‹ La fin du dix-huitième siècleChapitre 4 sur 96 · GH API THE · texte numérisé non relu

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années. Nous adoptons volontiers la division que nous propose l'un des derniers historiens de ce siècle-^. On peut, nous dit-on, distinguer quatre périodes dont les différences ressortertt vivement sur ce fond, en apparence uniforme, de décadence politique, de critique légère ou passionnée et d'esprit philosophique, bon ou mauvais, que résume et qu'exprime le nom collectif de ce siècle. De 1715 à 1725, le grand fait qui porte sa signification dans son nom même, c'est la Régence, avec son caractère de « singularité effrontée », d'esprit novateur et en même temps d'immoralité. De 1 725 à 1 745, c'est leministère de Fleury, avec « son despotisme doucereux, sa patience taciturne», sa politique d'apaisement au dedans et au dehors. Le vrai dix-huitième siècle, celui qu'on est habitué à désigner ainsi, ne commence guère qu'après la mort du cardinal et surtout après le traité d'Aix-la-Chapelle. C'est l'explosion d'un mouvement longtemps endormi ou comprimé. L'Opinion règne en maîtresse et du premier coup devient opposition non plus latente, mais déclarée, contre la Royauté et contre l'Église. De 1774 à 1789, enfin, c'est le règne cle Louis XVI avec les illusions honnêtes, les intentions excellentes et l'impuissance du bien que ce nom rappelle. Rlusions partagées d'abord par une grande partie de la nation, espérances naïves dans un siècle déjà si vieux; tentatives et velléités de réformes qui, en échouant, révèlent l'abîme de plus en plus profond où la société du dix-huitième siècle et l'ancien régime allaient sombrer. Ce sont là de grandes périodes, distinguées entre elles moins encore par

i. M. Aubcrtin. ouvrage cité.

les divisions du temps que par des caractères moraux, littéraires et politiques assez nettement tranchés.

Ce qui paraît bien établi par la critique contemporaine, c'est qu'on aurait tort d'attribuer exclusivement l'orig^ine de l'opposition qui précède de loin la Révolution et la prépare à l'action militante des philosophes, à Voltaire, à Rousseau, à Diderot. Ils se sont emparés, à un certain jour, de cette force, mais ils ne l'ont pas créée; c'est une arme qu'ils ont prise à leur service, mais le métal avait été déjà forgé par un certain esprit public qui existait avant eux, qui se révélait de mille manières par des pamphlets, par des chansons, par cette littérature des Mémoires et des correspondances, dans ces journaux si curieux des bourgeois de Paris, de Buvat, de Marais, de l'avocat Barbier, qui se donnent ce grand plaisir, à une époque où la presse quotidienne n'existait pas sérieusement, de pouvoir dire leur mot tous les jours sur les hommes et sur les événements. On la voit se former, grandir de jour en jour, bien avant 1748, éclater déjà vers 1751 et 1752, par des traits irrécusables, à une époque où la philosophie ne remplissait encore qu'un rôle modeste et secondaire. Au premier rang des influences qui ont préparé les esprits à recevoir et à subir plus tard celle de l'esprit philosophique, on nous montre l'opposition janséniste et parlementaire se développant, s'aggravant par sa durée même ; puis le sentiment croissant du mécontentement public, se transformant graduellement en mépris, provoqué par les fautes de tout genre et surtout par l'insouciance voluptueuse de ce Louis XV, le Bien-Aimé, coupable d'avoir trompé si cruellement l'amour obstiné et le long espoir de son

peuple. Et déjà, dans les rumeurs, dans les conversations, se pose à voix basse d'abord, puis presque publiquement, le droit du peuple en face du droit du roi. Ce n'est guère que dans les vingt années qui vont de 1755 à 1775 environ qu'intervint la philosophie ardente, armée en guerre, avec les voix multiples de l'éloquence, du génie, de la passion, de la rhétorique et de la dialectique enflammées. Mais ce qu'il faut bien comprendre, c'est que, contrairement à la créance commune, la matière du vaste incendie qui devait éclater plus tard avait été préparée par d'autres mains que celles des philosophes; il couvait déjà dans les âmes, la philosophie n'en fut que l'explosion.

L'esprit philosopliique au dix-huitième siècle a eu comme instrument de domination l'Opinion. Par elle il agit, il se propage, il conquiert successivement les intelligences, il triomphe des dernières résistances, il règne. Voyons à quel prix, et comment, croyant la conduire, il lui obéit.

C'est un pouvoir nouveau qui naît dans la décomposition de tous les autres. On a depuis longtemps signalé les circonstances politiques et sociales qui favorisèrent en France la naissance et le développement de ce pouvoir : la désorganisation de toutes les institutions, dont aucune ne garde cette foi en ellemême qui est lé principe de la stabilité ; la contra-

diction profonde d'une monarchie absolue dans ses formes et dénuée de tout prestige, ne se prouvant plus à elle-même l'étendue de son autorité que par ses caprices, usant sa puissance légale dans des alternatives d'arbitraire et de faiblesse ; une aristocratie inutile et corrompue, privée de cette décoration de la gloire qui aurait caché sa frivole faiblesse, la première à se railler des préjugés par lesquels elle existe, applaudissant à toutes les entreprises nouvelles par lesquelles elle va périr; des parlements donnant l'exemple d'une opposition qui n'eût été fructueuse que si elle s'était rattachée à des principes, mais qui fut stérile comme toute opposition sans idée de gouvernement et sans programme ; une Église mondaine, ayant comme une mauvaise honte du dogme, sécularisant de plus en plus son enseignement, réduisant la prédication à un art tout laïque, où le christianisme ne fait plus guère que la figure d'un système de philosophie. Partout se marque cet affaiblissement des pouvoirs réguliers auxquels on ne croit plus guère et qui donnent le triste exemple de ne plus croire à euxmêmes.

Comme il n'y a plus de foi officielle à laquelle se soumettent les raisons, chacun s'affranchit et s'habitue insensiblement à se faire juge do toutes choses. Ainsi s'établit tout naturellement et sans secousses, dans le déclin des institutions publiques, une puissance jusque-là inconnue qui, née de kurs ruines, se fortifie de leur faiblesse, et qui, n'étant ni définie ni constituée, a l'avantage d'être insaisissable par sa mobilité même, par sa dispersion, par ses fuites habiles ; irrésistible par ses retours, par sa mobile ténacité,

par sa légère universalité ; trop peu consistante pour être attaquée de front par les pouvoirs établis, et n'en offrant pas moins aux idées nouvelles un point d'appui suffisant pour soulever le monde.

L'Opinion, c'est tout simplement le public suivant avec curiosité le développement des événements ou des idées, et donnant tout haut son avis, applaudissant aux bons endroits, sifflant aux mauvais. C'est le public se tenant au parterre, en attendant l'heure de monter sur la scène.

