au risque d'être désavoué publiquement et livré à tout le courroux ministériel par la moindre indiscrétion d'un agent des postes ! Quelle complication que deux maîtres à servir, deux langages à tenir et à mettre d'accord sans pouvoir se rassurer sur le rang auguste des personnages dont il est le confident ! Il a vécu assez près des grands pour savoir avec quelle tranquillité de conscience ces êtres privilégiés se tirent des embarras où ils s'engagent, en y laissant les serviteurs qu'ils ont compromis. »
Il part cependant plein de zèle pour l'idée française qu'il voit poindre en Pologne, et de 1752 à 1758 il déploie une activité incomparable pour donner à cette idée une forme définie, une consistance, un avenir. Il a à lutter contre des obstacles imprévus, toujours renaissants ; il ne se décourage pas, il varie ses plans, il les adapte à chaque situation nouvelle. Dès son arrivée en Pologne, il rencontre l'influence des Czartoryski, employée au service de l'Angleterre et de la Russie; il lutte contre eux avec des moyens bornés, mais avec des ressources d'esprit inépuisables, il déjoue leurs manœuvres, il reconstitue le parti français au point d'inquiéter le ministère saxon, le roi Auguste,
et le ministère de Versailles lui-même étonné de cette initiative, qui n'est pas prévue dans les instructions officielles. L'ambassadeur ne se rebute pas pour si peu ; il finit par séduire le comte de Brûhl, ministre du roi de Pologne, conçoit un vaste projet de politique générale, dont un des articles serait d'enlever la maison de Saxe à l'alliance anglaise et de la rapprocher de la France, et, malgré le mécontentement de Conti, qui juge avec raison que ce ne sont pas là des idées favorables à ses intérêts, il demande un congé, il va à Versailles chercher une approbation que le roi lui accorde et que le ministère ne lui refuse pas.
Mais voici qu'à son retour à Dresde un grand événement se produit, le changement de système d'alliances politiques de la France, à la suite de la rupture avec la Prusse. Le comte fait tête avec le plus grand sang-froid à cet événement, plus redoutable qu'inattendu : à son plan tout récent de politique il en substitue immédiatement un autre, dont la base est l'alliance avec l'Autriche et qui se trouve conforme pour le principe au traité de Versailles, mais non pour les détails et l'application. En attendant une réponse qui ne vient pas, l'âme guerrière du comte se réveille à l'approche de Frédéric, qui exige l'incorporation des troupes saxonnes dans son armée. Le diplomate-soldat donne au roi Auguste le conseil de se réfugier avec son armée dans le camp de Pirna et d'attendre dans ce retranchement inexpugnable que l'armée autrichienne vienne le délivrer ; lui-même veut se rendre au camp et rejoindre le roi Auguste. Frédéric s'y oppose et le fait écarter par force des lignes prussiennes. Quelques jours après, ks Autrichiens étaient vaincus à Lobkowitz, et le roi
Auguste, bloqué sans espoir de secours, est obligé de se rendre. L'intrépide Français court à Dresde pour y prêter appui à la reine; Frédéric lui fait donner l'ordre de partir, le comte s'y refuse et ne part qu'après avoir reçu régulièrement son congé de Versailles. En France, sa situation est étrange : on l'accueille triomphalement et on le tient à l'écart de toute influence. Il veut offrir sa démission; le roi n'y consent pas. Il demande des instructions nouvelles et ne peut les obtenir. Enfin, de guerre lasse, il se rend à Tienne, aide de ses conseils militaires les généraux autrichiens écrasés, démoralisés par le génie de Frédéric, et retourne enfin à Varsovie, après avoir mérité la reconnaissance stérile de Marie-Thérèse, sans pouvoir obtenir de ses ministres un engagement précis en faveur de la Pologne. C'est alors que seul, livré aux uniques ressources de son esprit, il entreprend de lutter contre l'influence corruptrice et l'invasion armée des Russes, qui désorganisent tous les ressorts de l'infortunée République et l'énervent par la crainte avant de l'asservir par la force. L'activité du comte fait des prodiges ; il groupe autour de lui tous les éléments de résistance, il va peut-être triompher de la lâche terreur qu'inspire la Russie. Mais la bataille de Rosbach éclate comme un coup de foudre qui renverse et abat tous ces projets, en partie réalisés. L'influence française est ruinée en Pologne, le comte est réprimandé par le ministère français. Et contre les admonestations humiliantes d'un Bernis, il ne trouve pas même d'appui auprès du roi, qui a été le confident, on pourrait dire le complice de tous ses projets. Sur les réponses évasives qui lui sont faites, il revient encore à Versailles, où
il est mal reçu par le cardinal de Bernis et par M'»*' de Pompadour, sans que régoïsme de Louis XV, traître une fois encore à sa propre cause, se soucie de le défendre.
