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riosité s'éveille, il devient inventeur... — C'est Milton chez qui un hasard de la même espèce allume le génie. Si Shakespeare eût, comme son père, été toujours marchand de laine, si sa mauvaise conduite ne l'eût forcé de quitter son commerce et sa province, s'il ne se fût point associé à des libertins et qu'enfin, ennuyé d'être un acteur médiocre, il ne se fût point fait auteur, l'insensé Shakespeare n'eût jamais été le célèbre Shakespeare. Corneille aime, il fait des vers pour sa maîtresse, il devient poète, compose Mélite, puis le Cid. Le grand-père de Molière aimait la co- • médie, il y menait souvent le jeune Poquelin. Le père, voyant que c'était une occasion de dissipation, demande en colère si l'on veut faire de son fds un comédien : « Plût à Dieu, répond le grand-père, qu'il fût aussi bon comédien que Monrose ! » Ce mot frappe le jeune Molière ; il prend en dégoût son métier, et la France doit son grand comique au hasard de cette réponse.
Cette basse et vulgaire explication du génie met Diderot hors des gonds. Il y revient en vingt endroits de son livre, toujours avec des arguments nouveaux plus vifs, plus pressants. J'ai rangé quelques-uns de ces arguments en une sorte de discours continu, où ^ j'ai dû mettre ce qui fait défaut, l'ordre et la liaison, en y conservant autant que possible le mouvement et les images, qui sont fort belles : « Mon cher philosophe, ne dites pas que l'émulation crée le génie. Ni l'émulation ni le désir ne mettent le génie où il n'est pas. Il y a mille choses que je trouve tellement au-dessus de mes forces, que l'espérance d'un trône, le désir même de sauver ma vie, ne me les feraient pas tenter. Don-
236 CHAPITRE YITI
nez-moi la mère de Vaucanson, et je n'en ferai pas davantage le Auteur automate. Envoyez-moi en exil, enfermez-moi dix ans à la Bastille, et je n'en sortirai pas le Paradis perdu à la main. Tirez-moi de la boutique d'un marchand de laine, enrôlez-moi dans une trouj)e de comédiens, et je ne composerai ni Hamlet, ni le Roi Lear, ni le Tartuffe, ni les Femmes savantes, et mon grand-père avec son : Plût à Dieu ! n'aura dit qu'une sottise. J'ai été plus amoureux que Corneille, j'ai fait aussi des vers pour celle que j'aimais, mais je n'ai pas fait le Cid. Vous parlez de Rousseau et de l'accident particulier de sa visite au château de Yincennes. J'y étais. Il vint m'y voir en effet et me consulter sur le parti qu'il prendrait dans la question posée par l'Académie de Dijon : Si les sciences étaient plus nuisibles qu'utiles à la société, — « Il n'y a pas à balancer, lui dis-je, vous prendrez le parti que personne ne prendra. — Vous avez raison, » me répondit-il, et il travailla en conséquence. Changez les rôles. C'est Rousseau qui est à Vincennes. J'arrive. La question qu'il me fit, c'est moi qui la lui fais; il me répond comme je lui répondis. Et vous croyez que j'aurais passé trois ou quatre mois à étayer de sophismes un mauvais paradoxe? que j'aurais donné à ces sophismes-là toute la couleur qu'il leur donna? et qu'ensuite je me serais fait un système philosophique de ce qui n'avait été d'abord qu'un jeu d'esprit? Credat judœus Âpella, non ego. Rousseau fit ce qu'il devait faire, parce quHl était lui. Je n'aurais rien fait ou j'aurais fait toute autre chose, parce que j aurais été moi. — Oui, monsieur Helvétius, on vous objectera que de pareils hasards ne produisent
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de pareils effets que sur des hommes organisés d'une certaine manière, et vous ne répondrez rien qui vaille à cette objection. Il en est de ces hasards comme de l'étincelle qui enflamme un tonneau d'eau-de-vie ou qui s'éteint dans un baquet d'eau. Vous dites que le génie est le produit du hasard. Je me rongerais les doigts jusqu'au sang que le génie ne me viendrait pas. J'ai beau rêver à tous les hasards heureux qui pourraient me le donner, je n'en devine aucun... L'homme de génie par modestie, le sot par sottise, le méchant pour se tromper lui-même, veulent presque toujours retrouver à l'origine des événements qui l'ont mené soit au bonheur, soit au malheur, soit à l'illustration, soit à l'obscurité, quelque circonstance frivole à laquelle ils rapportent toute leur destinée. Mais, sot, sois bien assuré qu'abstraction faite de cette circonstance tu serais resté sot toute ta vie et tu serais seulement arrivé au mépris par un autre chemin. Mais, méchant, ne doute pas que, même sans cet incident que tu charges d'imprécations, tu ne fusses tombé dans le malheur de quelque autre côté. Et toi, homme de génie, tu t'ignores, si tu penses que c'est le hasard qui t'a fait ; tout son mérite est de t'avoir produit : il a tiré le rideau qui te dérobait, à toi-même et aux autres, le chef-d'œuvre de la nature ^ »
En feuilletant ce livre, où abondent de telles pages, on trouvera mieux que la réfutation éloquente d'un paradoxe puéril, je veux dire toute une théorie neuve et fine sur l'invention scientifique. Rien n'est plus faux que de prétendre que toute découverte, toute