L'avidité de ce public, impatient et éveillé, ne trouve pas de quoi se satisfaire dans la conversation des salons, qui, si nombreux et si peuplés qu'ils soient, n'accueillent pourtant que le petit nombre. C'est alor* que paraît une littérature nouvelle à son usage, littérature improvisée, fortuite, née du hasard, de l'àpropos, littérature de l'heure et du jour, qui n'est pas encore le journal, mais qui le deviendra ; qui ne survit pas à l'occasion, mais qui multiplie l'écho de chaque idée et le prolonge jusqu'aux dernières limites de la publicité : c'est la conversation écrite, faisant suite à la conversation parlée, et répandant avec une fécondité sans exemple les bruits et les idées, les railleries et les espérances, les chimères et les vérités nouvelles , sous toutes les formes possibles , petits traités, chansons, apologues, contes, brochures. C'est la littérature du pamphlet.

Le pamphlet est partout; il est dans l'Église même, 011 des sermonnaires, gagnés à l'opposition autant qu'à l'économie politique, adressent des apostrophes à la sainte agriculture et louent la charrue plus que la Croix; il est au théâtre surtout, où la tragédie elle-

même n'est plus, sous des noms anciens, qu'une déclamation en l'honneur des idées nouvelles. L'Opinion a fait une littérature à son usage, elle fera des ministres à son image ; Malesherbes et Necker sont moins les ministres de Louis XVI auprès de son peuple que ceux de l'Opinion auprès du roi. En même temps que Malesherbes, porté au ministère par la faveur publique, prend sa place dans les conseils de la monarchie, il rend ses devoirs à l'Opinion dans son célèbre discours à l'Académie, où il constate l'avènement et définit la nature du pouvoir nouveau, qu'il représente dans le gouvernement, comme Voltaire le représente dans les lettres.

L'Opinion eut ses ministres, elle eut aussi ses courtisans, parmi les plus grands, les plus brillants esprits de ce siècle. Ce qu'elle leur donna d'influence, elle le leur fit payer par bien des exigences. L'Opinion est comme la popularité. A de rares exceptions près, on ne la gagne qu'en s'en faisant l'homme-lige. Quelques âmes hautes, quelques volontés impérieuses l'ont prise de force et domptée. Mais la plupart de ses favoris et même de ses tyrans ont commencé par être ses esclaves; pour la dominer, ils l'ont fiattée.

Quand jamais ce servage parut-il plus clairement qu'au dix-huitième siècle ? L'Opinion est mobile, capricieuse; elle a des engouements et des répugnances inexplicables ; elle ne s'en tient ni à l'expression de la vérité qu'elle a une fois adoptée, ni au culte fidèle des talents qu'elle a une fois proclamés. Il faut retenir sa mobilité, fixer ses caprices en l'occupant toujours de soi. De là cette incessante et dévorante activité des écrivains de ce temps, des Voltaire, des

Diderot, attentifs à ne pas laisser la faveur publique se distraire ailleurs. De là une improvisation perpétuelle qui ne tourne pas également à la gloire de tous, et qui, même sur les œuvres les plus considérables, a laissé quelque cbose d'inaclievé et d'incomplet.

De plus, l'Opinion se laisse gagner de temps en temps à de généreux enthousiasmes ; mais elle ne se tient pas sur ces hauteurs', où elle atteint parfois. Elle est vive, elle est légère, elle aime qu'on l'amuse, au moins autant qu'elle aime qu'on l'instruise. N'est-elle pas formée de cette multitude d'esprits curieux et plus ou moins intelligents, mais chez qui le fond moral est souvent bien inconsistant, bien léger? On pour-, rait entreprendre de faire l'éducation de l'Opinion; il semble que ce soit la tâche des grandes intelligences. Ce serait une noble façon d'asservir l'Opinion que de l'éclairer, de la moraliser. Mais la tâche serait ardue, l'entreprise incertaine et longue ; il est plus facile de s'en emparer en l'amusant. C'est ce que fit la littérature du dix-huitième siècle.

De là quelques-uns de ses caractères ; trop souvent, au lieu d'être une règle pour l'esprit public, elle fut pour lui une distraction frivole ou licencieuse. Elle flatta ses goûts avec ces satires, ces poèmes grotesques , ces contes parfois charmants , modèles de la plus ingénieuse et de la plus élégante dépravation, où l'on trouvait des raisons suffisantes d'esprit et de talent pour applaudir sans honte. Voltaire fut, de tous les écrivains de ce temps, celui qui sut le mieux régner par l'Opinion en l'amusant, parfois même en la corrompant. Mais les plus graves esprits, comme Montesquieu, lui avaient fait déjà d'étranges

L'OPINION PUHLIQUE 0

concessions. Quand il fut avéré qu'un peu de licence dans les écrits n'était pas un moyen inutile de propagande, on chercha dans ces tristes expédients un secours pour les idées les plus sérieuses. Ces espérances n'étaient pas trompées. Les Lettres persanes eurent plus de lecteurs que V Esprit des Lois.

Mais, sans même parler de cet art licencieux qui fut mis au service de l'esprit nouveau, ne doit-on pas regretter cette hahitude de rire toujours et de plaisanter à tout propos, qui est le caractère propre de ce qu'on a appelé le Voltairianisme et qui se manifeste par l'absence de sérieux, même dans les sujets les plus élevés, par une légèreté (fc critique, une insuffisance d'érudition à laquelle ne supplée pas l'abondance des épigrammes , par une frivolité de discussion tranchante et superficielle, qui fait que, même pour les voltairiens, la critique religieuse de Voltaire est à refaire ? Sans récriminer contre une des qualités les plus séduisantes de l'esprit français, n'en doit-on pas blâmer énergiquement l'emploi perpétuel, l'indiscrète application à toute occasion et hors de propos? Cela vient d'une fâcheuse condescendance de Técrivain, qui se met au niveau de son public, au lieu de l'élever jusqu'à lui. Quand tous les esprits sont également invités à juger de chaque chose, la tentation est forte pour un auteur de les attirer à lui par la plaisanterie, qui est l'art de montrer chaque question sous son côté vulgaire ou grotesque.

La plaisanterie ne dénature pas seulement les questions sérieuses qu'elle touche. Elle crée une illusion perfide dans les esprits auxquels elle s'adresse. Elle les persuade que, là où ils ont trouvé à rire, ils ont

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suffisamment compris. Combien de nos aimables contemporains en sont restes, sm^ toutes ces questions, à la plaisanterie séculaire qui les résume ! Ils se disent fils de Voltaire. Mais Voltaire désavouerait, à coup sûr, ces mauvais plaisants qui ne sont que des échos de sa bonne ou de sa mauvaise humeur.

On voit de quel prix l'Opinion fit payer à la littérature du dix-huitième siècle la faveur dont elle l'entoura et qui en fit une irrésistible puissance. Elle lui imposa des exigences qui l'abaissèrent. Elle la déshabitua de la réflexion, du travail; elle la mit, au moins pour une part considérable de ses productions, au régime dangereux de l'imprc^isation; elle lui donna la triste tentation de populariser tous les sujets par la plaisanterie, et de chercher dans la frivolité licencieuse une amorce pour les idées.