Après Rosbacli commence pour le Secret du roi une phase toute nouvelle et vraiment des plus singulières. Par une de ces demi-mesures dont il avait le goût, le roi retire le comte de Broglie de Pologne, mais le charge, malgré cela, de continuer à diriger la Correspondance. Comme auparavant, mais sans aucun caractère officiel, le comte fut invité à recevoir, par l'intermédiaire de Tercier, premier commis au ministère des affaires étrangères, communication de toutes les dépêches de Varsovie et même de Constantinople et de Pétersbourg, et à donner régulièrement, comme par le passé, son avis sur la situation des intérêts français dans chacune de ces résidences. L'ambassadeur disgracié de Pologne gardait le ministère des confidences royales. Etrange fortune d'un diplomate si actif, si habile, prêt à toutes les grandes entreprises, et qui acceptait ainsi, non sans une grande diminution de sa dignité personnelle, le portefeuille obscur d'une diplomatie toujours désavouée, qui n'avait plus désormais ni but précis, ni motif sérieux. L'ambassadeur, redevenu soldat dans l'armée de son frère le maréchal, ne dut consentir à ce sacrifice d'amour-propre que dans l'intention de conserver à tout prix un moyen de
communication directe avec le roi, qui lui permît de venir en aide aux intérêts menacés de son frère et de contrecarrer sous main l'inimitié du ministre, le maréchal de Bellisle. Mais dès lors aussi, il faut bien 1(; dire et l'auteur du livre en fait l'aveu, la correspondance secrète devint surtout l'instrument de l'ambition d'une famille. Le salut de la Pologne, but à peu près désespéré de tous les efforts du comte, ne fut plus que le prétexte.
Il est juste d'ajouter que bien que, le comte eût le tort de continuer, dans un intérêt de grandeur personnelle, des relations équivoques et devenues inutiles, il ne chercha jamais dans ses communications avec le roi une occasion de complaisance et d'adulation, et ses conseils, dont il n'espérait plus d'effet, furent toujours ceux que lui dictait sa conscience. Même dans l'exil où il accompagne son frère après les violents démêlés qui suivirent la défaite de Filingshausen et partagèrent Paris et la cour entre Soubise et le maréchal de Broglie, il poursuit encore le projet de faire à la France des adhérents et un parti en Pologne au milieu de l'anarchie et dans le progrès croissant de l'influence russe. Quand s'ouvre la succession au trône de ce malheureux pays, il ne cesse d'inventer, de suggérer plan sur plan. Aucun n'est adopté, aucun peut-être à cette époque ne pouvait l'être. Lorsque le grand scandale du partage se produit et que l'opinion publique s'émeut entre l'indifférence affectée du roi et la surprise non moins affectée du ministre d'Aiguillon, c'est au comte de Broglie que Louis XV s'adresse pour lui demander un exposé général de la situation des relations extérieures. Il
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était bien temps! C'était du moins une sorte de témoignage de reconnaissance tardive et singulièrement platonique à l'égard de l'infatigable conseiller, dont les avis persévérants, s'ils avaient été suivis, auraient pu arrêter la France sur la pente de la décadence politique, et le roi sur celle du déshonneur.
