‹ La fin du dix-huitième siècleChapitre 6 sur 96 · Cnuscries du lundi, L. VII · texte numérisé non relu

Cnuscries du lundi, L. VII

38 CHAPITUE II

tesquicu : « [J'ai été cent pieds sous terre] ^.. Je suis dans le désespoir depuis que je vous ai quittée... [J'ai eu peur et fai peur encore] j'ai craint et je crains encore que la personne que vous savez [ne se soit aperçu de ce que] n'aye [vu ou] deviné [et la peine que cela vous] et je me reproche toute la peine que cela peut vous faire. Pardonnez-inoi jusques à mon amour. J'ai mille choses à vous dire. Avouez que j'ai été bien sot. Je n'ai jamais été si embarrassé de mon désordre et du vôtre. [Adieu je vous embrasse]. Maïs vous aviez encore de l'esprit et je n'en avais plus. [Adieu, je vous donne]. Je ne compte pas dans ma vie et je ne daigne pas vous offrir les moments qui jusques à samedi ne sont rien, puisque je ne les passerai pas avec vous » On voit que tout cela ne coule guère de source.

Ce qui est singulier, c'est que Montesquieu ait conservé une masse de brouillons de billets de ce genre. M. Laine avait déjà constaté le fait, lorsqu'il avait obtenu de la famille la permission, vite retirée, de faire des recherches dans les papiers de Montesquieu. C'est même probablement, en raison de la nature de cette correspondance assez inattendue et par crainte d'un tardif scandale, que la famille s'est décidée à refermer le secrétaire où le célèbre écrivain entassait les petits mystères de sa vie mondaine.

Un des salons que Montesquieu fréquentait le plus dans les premières années de son séjour à Paris, était celui de la marquise de Lambert, que l'on considérait alors comme le vestibule de l'Académie. « Il est cer-

l. Je place entre crochets les variantes el'facécs dans le brouillon de la lettre.

tain, disait d'Argenson, que la marquise a bien fait la moitié des académiciens actuels. » Veuve d'un lieutenant général des armées du roi, correspondante de Fénelon, auteur des Avis cVune mère, M™*' de Lambert recevait une société choisie parmi les beaux esprits de cette période du siècle qui va de la Régence à l'année 1753, époque de la mort de la marquise. On rencontrait chez elle Fontenelle, Mairan, le père Buffier, le président Hénault, l'avocat de Sacy, le marquis de Sainte- Aulaire. Montesquieu y avait sa place marquée d'avance par la prédilection que la marquise avait pour ses écrits avant de connaître l'homme même; elle faisait de sa main des extraits de ces écrits, si bien que les éditeurs de la marquise s'y sont trompés et ont inséré parmi ses œuvres un fragment du discours lu devant l'Académie de Bordeaux sur la Différence de la considération et de la réputation. Plus tard, ce fut chez mesdames de Tencin, Geoffrin, du Deffand, de Rochefort et surtout chez la duchesse d'Aiguillon, que Montesquieu se montra le plus assidu. Il dut même plus d'une fois, dans l'intervalle des conversations sérieuses, payer son tribut à la manie du temps qui exigeait que chacun s'acquittât envers la maîtresse de la maison en petits vers, impromptus, madrigaux galants. On nous donne quelques-uns de ces vers de circonstance qui n'ajouteront pas grand'chose à la réputation de l'écrivain. C'était d'ailleurs un causeur fort apprécié. Sainte-Beuve rappelle, d'après d'Alembert, que quelques pages de ses livres, particulièrement celles qui terminent la Défense de V Esprit des Lois, représentent assez bien ce qu'il devait être en causant et nous donnent le ton de

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sa conversation vive, saccadée, figurée, avec ce léger accent gascon qui donne tant de relief aux mots et aux idées, quand il n'est pas exagéré. Ajoutez-y ce maintien modeste et libre, cette taille bien proportionnée, cette physionomie grave avec douceur, louée par Maupertuis, cette figure élégante dans sa maigreur, un type d'un beau caractère et qui, comme on l'a dit, semblait fait pour la médaille, vous aurez l'idée de ce que devait être Montesquieu dans les plus célèbres salons de Paris et de la figure qu'il y devait faire à mesure que grandissait la renommée de ses écrits et que son influence rayonnait autour de lui. Parfois cependant il ressentait une sorte de fatigue et de satiété dans cette atmosphère artificielle des salons où l'on poussait l'esprit jusqu'au raffinement. C'^st un de ces soirs que rentré chez lui, il écrivit cette pensée sur une page confidente de son ennui : « J'aime les maisons où je puis me tirer d'affaire avec mon esprit de tous les jours. »