Ces humiliations acceptées, subies, recherchées môme, en vue de plaire à cette souveraine d'humeur fantasque, l'habitude de condescendre aux instincts de l'esprit de tous, lesquels ne sont toujours ni très distingués , ni très élevés , voilà , sans doute , une coupable faiblesse de la littérature du dix-huitième siècle. Est-ce tout, et ne devons-nous pas marquer d'un trait rapide quelques autres de ses défauts les plus saillants, ses prétentions non justifiées, ses exagérations, les lacunes de la philosophie qui l'inspire?

Ses prétentions, qui n'en a ouï parler? N'en est-ce pas une, bien connue et bien plaisante, que cette affectation de retour à la nature qui se marque dans un si grand nombre d'œuvres et qui est la chimère de tant d'esprits? On dirait que la nature humaine a été ignorée avant le dix-huitième siècle, et qu'aucune observation

L'OPINION PUBLIQUE il

n'a encore saisi l'homme dans ce fonds qui pourtant ne change qu'à la surface. C'est Diderot qui va nous le révéler sur la scène, dans cette comédie sérieuse dont la grande innovation sera de substituer la condition au caractère. C'est Rousseau qui va découvrir au fond de la forêt de Saint-Germain ce type de Vhonune selon la nature, qu'il opposera avec la monotonie d'une déclamation fatigante et d'une passion fixe à la société du dix-huitième siècle. Ce sont tous les écrivains à la suite célébrant l'innocente douceur des passions qui sont la voix de la nature dans le cœur de l'homme, et qu'un ascétisme insensé a immolées jusqu'à ce jour à la superstition. Une des surprises que nous réserve l'histoire est de voir cette littérature si peu naïve s'éprendre, par une illusion rétrospective, de la chimère d'un état de perfection primitive, et vouloir l'imposer à un siècle enivré de civilisation.

Ses exagérations, on les trouve surtout dans cet esprit de censure à outrance qui fait tant de ruines, dans cet esprit d'utopie qui reconstruit sur les ruines tant de rêves, et dont l'expression naturelle est la déclamation.

J'aimerais à montrer les lacunes que présente l'esprit du dix-huitième siècle et par combien de côtés cette morale sociale qui fut sa passion, j'allais dire sa vertu, se trouve défectueuse, vacillante, incertaine. On préconise les droits, on oublie de parler des de-

voirs, surtout de ceux qui organisent et fondent la vie privée. On réforme le monde, mais on se dispense de se réformer. Il y a là le plus plaisant contraste entre les mœurs et les doctrines. Il semble que la prédication tienne lieu du reste, et que la grande entreprise d'affranchir l'humanité esclave et superstitieuse soit tellement au-dessus de l'effort qui produit la vertu, qu'elle en exempte le libérateur. Un Lycurgue, un Solon de l'humanité, ne peuvent s'abaisser sous la règle qui convient au grand nombre. Les sentiments généraux dominent dans ces âmes privilégiées, il faut les tenir quittes des petits devoirs. Quand la doctrine est si grande et le talent si beau, que prétendez-vous? Que demandez-vous davantage?

On adore l'himianité. Cela n'est-il pas plus utile, cela ne vaut-il pas mieux que de dévouer une vie vulgaire à des devoirs mesquins étouffés dans l'obscur horizon d'une cité ou d'une famille? Ainsi pensaient et agissaient, d'instinct au moins, ces réformateurs incapables de donner à leur doctrine la sanction de cette probité sévère, de cette austérité qui s'établit dans l'estime des hommes, incapables même, comme on l'a si bien dit, de faire respecter leurs talents par leur vie.

Quelques-uns d'entre eux ont sincèrement aimé l'humanité, mais ils ne l'ont pas suffisamment respectée, ni en eux-mêmes, ni dans les autres. Rousseau en a trop souvent profané l'image par le cynisme affecté de quelques pages de ses Confessions, par le mépris des devoirs les plus simples que la vie impose. Yoltaire se moque de l'humanité tout en l'aimant. Il raille ses misères, il les énumère à plaisir, il en triomphe avec

des sarcasmes contre la Providence. 11 défend bien des causes où la dignité de l'homme est intéressée. Mais quel mélange d'idées et de tons disparates! Que de fois il mésuse de la plume vouée à ces nobles causes ! Est-ce donc aimer de la bonne manière l'homme que de vouloir l'affranchir sans l'élever, de prétendre briser ses fers, le soustraire h la superstition et au despotisme tout en souillant son imagination ?

Ce qui manque surtout à l'esprit du dix-huitième siècle., c'est l'intelligence et le sentiment du christianisme, qu'il interprète avec une ignorance, qu'il discute avec une légèreté incomparable, qu'il détruit dans les âmes sans le remplacer. Au delà de cette critique implacable et pourtant superficielle des dogmes chrétiens, on rencontre une critique non moins vive, sinon plus approfondie, des dogmes philosophiques. La haine du dix-huitième siècle pour la religion n'a d'égale que son mépris pour la métaphysique. Le doute théologique produit l'incrédulité ; du doute métaphysique sort le scepticisme absolu. Dans ces différentes formes de la critique appliquée soit à la religion chrétienne, soit h la philosophie cartésienne, on chercherait en vain quelque sentiment des vérités supérieures, une émotion ou un regret, quelque chose qui marque l'élévation ou la gravité de l'esprit. On fait des ruines, on les entasse en riant. Seul, Rousseau s'est occupé de retrouver Dieu, et cette recherche nous a valu ses pages les plus éloquentes. Montesquieu et Buffon s'occupaient ailleurs. Quant au Dieu de Voltaire, on sent trop qu'il ne remplit, dans son système, qu'un rôle do magistrat. C'est sur une nécessité sociale plutôt que sur une né-

cessité philosophique que repose son existence officielle. On se tient tout prêt à l'inventer, s'il est démontré qu'il n'existe pas. On a besoin, pour le bon ordre de la société, qu'il y ait un ministre surnaturel de la police, auquel n'échappe aucun délit contre la propriété ou la vie des citoyens. S'il a bien rempli cet office, on le dispense du reste.

On a prétendu que le sacrifice de la métaphysique était un sacrifice nécessaire dans l'intérêt de la tolérance, que toutes ces questions n'étaient bonnes qu'à entretenir dans cette pauvre humanité de puérils et lamentables conllits, que renoncer à cet ordre de questions était le commencement de la sagesse. C'est une grande erreur qui finira par devenir évidente à tous les yeux. On finira par voir que ce fut là précisément l'erreur fondamentale du dix-huitième siècle, de croire que la morale politique pouvait se passer de principes, de croyances métaphysiques et de foi. L'incrédulité et le scepticisme, à la longue, isoleraient l'homme de l'homme. Si j'aime mon semblable, si je le respecte, c'est que je respecte et que j'aime en lui cette humanité vraiment divine par son origine et par sa fin, cette humanité qui ne peut m'intéresser que si j'y vois une réunion auguste, une perpétuité de pensées, de cœurs, de volontés libres, soumises à une loi immuable, créées par le même principe pour la même épreuve. Yoilà la source véritable du sentiment social. Là, seulement là, dans l'âme immortelle et libre, est le foyer sacré de la justice, du droit, du devoir. Là seulement est la raison dernière et suffisante de toute vertu, de tout dévouement. Si l'homme n'est que la manifestation aussi fortuite que passagère de

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forces purement physiques, donnant ou retirant la vie, selon des lois mécaniques, à un concours d'atomes, j'ai beau faire, j'ai beau exciter ma sensibilité et mon imagination, tout languit, tout reste froid en moi. Je ne puis m'intéresser bien vivement à cette humanité à laquelle aucune espérance commune ne me rattache, avec laquelle je n'ai de commun que le supplice de la pensée dans la misère d'une destinée accidentelle, sans autre issue que le néant.