Deux occasions s'étaient offertes au comte pour se retirer de cette diplomatie secrète où les instructions étaient si vagues, l'appui si incertain, l'hostilité des ministres assurée, l'honneur médiocre. C'est quand il fut rappelé du poste de Varsovie en 1758, et surtout en 1771 quand, par un choix inexplicable et comme pour lui donner un nouveau témoignage de sa royale ingratitude, Louis XV lui préféra le frivole duc d'Aiguillon pour le ministère des affaires étrangères . On comprend à la rigueur que le comte, animé de la passion du bien public, n'ait pas eu le courage de renoncer à maintenir ses communications directes avec le roi, aussi longtemps qu'il n'avait pas rempli la carrière dont il avait mesuré d'avance l'étendue, et tant qu'il gardait encore l'espoir de la remplir. On comprend que cette intelligence toute politique et débordante d'idées n'ait pas voulu renoncer à la perspective d'un rôle à sa taille et aux chances d'un ministère qui aurait pu avoir, sous sa direction, de la grandeur. Mais quel inexcusable compromis avec sa conscience et sa dignité put le retenir dans les embarras et les équivoques de la diplomatie secrète, après que la dernière épreuve de la malveillance du roi fut faite et qu'il devint évident pour lui et les siens que Louis XV estimait ses talents et n'avait aucun goût pour sa personne? Le comte de Broglie
touchait entin à ce but, obscurément poursuivi durant une si longue suite d'années et de travaux par son juste orgueil autant que par son patriotisme, et dont ne le séparait plus que l'insignifiante personnalité du duc de La Vrillière, et ce but, au moment où il croit l'atteindre, lui échappait sans retour. Et cette fois encore le comte ne se retire pas, blessé, mais la tète haute, sous sa tente! Et il recommence sa toile de Pénélope ! Il se remet avec une ardeur obstinée, mais fatiguée, à édifier de nouveaux plans, une nouvelle diplomatie sur le papier! Déplorable faiblesse d'un cœur né ])our de hautes destinées, s'y acharnant malgré la fortune et ne sachant pas y renoncer fièrement, quand elles ont fui pour jamais hors de sa portée par le fait d'un inexorable et sénile caprice que tant de mérite et de dévouement gratuits n'ont })u fléchir.
Il expia durement cette grave erreur. La fin de la diplomatie secrète, qui avait eu ses jours brillants, fut triste. Déjà, en 1766, la lutte du chevalier d'Eon, à Londres, contre son ambassadeur, M. de Guercliy, lutte pleine de scandales et de révélations indiscrètes, avait failli plus d'une fois compromettre le nom et la personne du comte. L'arrestation de son courrier Hugonnet, porteur de lettres pour d'Eon, avait mis en éveil son ennemi naturel, le ministre, duc dePraslin, et jeté l'alarme au cœur du roi, qui trembla comme un coupable de voir le Secret découvert. Il avait fallu mettre dans la confidence le lieutenant de police, M. de Sartines ; il avait fallu préparer et rédiger d'avance les réponses d'IIugonnet, pour qu'on ne découvrît rien officiellement des menées du ministère occulte. Mais
que de périls courus et d'humiliations dévorées, et pour échapper aux soupçons de M. de Praslin et pour arracher à d'Éon les papiers confidentiels dont il ne rendit qu'une partie, se réservant le reste pour exercer à son heure le chantage le plus effronté !
Ce fut bien pis, en 1775, quand une obscure intrigue, formée par le colonel Dumouriez et un diplomate sans emploi, Favier, fut saisie par le duc d'Aiguillon, qui crut avoir découvert un crime d'État, et j-éussit un instant à impliquer dans l'affaire le comte de Broglie lui-même. En vain le comte proteste, en vain il écrit au roi et au duc d'Aiguillon; l'un, selon son habitude, ne lui répond pas, l'autre lui répond d'une manière hautaine. En vain il se rend encore une fois auprès de M. de Sartines, qui l'avait tiré d'embarras en 1766 et qui doit savoir la vérité. Cette fois, M. de Sartines l'éconduit. On l'accable d'avanies à la cour et dans la société parisienne, et le roi, qui peut le justifier d'un mot, se tait. On lui retire même la seule faveur qu'il ait obtenue du roi, une faveur tout honorifique, celle d'aller chercher jusqu'à Turin, comme ambassadeur, la nouvelle comtesse d'Artois. Et le roi se tait toujours. L'humeur altière du comte se réveille ; il écrit au duc d'Aiguillon une lettre insolente qui est soumise au conseil : le roi parle enfin, et c'est pour l'exiler à Ruffec. Il demande à être jugé, il écrit delà manière la plus pressante au roi; le roi ne veut pas recevoir ses lettres et refuse de recevoir la comtesse de Broglie qui est venue porter plainte à Versailles et demander que l'on rende au comte l'honneur, puisque dans les mœurs et les idées du temps l'honneur d'un gentilhomme dépendait d'un caprice royal, qui l'ôtait I. 10
OU le restituait à son gré. L'obstiné 'silencieux meurt sans avoir rendu ses bonnes grâces à celui qui avait tant souffert pour garder intact le Secret du roi.
