Tome I. pages
son ministère clandestin, et où sa main furtive semble s'égarer dans la multiplicité des fils qu'elle tient, qu'elle agite et qu'elle emmêle. Puis viennent les agents de hasard recrutés par les uns ou par les autres, poursuivant secrètement quelque visée particulière, agissant ou bien avec l'assentiment du roi, d'accord avec le comte de Broglie ou avec un des ministres, sans parler de ceux qui se donnent des missions à eux-mêmes, ou transforment à tel point celles qu'ils ont reçues qu'on dirait qu'ils agissent pour leur propre compte : tels le chevalier ou la chevalière d'Éon, se mettant pendant dix ans en rébellion ouverte à Londres contrel'ambassadeur, M. de Guerchy,contre le ministre, le duc de Praslin, contre le roi lui-même, contre le chef de la diplomatie secrète, qui est obligé de capituler devant son audace, enfin remportant son plus beau triomphe, ajoutant à tous ses succès équivoques la gloire incomparable de faire de Beaumarchais sa dupe, de Beaumarchais, qui lui aussi participe un instant au Secret, à l'heure de la liquidation. Tel aussi Favier, le diplomate libertin, sans mœurs, sans argent, mais non sans idée ; tel enfin Dumouriez, qui s'annonce déjà avec fracas dans un rang subalterne, qui perce à travers cette nuée d'intrigants avec la verve effrontée d'un esprit supérieur, sans scrupule et sans moralité .
Nous ne devons pas omettre, dans cette revue rapide des personnages qui occupent les seconds plans de l'ouvrage, le caractère épisodique de l'abbé de Broglie , mêlé intimement à l'histoire du maréchal et à celle du comte, ses neveux, par l'affection qu'il a pour eux, par les conseils qu'il leur donne, par le
droit de direction et de remontrance qu'il s'arroge sur eux, par la tutelle qu'il prétend exercer, par sa protection toujours en acte pour leur épargner une maladresse ou réparer leurs bévues auprès des ministres et à la cour, pour refaire enfin à chaque instant la trame de leur fortune que brisent une humeur âpre et un entêtement héréditaire. Non pas que le grand abbé, comme on l'appelait à Versailles, se distinguât des autres par le tour même de son esprit, qui était vif et moqueur comme celui de tous ses parents ; mais on nous dit et on prouve qu'il avait l'art d'employer cette verve mordante à divertir et non à offenser ses supérieurs ^ C'est d'un crayon vif et enjoué que l'auteur dessine la silhouette de l'abbé de Broglie, avec sa grande taille désossée, sa tenue peu soignée, le rabat malpropre, un propos toujours railleur et libre, tout l'air, en un mot, d'un personnage sans conséqence, mais, à l'aide même de tous ses défauts et de tous ses ridicules, adroit à se glisser dans l'intimité des ministres et même des princes, servant l'ambition des uns, trompant l'ennui des autres, lançant contre les uns et les autres de terribles boutades, et s'arrangeant toujours pour avoir les rieurs de son côté, habile à se ménager les bonnes grâces d'une partie du ministère qui l'employait à travailler contre l'autre, tandis qu'il faisait rire le roi au dépens de tous les deux. « Le vrai prodige de son habileté avait été de se faire admettre dans le cercle intime de la reine et de la dauphine, sanctuaire de haute dévotion d'où il semblait que la liberté de ses allures aurait dû l'exclure. Cependant, comme