Malgré toutes ces imperfections et ces lacunes, l'esprit du dix-huitième siècle nous offre de grandes parties et a légitimement remporté de grandes victoires. Les dissimuler ou les amoindrir ne serait pas de notre goût. Ce n'est pas un réquisitoire que nous avons voulu dresser , ce ne sont pas des motifs d'ingratitude que nous avons cherché à nous donner à nous-mêmes ; il nous restera encore, après cela, une admiration sincère pour les grandeurs et les bienfaits de cet esprit, immortel dans quelques-unes de ses inspirations. Nous avons voulu seulement écarter les prestiges et les ombres qui le voilent ou l'altèrent, pour en mieux contempler l'image durable et pour n'admirer qu'elle.

Mais, ici, qu'avons-nous à dire que chacun n'ait présenta sa pensée? Oui ne connaît ces impérissables résultats conquis par la raison humaine sur l'opiniâtre immobilité des gouvernements, la conscience affranchie, la justice sociale, l'équité rétablies, l'humanité intrépidement défendue, la pénalité réformée, les législations adoucies, la naissance de l'esprit politique, la science sociale se créant, s'organisant, le droit d'examen et de contrôle revendiqué par l'opinion pu-

blique sur les actes des gouvernements, tout un vaste ensemble de théories se développant simultanément, agitant les intelligences, passionnant le cœur d'un grand pays, aboutissant enfin à ce mouvement de 89, qui fut une magnifique explosion de raison et de liberté, de bon sens et d'enthousiasme, avant les excès, avant les crimes?

X quoi bon retracer, en traits affaiblis, des tableaux qui vivent dans toutes les mémoires? Dans cette œuvre collective des grands esprits du dernier siècle, cliacun d'eux peut revendiquer sa part et comme son œuvre propre. Voltaire a défendu la liberté de conscience; il a aimé et défendu l'esprit humain, ses droits, ses progrès surtout dans l'ordre intellectuel ; il a poursuivi constamment un état social où les lumières plus ré|)andues fissent des mœurs plus douces, et, bien que son idéal ne soit pas des plus élevés, il l'a soutenu avec une énergie et une persévérance dont l'histoire lui saura gré. Le véritable nom de l'œuvre qu'il a entreprise, pour laquelle il s'est passionné, c'est la civilisation. A Montesquieu revient une gloire juoins bruyante, 'plus solide peut-être, moins mélangée et plus pure assurément. Comme Voltaire, il a soutenu la cause de la tolérance; mieux que lui et par des vues plus profondes, il a poursuivi la réforme de la pénalité, l'idée de l'humanité et de l'équité à introduire dans les lois criminelles. Le premier, dans son siècle, il a élevé la voix contre le scandale de l'esclavage; et ce qui restera la marque propre de son génie, c'est la science politique définitivement créée, fondée non sur de vagues spéculations, mais sur une comparaison approfondie des différentes constitutions;

c'est enfin la théorie de la séparation des trois pouvoirs, l'analyse de ce qui fait l'essence des gouvernements modérés, de ce qui est à la fois le principe et la règle de la liberté. Rousseau osa parler de Dieu et de l'âme à ce siècle, et parmi ses contemporains, qui ne connaissaient guère que de nom la nature, il osa l'aimer. Tout n'est pas erreur, même au milieu de ses utopies politiques. Et quelque peu de goût que l'on puisse avoir pour le Contrat social, il faut bien reconnaître qu'il y a développé deux des principes de la démocratie moderne : l'égalité absolue et la souveraineté du peuple.

L'œuvre politique du dix-neuvième siècle semble être de faire entrer un troisième principe dans ce mélange des deux principes de Rousseau, d'où résulte la démocratie. La démocratie ne sera réellement fondée dans le monde que le jour où elle aura démontré qu'elle n'est pas incompatible • avec la liberté de l'individu.

Son œuvre religieuse est particulièrement délicate. C'est de rétablir Dieu au sommet de la morale sociale, d'où l'avait exilé la philosophie du siècle précédent, et de montrer que le christianisme, entendu, accepté et respecté comme il doit l'être, ne repu gne à aucun des résultats politiques de l'esprit du I dernier siècle, chacun des résultats n'étant qu'une \ juste conquête de la raison, et le christianisme s'hoi norant lui-même par ces conquêtes de la justice et de 1 la vérité qu'il a provoquées dans la vie des peuples. Nous ne voulions que définir l'Opinion publique I dans ses origines et dans ses rapports avec la philosophie du dernier siècle. Mais en pareille matière

on se laisserait volontiers entraîner , il faut se borner.

L'étude du dix-huitième siècle offre des aspects infinis et un intérêt inépuisable. On y revient toujours avec une véritable passion de savoir plus et mieux, de connaître plus à fond le mouvement des idées, le caractère des personnages, l'attitude des divers groupes littéraires ou politiques. A quoi tient cette attraction invincible qui nous ramène sans cesse de ce côté? Estce l'affinité de notre situation politique, de notre état social, de nos mœurs ? Mais, sur ces divers points, entre nos pères et nous tout diffère, en apparence au moins; le monde s'est, dans l'intervalle, entièrement renouvelé. Est-ce l'intérêt dramatique, le spectacle d'une société qui se dissout et dans les ruines de laquelle germe déjà obscurément une société nouvelle? Est-ce le contraste entre cette civilisation agitée dans son esprit et dans sa pensée, calme à la surface, du moins jusqu'aux dernières années du siècle, et la nôtre, cette civilisation, née dans la tempête, encore aujourd'hui livrée à tous les orages, sans pouvoir se fixer à une forme stable et reprendre le cours de ses tranquilles destins? Peut-être, en effet, goûtons-nous un plaisir étrange à nous donner le spectacle de cette littérature hardie du dernier siècle, de cette philosophie politique et sociale qui transformait les idées sans mettre en péril, comme aujourd'hui, la vie publique et la sécurité du lendemain.

Quoi qu'il en soit de ces divers motifs, sympathie ou contraste, il y a je ne sais quelle fraternité mystérieuse entre les deux siècles. Nous sentons d'instinct qu'à chacun des noms ou des écrits célèbres qui ont marqué cette époque répond quelque grand espoir

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OU quelque grande déception, des illusions enivrantes et de cruels mécomptes, quelque inspiration réalisée ou avortée, qu'il y a enfin dans notre conscience un contre-coup de ce qui s'est pensé ou préparé dans le dernier siècle. De sorte qu'en revenant à lui avec cette curiosité obstinée il semble que nous voulions l'interroger de plus près, le presser de nos questions et de nos doutes, comme s'il devait les résoudre, les ayant entrevus pour la première fois, lui arracher enfin le secret de nos agitations, le dernier mot de nos laborieuses et tragiques destinées.