Un nouveau règne ranime les espérances de l'exilé. Louis XVI lui accorde la grâce de se justifier. On le rappelle d'exil, on remet l'examen de toute la correspondance secrète à une commission composée de MM. de Vergennes et de Muy, auxquels le comte obtient de faire joindre M. de Sartines. Après un consciencieux débat, une déclaration solennelle et motivée justifie pleinement le comte; une lettre honorable du roi reconnaît hautement que sa conduite a été celle d'un bon et loyal serviteur. Mais ce fut tout ; ce n'était pas assez pour le comte. Ses exigences grandissent avec l'éclat tardif de la justice qui lui est rendue. Il demande quelque marque de la faveur royale qui ferme la bouche aux envieux. Ici Louis XVI se montre inexorable. On sent combien toute cette affaire ténébreuse, compliquée des intrigues plus ou moins équivoques qui semblaient s'y ramifier, pèse à sa conscience, et comme il a hâte d'en finir avec tous ces mystères. Il en garde une sorte de défiance qui pesa sur le reste de la vie du comte, ni disgracié ni rentré en grâce. Lorsque plus tard le gouvernement français déclara la guerre à l'Angleterre pour l'indépendance de l'Amérique, et qu'un camp fut formé sur la côte de Normandie pour préparer une descente sur la côte anglaise, c'était une bien légitime espérance pour le comte que celle d'être appelé à commander l'état-major de son frère le maréchal, dans cette expédition dont il avait lui-même autrefois remis un projet détaillé à Louis XV. Là encoro sa mauvaise fortune le
poursuit, il n'est pas nommé, et son dépit, qui ne connaît plus la prudence, cherche d'où a pu partir ce dernier coup; il croit découvrir que l'abbé Georgel, secrétaire du cardinal de Rohan, l'a calomnié auprès du ministre, M. de Maurepas. Et le voilà engagé, malgré l'avis de sa famille, dans une nouvelle aventure, un procès en diffamation qui n'aboutit qu'à une nouvelle catastrophe. Les mauvaises dispositions du public et des magistrats à son égard, jointes au peu de consistance des preuves, amenèrent un terrible arrêt qui déchargeait l'abbé Georgel et déboutait le comte de sa plainte en termes injurieux. Ce fut le dernier effort qu'il tenta. Sa mauvaise étoile l'emportait sur tant de chances favorables que lui avaient données et ses brillantes facultés et le commerce intime avec le roi. Il se retira dans ses terres où il mourut en 1781, à l'âge de soixante-deux ans, victime jusqu'au bout de cet égoïsme royal qui, vivant, l'avait compromis par ses confidences, et, mort, par son silence, comme si le comte avait été coupable d'un autre crime que d'avoir porté vingt-deux ans le Secret du roi. Un fardeau bien lourd, en effet, qui écrasa une brillante destinée et qui, retombant de tout le poids du mystère et même, à certains jours, du désaveu royal, sur des idées patriotiques, leur ferma obstinément toute issue vers la lumière, c'est-à-dire vers la publicité qui les aurait répandues en popularisant son nom, ou vers le pouvoir qui les aurait mises à l'épreuve.
Au-dessous du comte de Broglie, le véritable chef, l'inspirateur et le soutien de la diplomatie secrète, combien de personnages diversement intéressants,
mais finement dessines nu passage, qui s'y mêlent ou s'y faufilent, s'y dévouent ou veulent l'exploiter ; c'est l'honnête Durand, le confident grave et un peu gauche du Secret, dont le bon sens étroit demandait à être guidé au milieu de ces manœuvres changeantes et qui se perdait facilement dans toutes ces métamorphoses ; c'est l'excellent Tercier, le premier commis des affaires étrangères, le dépositaire de tous les chiffres et de toutes les pièces de la correspondance, « un des types les plus accomplis de ces bons serviteurs de l'État, hommes de mérites inconnus appelés atout diriger sans jamais paraître, exclus par leur naissance du droit d'aspirer au premier rang, mais en revanche survivant à la rapide succession des ministres, échappant par leur humilité même au caprice des destitutions arbitraires, gardiens de toutes les traditions et devenant, à la longue, à travers la frivolité et l'intrigue de leurs chefs, le ressort fixe et principal, bien qu'inaperçu, de toute notre politique extérieure^ ». C'est Hennin en Pologne, M. de Vergennes à Constantinople , Bon à Bruxelles , Chrétien à Stockholm, le chevalier Douglas et plus tard Marbeau à Saint-Pétersbourg, le soldat-poète, le favori des salons de Paris, Guibert à A'ienne, Chàteauneuf en Espagne.
Et je ne parle pas des missions secrètes, agissant en dehors de la diplomatie officieuse du comte de Broglie, Martange à Londres, le général Monnet à Varsovie. Il y a un moment où Louis XV conspire non seulement contre son ministère officiel, mais contre