Une partie de son temps à Paris était réservée pour diverses sociétés savantes auxquelles il fut mêlé et qu'il traversa plus ou moins rapidement ; nulle part il ne se sentait chez lui comme dans sa chère Académie de Bordeaux. Ce fut d'abord à l'hôtel de Soubise qu'il parut, au milieu des gens de lettres qu'y réunissait une fois par semaine l'abbé d'Oliva, bibliothécaire du cardinal de Rohan. Mais il n'y resta pas longtemps, gêné qu'il était par les airs de domination qu'y prenait volontiers le père Tournemine, directeur du Journal de Trévoux. Il s'éloigna sans cacher le motif de sa retraite, et dès lors ce fut une guerre sourde qui produisit ses effets plus tard entre le puissant jésuite et l'au-

leur des Lettres persanes, ce qui faisait dire à Montesquieu : (( N'écoutez ni le père Tournemine ni moi parlant l'un de l'autre, nous avons cessé d'être amis. » Son séjour fut plus long à ce club de l'Entresol, dont on nous a raconté, d'après les Mémoires de d'Argenson, la piquante histoire ^ On nous a bien fait sentir l'importance de cette petite académie qui avait été entre 1720 et 1730 le premier symptôme de l'éveil de l'opinion et de son intervention dans les affaires publiques. « Cette société, composée de publicistes, de diplomates et d'hommes d'État, essaya pour la politique ce qui avait si bien réussi dans les lettres à l'Académie française ; elle aurait pu devenir le berceau de notre Académie des sciences morales, si la politique ombrageuse du cardinal de Fleury ne l'avait interdite après l'avoir quelque temps protégée et encouragée... Elle fut un lien entre le siècle qui vient de finir et celui qui commence. Par Ramsai et l'abbé de Saint-Pierre, elle se rattache à Fénelon et à la petite cour du duc de Bourgogne, dont cet admirable génie était le guide et l'idole; par d'Argenson, au contraire, l'Entresol se relie à Voltaire, à Montesquieu, au siècle nouveau. » Montesquieu y rencontra le fameux

1. Une Académie polit /'que sous le cardinal de Fleury, lecture faite à la séance des cinq Académies par M. Paul Janet, dans la séance du mois d'août 1865. M. Janet a trouvé un document curieux d'où il résulte que Montesquieu fit bien réellement partie du club de l'Entresol « Dans une édition de Montesquieu (1817, chez Belin, in-8) on lit ces paroles : « Le dialogue de Sylla et d'Eucrate tut composé pour une société politique et littéraire qui s'assemblait tous les samedis chez l'abbé Fleury... » Et en note, l'auteur, se nommant lui-même, ajoute : « M. Villensuve conserve le manuscrit de Montesquieu, ainsi que tous les manuscrits de l'abbé Alary et plusieurs de ceux de l'abbé de Saint- Pierre... » Uisloire de la science politique, 'i^ édition, page 425.

Bolingbroke, qui paraît avoir été le vrai créateur de cette société et qui, quand il futrappelé en 1724 dans son pays, écrivait à son ami l'abbé Alary, le fondateur nominal de l'Entresol : a Cliargez-vous de mes très humbles compliments à toute notre petite Académie. Si je ne comptais pas les revoir dans le mois prochain, j'en serais inconsolable. » On peut croire que les entretiens de Montesquieu avec le célèbre orateur anglais ne durent pas être inutiles à ses méditations sur les institutions politiques des différents pays ni indifférents à la direction de ses idées. C'est devant le club de l'Entresol et probablement pour payer son tribut d'entrée, que Montesquieu lut le Dialogue de Sylla et d'Eucrate. Cependant on a quelque raison de croire que cette œuvre de belle rhétorique avait été déjà produite devant l'Académie de Bordeaux et que l'Entresol n'en eut pas la primeur. Il y a aussi quelque vraisemblance que c'est pour cette société que Montesquieu écrivit un mémoire d'une quarantaine de pages « sur les finances de l'Espagne », qu'il a fondu dans V Esprit des Lois K II se marque de notables différences dans l'expression, sinon dans la pensée même : « Il existe deux espèces de richesses, la richesse réelle et la richesse de fiction. La première tient à la terre, à l'industrie, à la production; elle se détruit et se renouvelle sans cesse ; la seconde, celle de l'argent, ne se détruit pas, mais comme chaque jour elle augmente dans sa représentation, elle va sans cesse en se détériorant dans sa valeur réelle... Il n'est pas bon que la richesse d'un

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