MONTESQUIEU d'aPRÈS UNE PUBLICATION NOUVELLE

M. Sainte-Beuve, au commencement de son étude sur Montesquieu, expliquait, il y a une vingtaine d'années, pourquoi dans ses explorations longues et variées à travers le dix-septième siècle, rencontrant maintes fois ce grand nom et cette imposante figure, il ne s'y était pas encore arrêté. « Pourquoi? poui' bien des raisons, disait-il. La première est que Montesquieu est un de ces hommes qu'on n'aborde qu'avec crainte, à cause du respect réel qu'ils inspirent et de l'espèce de religion qui s'est faite autour d'eux. La seconde raison, c'est qu'il en a été excellemment parlé par des maîtres, et qu'il est inutile de venir répéter faiblement ce qui a été bien dit. » Ces deux raisons subsistent, aggravées encore par le fait que l'étude de M. Sainte-Beuve lui-même et une série de travaux ultérieurs, dus à des écrivains tels que

l. Histoiie de Montesquieu, sa vie et ses œuvres, d'après des documents nouveaux et inédits, par Louis Yian.

MM. Franck, Bersot, Gandar, ont semblé rendre plus inutile encore ce qui le paraissait déjà, en 1852, à un maître. Mais une troisième raison qu'alléguait M. Sainte-Beuve n'existe plus pour nous.

Dans le choix d'un travail, il faut bien chercher l'à-propos, ajoutait le critique des Causeries du lundi, resté toujours par quelque endroit journaliste ; on attend l'occasion, on désire que quelque circonstance naturelle nous ramène aux ouvrages ou aux noms déjà anciens et permette d'y ramener l'attention publique. Or, cette circonstance ne s'étant pas offerte à lui, il sut s'en passer et il fit bien ; mais voici qu'elle se présente à nous d'elle-même ; elle nous servira d'excuse pour entretenir le public d'un si grand sujet. Nous avons aujourd'hui ce que souhaitait M. Sainte- Beuve, ce qu'il avait toujours espéré, sinon une histoire, du moins une esquisse de la vie et des ouvrages, de Montesquieu, plus complète que les Notices et les Éloges qui, pour la partie biographique, puisant toujours aux mêmes sources et à des sources très restreintes, les ont eu bientôt taries. L'auteur, M. Louis Yian, est de cette race utile des érudits passionnés qui se dévouent au culte d'un grand homme, mettant leur gloire à faire revivre devant nos yeux tous les traits de l'image effacée par la négligence des contemporains et le facile oubli des générations qui les ont suivis, apportant à leur œuvre de reconstruction une sorte de piété domestique qui les anime et les soutient à travers les recherches les plus ardues et parfois les plus insignifiantes en 'apparence. Rien n'est médiocre à leurs yeux de ce qui touche à leur sujet de prédilection. Et de fait, ils ont raison; ce n'est qu'au prix

de cette exactitude minutieuse qui s'acharne à la recherche d'une particularité, d'un nom propre, d'une date, ce n'est que par ces sollicitudes jalouses que l'on renouvelle les sources épuisées et que l'on rajeunit les grandes figures historiques. Il suffira, pour faire apprécier le zèle de notre auteur, de rappeler qu'il a voué une part considérable de sa vie, quinze années d'un labeur assidu, à cette œuvre qui tient en trois cents pages.

Je n'irai pourtant pas jusqu'à dire avec M. Laboulaye, dans une préface qui est pour le livre une flatteuse garantie, que M. Louis Yian nous apporte « un Montesquieu tout nouveau. » De découverte importante, de révélation inattendue, propre à renouveler un portrait, il n'y en a réellement pas; mais on y trouve, avec des détails nouveaux, quelques-unes de ces bonnes fortunes d'érudits qui n'arrivent qu'aux écrivains amoureux de leur sujet, et dont parfois aussi, comme tous les amoureux, ils sont portés à s'exagérer l'importance. L'intérêt de cet ouvrage, c'est qu'il répond aux exigences des lecteurs modernes, à la curiosité d'esprit du public contemporain qui cherche avidement l'homme dans l'auteur, friand de détails intimes sur la manière de vivre d'un grand écrivain, sur ses mœurs, ses habitudes, ses relations, sa méthode de travail, les circonstances de la composition ou de la publication de ses écrits, tout le côté anecdotjque du génie.

C'est en cela qu'excelle notre auteur ; il s'est fait l'hôte familier de Montesquieu, son disciple pieux, un famulus un peu bavard et légèrement indiscret à l'occasion, quelque chose comme Eckermann auprès de Goethe. — On regrette seulement que dans une si

haute intimité d'esprit et à })areille école il n'ait pas pris des habitudes plus sévères de méthode et de style. De justes critiques ont été adressées à l'auteur soit pour des suppositions trop faciles et gratuites, soit pour des inadvertances graves ou des négligences. Est-ce une raison pour nous priver des informations vraiment neuves que le biographe dévoué a recueillies avec tant de patience et de sollicitude ? Nous ne l'avons pas pensé. Par malheur, à lui comme à ses prédécesseurs, la source principale d'inîormations est restée inexorablement fermée. Il nous raconte, avec une mauvaise humeur bien naturelle, que cette fois encore il a échoué devant l'obstination héréditaire du dernier descendant, qui garde avec un soin jaloux le trésor des correspondances et des manuscrits inédits. C'est, paraît-il, une véritable tradition de famille d'éconduire poliment les savants et les curieux. Ni M. Walckenaër, qui avait contribué à faire lever le séquestre mis sur les biens du petit-fds de Montesquieu émigré, ni M. Laine ni M. Cousin lui-même, malgré toutes les ressources d'une passion tour à tour impérieuse et insinuante, ni notre savant confrère M. Giraud, malgré la plus habile diplomatie, n'ont été heureux dans leurs tentatives plusieurs fois renouvelées. C'est en cette illustre compagnie et de la même sorte que M. Vian a été traité à son tour par ce dépositaire trop scrupuleux qu'il appelle « le gardien des Iles^érides ».

