Tome II, pages 310, etc
et même un matérialiste comme il l'est souvent, devrait conclure avec Helvétius que, si l'homme n'est rien qu'un animal, la douleur et le plaisir physique, qui sont tout pour l'animal, doivent être aussi le tout de l'homme. Mais il faut voir quels efforts il fait pour échapper aux prises de la logique et se soustraire aux conséquences qui hlessent chez lui un certain sens, je ne dirai pas moral, mais esthétique. — On confond toujours les conditions et les causes, on a tort, selon lui. Sans doute, l'organisation physique est la première condition pour sentir et pour agir. C'est la condition première de la sensihilité, mais s'ensuit-il qu'elle soit la cause de nos actions les plus lointaines ou le principe immédiat de nos sentiments les plus nobles et les plus délicats? Pas le moins du monde. De ce que nous sommes organisés, s'ensuit-il que l'ambition, le désir de la gloire, la passion de la science, ne soient que des moyens pour atteindre le plaisir physique? Quelle plaisanterie ! — Sentir, d'ailleurs, n'a-t-il qu'une seule acception ? Et même dans l'ordre d'idées où se complaît Helvétius, n'y a-t-il vraiment que du plaisir physique à aimer une belle femme ? N'y a-t-il que de la peine physique à la perdre ou par la mort ou par l'inconstance ? La distinction du physique et du moral n'est-elle pas aussi solide que celle d'animal qui sent et d'animal qui raisonne ? — Il faut bien toujours en revenir là : distinguer le physique et le moral, qu'IIelvétius confond, comme il confond deux opérations qui ne sont pas identiques, sentir et juger. Le stupide sent, mais peut-être ne juge-t-il pas; le jugement suppose la comparaison de deux idées. La difficulté consiste à savoir comment
se fait cette comparaison, car elle suppose deux idées présentes ^
Il faut bien le dire, cette difficulté, qui est grave, Diderot ne l'a jamais résolue : l'explication qu'il en donne dans le Rêve de (TAlemhert ne pouvait le satisfaire entièrement. Elle consiste à dire qu'il y a une conscience unique qui réunit toutes les sensations, qui les juge et les compare. C'est fort bien. Je comprends moins quand on nous dit que cet organe de la conscience, ce centre commun de toutes les sensations, là où est la mémoire, là où se font les comparaisons, c'est Vorigine du réseau nerveux d'où partent des ramifications inflnies : « Chacun de ces brins n'est susceptible que d'un certain nombre déterminé d'impressions, de sensations successives, isolées, sans mémoire, Vorigine (le point initial du réseau) est seule susceptible de toutes les sensations, elle en est le registre, elle en garde la mémoire ou une sensation continue, et l'animal est entraîné dès sa formation première à s'y rapporter soi, à s'y fixer tout entier, à y exister. » Et ici apparaît le fameuse allégorie de l'araignée au centre de sa toile. Les fils sont partout; il n'y a pas un point à la surface de notre corps auquel ils n'aboutissent : « Si un atome fait osciller un des fils de la toile de l'araignée, alors elle prend l'alarme, elle s'inquiète, elle fuit ou elle accourt. Au centre elle est instruite de tout ce qui se passe en quelque endroit que ce soit de l'appartement immense qu'elle a tapissé. Pourquoi est-ce que je ne sais pas ce qui se passe dans le mien, qui est le monde, puisque je suis un peloton de points sensibles que tout le monde presse