Parmi tous les problèmes divers qui trouveraient une solution dans les archives de famille, il en est un du plus haut intérêt pour les érudits et les historiens; c'est celui qui se rapporte à cette Histoire de Louis XI, qui dut être ébauchée ou composée vers 1759; quel-

ques années après la publication de la Grandeur des Romains. M. Walckenaër nous parle d'un manuscrit qu'il a vu et qui contient une sorte d'introduction ; il a même donné l'analyse de ce morceau qui se termine par deux parallèles, l'un dans lequel Louis Xï est comparé à Tibère, et l'autre, à Richelieu; on y remarque quelques aphorismes qui portent la marque de l'ouvrier, tels que celui-ci : « Il ne vit dans le commencement de son règne que le commencement de sa vengeance. » — Efbet autre : « Il lui semblait que, pour qu'il vécût, il fallait qu'il fît violence à tous les gens de bien. » — Une question préalable se pose à l'occasion de cette Histoire : fut-elle achevée ou ne s'agitil que d'une ébauche ? M. Walckenaër donne les raisons qui lui font croire qu'il n'y eut, dans le dessein de cet ouvrage, qu'une fantaisie, une idée passagère. M. Louis Yian est d'un avis contraire ; il cite des lettres de Montesquieu, une surtout d'octobre 1847, d'où l'on pourrait induire que l'ouvrage fut achevé; il invoque en même temps le témoignage des ducs de Luynes et de Richelieu, qui avaient beaucoup connu Montesquieu, et celui de Fréron, dans YAnnée littéraire de 1755. — Ce qui paraît plus douteux que l'existence de l'ouvrage, c'est la légende sur la manière dont il disparut. On nous raconte que, le livre achevé, Montesquieu le lit transcrire et ordonna d'en mettre au feu le brouillon. C'est la copie qui fut brûlée par une erreur du secrétaire. Le lendemain l'auteur trouva lloriginal sur sa table et, croyant que ses désirs n'avaient pas été exécutés, le brûla. Ainsi aurait péri l'œuvre, et Montesquieu ne voulutjamais la recommencer. Cette anecdote, à laquelle Montesquieu n'a jamais fait d'al-

lusion, ne paraît guère authentique, et, si l'ouvrage a été achevé, je présume qu'il dort dans les cartons de fanrille, en attendant le rayon tardif de soleil qui doit l'éclairer un jour.

Le zèle de M. Vian, son ardeur à tout savoir de ce qui touche à Montesquieu, trompés du côté de la famille, ont dû se rabattre sur les mémoires, les chroniques et les correspondances du temps, sur les publications locales, particulièrement celles qui ont été faites à Agen ou à Bordeaux, sur les manuscrits d'un de ces avocats très curieux d'anecdotes intimes, quelque chose comme un avocat Barbier du parlement de Bordeaux, le sire Bernadeau, qui avait tenu note de toutes ses conversations avec les contemporains de Montesquieu. Il y faut joindre un assez grand nombre de productions de son auteur égarées dans divers recueils du temps, enfin les pièces et les lettres que la passion de l'érudit a découvertes dans les dépôts publics ou qu'elle a mérité d'obtenir de quelques amateurs distingués, MM. Etienne et Gabriel Charavay, Prospère Faugère, Victor Cousin et d'autres. — Dans l'introduction qui raconte les bonheurs et les déceptions de l'auteur à la recherche du nouveau, il prend soin de nous avertir qu'il appellera inédits dans le courant de son ouvrage, non seulement tous les morceaux non imprimés, mais tous ceux qui n'ont pas encore été publiés dans la collection de ses œuvres.

11 y a plusieurs hommes à considérer dans Montesquieu, et chacun d'eux apparaît à son tour dans ce livre avec son caractère et un grand air de vérité. C'est d'abord le noble Gascon, le seigneur d'un fief, qui fait dresser avec soin sa généalogie, qui sollicite l'érection de

sa terre de la Hrède en marquisat, et exerce (sans trop de rigueur) ses droits féodaux; c'est le chef d'une famille respectée, qui, par une singularité bien rare à cette époque, a épousé une protestante, ce qui explique certains passages de V Esprit des Lois. Il semble bien, d'ailleurs, que ce mari un peu distrait n'ait considéré dans le mariage que la descendance à garantir et, comme il le dit lui-même, « qu'il ait aimé sa famille pour ce qui allait au bien dans les choses essentielles, s'affranchissant des menus détails », étendant même fort loin ce privilège de l'affranchissement; plus tendre, du reste, et plus attentif comme père que comme époux, ainsi que le démontre son affection particulière pour son fds et sa fille cadette. — Puis c'est le magistrat, le président à mortier du parlement de Bordeaux, qui se rendait cette justice « qu'ayant le cœur très droit, il comprenait les questions en elles-mêmes, mais que, quant à la procédure, il n'y entendait rien » ; très estimé, malgré cela, de sa compagnie, qui le chargea, en 1725, de faire le discours de rentrée au parlement de Guyenne, ce dont Montesquieu s'acquitta avec un tel succès, que jusqu'à la Révolution on réimprima sa mercuriale tous les ans, au même anniversaire, et qu'on la vendait cejour-là aux portes du palais dejustice. En cette qualité, en 1722, il avait été délégué à Paris pour présenter au Régent des remontrances, au nom du même parlement, contre l'impôt de quarante sols qui frappait chaque tonneau de vin sortant de la Guyenne. Grâce à cet habile représentant, d'autant plus habile comme délégué du parlement qu'il était intéressé dans la question comme propriétaire d'importants .vignobles, l'impôt fut en partie retiré. A cette

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occasion, l'avocat Bernadeau nous conte une anecdote sur la conversation que le président eut avec le Régent, le jour où il lui apporta les remontrances du parlement de Bordeaux. Les Lettres persanes éiaieni alors dans toutes les mains. — « Monsieur le président, lui dit le duc d'Orléans, qui devait avoir sur le cœur plus d'une épigramme, votre livre est plein de bonnes choses, que vous a-t-il coûté à composer ? — Le papier, monseigneur, » répondit le président gascon, avec une fierté d'à-propos qui sentait son cru.

Ce qu'on nous montre aussi avec plus de détails qu'on ne l'avait fait, c'est le savant de province, très attaché à l'Académie des sciences, lettres et arts de Bordeaux, et la part très active qu'il prit pendant plusieurs années aux travaux de cette société; ce sont aussi ses rapports avec le fondateur et le secrétaire perpétuel de la compagnie, Melon, un économiste distingué, qui plus tard fut contrôleur des finances et secrétaire de Law, et certainement dut avoir une grande part sur quelques idées du président. L'analyse des mémoires que Montesquieu écrivit pour cette Académie, et dont plusieurs n'existent plus qu'à l'état de fragments, est une des parties les plus curieuses du livre. Nous y remarquons des dissertations sur les sujets les plus divers, une de 1716 sur le Système des Idées de Malebranche, une autre de 1717 sur la Différence des génies, ainsi qu'un grand nombre de travaux scientifiques pour lesquels Montesquieu avait une prédilection particulière et qu'il pensait encore à publier en 1757, des discours, des observations, des réponses aux correspondants, des résomptions ou résumés de lectures faites à l'Académie

sur les sujets les plus variés de médecine, de physique, d'histoire naturelle (sur la question de savoir s'il y a une essence des maladies, sur Y usage des glandes rénales, sur la cause de V écho, sur la transparence des corps, sur la pesanteur des corps, sur le flux et le reflux de la mer, sur \e mouvement relatif, etc., etc.). Dans tous ces travaux, Montesquieu adopte la physique de Descartes et en défend les principes. Quelques beaux passages se détachent sur le fonds un peu terne de ces mémoires ; en d\iutres endroits, l'auteur des Lettres persanes se révèle, et l'on dirait d'un bon élève de Fontenelle enjolivant la science.

Un des hommes que l'on n'est pas habitué à voir dans Montesquieu, c'est le seigneur terrien, le propriétaire de vignobles, le maître de la Brède. 11 est très piquant de voir se révéler à nous dans le détail l'administrateur économe et habile qui disait : « Je n'ai pas laissé d'augmenter mon bien; j'ai fait de grandes améliorations âmes terres; mais je sentais que c'était plutôt pour une certaine idée d'habileté que cela me donnerait que pour l'idée de devenir riche. » Il n'est pas bien sûr que cette idée elle-même, quoi qu'il en dît, ne jouât pas son jeu dans sa vie, à voir comme il prend plaisir à étendre et à cultiver ses vignes ainsi qu'à placer ses vins en France et à l'étranger, profitant du succès de ses livres pour assurer celui de ses crus, obtenant même en faveur de ses produits une dispense du droit d'etitrée en Angleterre, comme un hommage inattendu et lucratif à YEsprit des Lois. Il faut voir aussi de quelle façon et avec quelle vigueur il protégeait ses terres et contre les prétentions du fisc et contre les empiétements des

voisins; du reste, très avisé en culture et en améliorations de tout genre, empressé à introduire chez lui ce qu'il a vu et expérimenté dans ses voyages, arrangeant le parc de la Brède à la façon anglaise, sans doute pour se consoler de ne pouvoir en faire autant de la constitution de son pays; généreux aussi, dans les grandes circonstances, sinon dans les petites, comme il le prouva bien en 1748, quand il fit distribuer à ses vassaux menacés de la famine plus de deux cents boisseaux de froment (le boisseau valait alors trentedeux francs), et quand il établit sur ses domaines, en prévision de pareils accidents, des greniers de charité, ce qui réfute suffisamment je ne sais quelle légende d'avarice attachée à son nom. Gentilhomme campagnard pour une part de sa vie, un vrai lord anglais, aimant à vivre sur ses terres, les connaissant bien, mais tout prêt, quand il le fallait, à les quitter soit pour aller à Paris où il fréquentait la plus brillante société, essayant ses idées sur les autres ou en acquérant de nouvelles, soit pour voyager dans les pays étrangers, en un temps où les voyages étaient rares ; variant le genre de son existence, changeant d'habitudes avec une souplesse aisée, étudiant avec la même curiosité et le même entrain la terre, les climats, les sociétés diverses, les hommes et les livres : avec cela, une intelligence très complète et très équilibrée ; une vie habilement distribuée, administrée avec esprit et suite, où chaque chose avait sa place et son temps marqués, l'étude, la famille, le plaisir même. Ne cherchez là rien qui ressemble à un savant de profession, à un érudit de cabinet, ni même à un magistrat enfermé dans la chambre d'audience. C'est bien plutôt

un homme du monde, tout en étant de robe, portant légèrement le poids d'une érudition très vaste et toujours croissante, observateur curieux et pénétrant des mœurs autant que des lois; un penseur mêlé au mouvement de la vrç, à toutes les réalités sociales dont le contact peut garantir une haute pensée contre le double péril de l'abstraction ou de la chimère.

Tel est le portrait qui ressort, en traits accentués, de l'étude nouvelle que nous avons sous les yeux. Encore une fois, cette figure ne diffère par aucun élément essentiel de celle que l'on connaissait déjà, mais elle est plus complète, plus vivante; le milieu où elle est posée se reforme devant nous avec une abondance de détails qui jettent la lumière sur l'homme et son temps; s'il n'y a pas interprétation vraiment neuve et créatrice, il y a élargissement du tableau et à certains égards renouvellement en vigueur et en relief de certaines parties effacées ou laissées dans l'ombre.

Prenons quelques traits au hasard. On nous apprend qu'après un an d'un succès extraordinaire les Lettres persanes cessèrent tout d'un coup de paraître, et de 1722 à 1728 aucun catalogue ne fait mention d'une édition nouvelle de ce livre qui en avait eu huit dans la première année. Il y a là un fait qui demande explication. Peut-on croire que Montesquieu, par égard pour son caractère de magistrat, ait renoncé aies réimprimer, quoique l'ouvrage ne fût pas signé? On pourrait le penser, si l'on prenait au pied de la lettre cet aveu échappé à Montesquieu : « J'ai la maladie de faire des livres et d'en être honteux quand je les ai faits ; » ou bien encore

ce mot du duc de Luynes, qui d'ailleurs n'a connu Montesquieu que vers la fin de sa vie, et qui nous dit dans ses Mémoires que, quand on lui parlait de cette œuvre, à peine convenait-il de l'avoir faite et il disait qu'il n'y en avait pas un seul exemplaire chez lui. Mais ce serait une grande naïveté que d'attacher de l'importance à cette sorte de repentir. Nous savons, au contraire, que Montesquieu jouissait fort du succès de son livre, tout en le désavouant du bout des lèvres. On paraît avoir deviné juste en supposant que Dubois, nommé cardinal en 1721 et premier ministre un an après, crut devoir à sa dignité d'interdire l'ouvrage, et cette supposition est confirmée par le témoignage de Malesherbes qui, dans ses Mémoires sur la liberté de la presse, nous apprend qu'en effet les Lettres persanes furent défendues. C'est à ces tracasseries que Montesquieu faisait sans doute allusion dans une de ses Pensées : « Lorsque par le succès des Lettres persanes'] ç^w^ peut-être prouvé que j'avais de l'esprit, et que j'eus obtenu quelque estime de la part du public, celle des gens en place se refroidit; j'essuyai mille dégoûts. »

C'est alors qu'il quitta Bordeaux et vint passer quelque temps à Paris, rue de la Verrerie, au Marais, qui était, on le sait, le quartier à la mode. Ce premier séjour à Paris eut les plus grandes conséquences dans la suite de la vie de Montesquieu, à cause des relations qu'il y fit et de la résolution qu'il y conçut de céder sa charge au parlement de Bordeaux et de se rendre libre pour ses études, pour ses voyages, pour son grand ouvrage, c'est-à-dire pour la plus haute culture de son esprit et pour sa gloire.

Ce fut à l'occasion d*une singulière circonstance, bien rare dans Thistoire des Académies, que cette résolution se forma dans son esprit. Pendant ce séjour à Paris, en 1725, il fut nommé à PAcadémie française. 11 prépara son discours de réception, Fontenelle devait lui répondre; on assure même que le discours de Fontenelle fut composé et communiqué à Montesquieu. Mais les adversaires du nouvel élu lui opposèrent l'article du règlement qui exigeait la résidence : l'élection fut cassée.

11 fallut, deux ans plus tard, subir l'ennui d'une nouvelle candidature et les risques d'une nouvelle élection. Dans l'intervalle, Montesquieu composa pour PAcadémie de Bordeaux, sans doute pour se venger de celle de Paris qui avait refermé si brusquement sa porte un instant entr'ouverte, deux opuscules dont la découverte est toute récente : un Traité général des dévoilas de Hiomme, lu le l^"" mai 1725, et un Discours sur la différence entité la considération et la réputation, prononcé le 25 août de la même année. Un critique enlevé récemment aux lettres sérieuses qu'il honorait, M. Despois S a découvert dans la Bibliothèque française ou Histoire littéraire de la France, qui se publiait en Hollande, un compte rendu de ces deux écrits, accompagné de nombreuses citations. On nous saura gré d'en donner quelquesunes.

Voici dans quel beau et ferme langage Montesquieu traite de nos devoirs envers Dieu : « Ceux qui ont dit qu'une fatalité aveugle a produit tous les effets que

i. Voir la Revue politique et littéraire du 14 novembre 1874.

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nous voyons, ont dit une grande absurdité; car quelle plus grande absurdité qu'une fatalité aveugle qui produit des êtres qui ne le sont pas? Si Dieu est plus puissant que nous, il faut le craindre ; s'il est un être bienfaisant, il faut l'aimer; et comme il ne s'est pas rendu visible, l'aimer c'est le servir avec cette satisfaction intérieure que l'on sent, lorsque l'on donne à quelqu'un des marques de reconnaissance. » On reconnaît dans la première phrase le trait célèbre contre l'athéisme dans le premier chapitre de VEsprit des Lois. Montesquieu ne perdait rien de ce qui lui plaisait dans ses écrits de circonstance : témoin le bel éloge du Stoïcisme que l'on trouve également au dixième chapitre du vingt-quatrième livre et qui avait paru pour la première fois dans ce petit Traité des devoirs de Ihomme. — Citons aussi une appréciation bien ingénieuse des causes secrètes qui agissent dans l'histoire et qui dépendent des passions et des caprices plus encore que des desseins raisonnes et suivis : « Qui aurait dit aux Huguenots qui venaient avec une armée conduire Henri IV sur le trône, que leur secte serait abattue par son fils et anéantie par son petit-fds? Leur ruine totale était liée à des accidents qu'ils ne pouvaient pas prévoir; ce qui fait que la politique a si peu de succès, c'est que ses sectateurs ne connaissent jamais les hommes : comme ils ont des vues fines et adroites, ils croient que tous les hommes les ont de même; mais il s'en faut bien que tous les hommes soient fins; ils agissent au contraire presque toujours par caprice ou par passion, ou agissent pour agir ou pour qu'on ne dise pas qu'ils ne font rien. Mais ce qui ruine les plus grands politiques, c'est que 1. 5

la réputation qu'ils ont d'exceller dans leur art, dégoûte pre'sque tout le monde de traiter avec eux et qu'ils se trouvent par là privés de tous les avantages des conventions (où ils excellent)... »

Pendant qu'il était livré à ces travaux qui remplissaient l'intervalle des études consacrées à son grand ouvrage , Montesquieu préparait les moyens de réparer l'échec de son élection académique, et la première condition, c'était d'habiter Paris. Il y eut là une lutte intéressante et presque pathétique entre ses amis de Bordeaux, ses confrères de l'Académie provinciale, ses collègues du parlement, d'autre part la brillante société parisienne qui l'attirait irrésistiblement et ses partisans de l'Académie française qui avaient un échec personnel à réparer. Le parlement de Bordeaux était inconsolable de perdre un homme qui était la gloire de la compagnie. On voulut le retenir par les honneurs ; on le chargea du discours de rentrée, on le délégua à la place du premier président, vacante par la mort du titulaire. Rien n'y fit. Il aurait pu aisément se faire confirmer dans cette place considérable, il s'y refusa; nous avons sous les yeux la mercuriale inédite qu'il prononça en installant son successeur définitif, et qui fait partie de la bibliothèque Victor Cousin. Décidé à résigner toutes les fonctions qui entravaient la liberté, il céda, pour la vie de l'acquéreur, sa charge de président à mortier, en prenant des dispositions pour qu'elle retournât plus tard à son fils, qui était alors un enfant. Le motif qu'il fit valoir auprès du gouvernement et dont M. d'Argenson nous a laissé la mention curieuse dans ses Loisirs d'un minislre. c'est qu'il voulait consa-

crer son temps à un ouvrage sur la lé<^islation. On nous rappelle à cette occasion que la retraite du magistrat fut diversement commentée par les amis el les ennemis, les uns rappelant avec quelque emphase « que quand Lycurgue voulut donner des lois à sa patrie il commença par abdiquer la royauté » ; les autres lui opposant l'opinion qu'il avait exprimée lui-même dans les Lettres persanes sur la faiblesse de (( ceux qui se trouvant au-dessous de leur état, le quittent par une espèce de désertion ». Les railleurs disaient de lui ainsi que du président Ilénault qui venait de l'imiter : « Ces messieurs quittent leur métier pour aller l'apprendre. » Sourd aux critiques et tout entier à sa résolution, il dénoua les liens qui le retenaient, « son académie de Bordeaux, son Parlement et sa femme » ; dès lors il fit deux parts de sa vie : une moitié de l'année pour Paris, où il habitait un petit appartement de la rue Saint-Dominique ; l'autre moitié pour son château de la Brède, où il allait se recueillir et mettre en ordre les éléments qu'il avait amassés dans ses voyages soit à travers l'Europe et les salons de Paris, soit à travers les livres dont il était avide.

Montesquieu est bien un homme du dix-huitième siècle, il est quelque chose de plus; par certains côtés même on peut dire qu'il appartient à la Régence. Les Lettres persanes nous avaient révélé, en bien des

passages, cette influence subie, acceptée, ce tour d'esprit qui mêle aux observations les plus sérieuses une liberté d'imagination qui va parfois au libertinage. Sa vie à Paris suivit, sans trop de lutte ni de contrainte, la pente de son imagination. Un goût très vif le portait vers la société des femmes. Lui-même, dans un grave chapitre de VEsprit des Lois, se félicite « de vivre dans ces climats qui permettent qu'on se communique, où le sexe qui a le plus d'agrément semble parer la société et où les femmes, se réservant aux plaisirs d'un seul, servent encore à l'amusement de tous^ »

Il goûtait fort V amusement, sans s'interdire le reste. On nous révèle aujourd'hui quelques incidents ignorés de sa liaison avec une grande dame que le biographe, peut-être sans preuves suffisantes, suppose être la sœur de la fameuse marquise de Prie, M"^ de Clermont (Marie-Anne de Bourbon), alors dans l'éclat de ses vingt-sept ans. C'est à ce moment que Natier l'a peinte, dans un frais paysage, sous les traits d'une naïade, assise sur un tertre de roseaux, un bras accoudé sur son urne penchante; l'amour gouverne le flot qui sort de l'urne. — Il paraîtrait que ce flot avait ses caprices et que Montesquieu en eut sa part en même temps que le comte de Melun, celui dont Voltaire dit dans ses lettres « qu'il avait peu d'agrément, mais beaucoup de vertu » . On était coulant sur le mot de vertu, en ce temps-là, et il ne faut pas y attacher un sens trop rigoureux . Ni le comte de Melun ni Montesquieu ne perdirent à ce commerce galant

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