‹ La fin du dix-huitième siècleChapitre 7 sur 96 · Liv. X\I, cliap. XXII · texte numérisé non relu

Liv. X\I, cliap. XXII

prince lui yienne immédiatement et par voie accidentelle ; elle doit lui arriver par la voie des impôts qui doivent toujours être l'expression de l'aisance de ses sujets. » Voilà une idée très juste et très vraie en économie politique, qu'il reprendra plus tard avec insistance diiusYEsprit des Lois, et cet exemple, pris entre mille, nous montrera comment une pensée mûrit, se développe et arrive chez Montesquieu à son expression défmitive : « C'est une mauvaise espèce de richesse, écrit-il vingt ans plus tard, qu'un tribut d'accident et qui ne dépend pas de l'industrie de la nation, du nombre de ses habitants, ni de la culture de ses terres. Le roi d'Espagne, qui reçoit de grandes sommes de sa douane de Cadix, n'est à cet égard qu'un particulier très riche dans un Etat très pauvre. » Le mémoire lu à l'Entresol se terminait par ce vœu patriotique, qui était en même temps un retour sur les sources de la vraie richesse : « Jouissons donc de notre terre et de notre soleil; nos richesses en seront plus solides, parce qu'une abondance toujours nouvelle viendra satisfaire des besoins toujours nouveaux. »

L'économie politique et la politique devenaient insensiblement la grande affaire du club de l'Entresol, et il n'est pas étonnant que ce petit parlement scientifique ait fini par éveiller les ombrages d'un despotisme même aussi doux que celui du cardinal de Fleury. « Quelles nouvelles?» demandait-on chaque samcd i soir dans les salons de Paris . « Ouelles nouvelles ? car vous venez de l'Entresol. » Lors des traités de 1751? le bruit de ces libres discussions, trop libres pour le temps, vint jusqu'aux oreilles de quelques ministres

étrangers, et le cardinal Fleury se crut obligé de prévenir, en ces termes, l'abbé Alary : « Dites à vos messieurs de l'Entresol qu'ils prennent garde à leurs discours et que des étrangers mêmes sont venus s'en plaindre à moi. » Une mesure plus grave suivit de près la menace. Des dénonciations de candidats évincés, des vanteries imprudentes de l'abbé Alary, des indiscrétions de l'abbé de Pomponne amenèrent une défense formelle du cardinal de parler des choses du gouvernement. Cela ne doit guère nous étonner; nous avons l'aveu de d'Argenson qui dit sans périphrase : « Nous frondions tout notre soûl. » La défense du ministre ne visait que là; ce n'était pas une interdiction formelle du club, c'était une interdiction de certains sujets et spécialement « des ouvrages de politique, disait la lettre du cardinal, ces sortes de matières conduisant ordinairement plus loin qu'on ne voudrait. » Mais on avait goûté au plaisir de fronder. Quand cela devint impossible, le plaisir de causer sembla fade et l'on se sépara. L'effet de ces discussions savantes n'avait été perdu pour aucun de ceux qui y avaient pris part et l'on put supposer que pendant les huit années qu'il fut membre de l'Entresol, Montesquieu n'avait pas négligé d'essayer devant des juges si compétents ses réllexions à mesure qu'elles naissaient dans son esprit et s'organisaient en théories.

Trois ans avant l'interdiction qui mit fin à cette petite fronde de savants et de lettrés, Montesquieu avait été, pour la seconde fois, élu à l'Académie française. On se rappelle qu'en 1725 la première élection avait été cassée pour cause de non-résidence de l'élu à Paris. Cette fois, un pareil prétexte ne pouvait

plus être invoqué; l'affaire, cependant, n'alla pas toute seule. Décidément, Montesquieu avait bien des ennemis et qui avaient le bras long; l'intrigue fut menée par l'infatigable directeur du Journal de Trévoux, dont Montesquieu avait encouru et bravé l'inimitié.

Le traducteur de Pline, Louis de Sacy, était mort le 26 octobre 1727, laissant un fauteuil vacant qui semblait devoir revenir tout naturellement à Montesquieu. L'Académie avait une dette d'honneur à payer à l'élu invalidé de 1725, l'opinion publique le désignait, les salons et les lettrés applaudissaient d'avance à ce choix. Dès le lendemain de la mort de M. de Sacy, le cardinal Fleury, consulté par l'abbé Dubos, secrétaire perpétuel de l'Académie, déclarait qu'il se rangerait à la décision de la Compagnie, et qu'il n'avait pris aucun engagement, en cette occasion, ni pour ni contre M. le président de Montesquieu. Tout semblait donc aller de soi, et bien que Montesquieu n'eût publié aucun ouvrage sous son nom, ce n'était pas un candidat ordinaire que l'auteur des Lettres persanes, auxquelles venaient se joindre tant d'autres écrits où se marquaient la variété et la fécondité du plus solide et du plus brillant esprit, les dissertations à l'Académie de Bordeaux, l'ébauche du Traité des Devoirs, le Discours sur la considération, le Mémoire sur les richesses de V Espagne, le Dialogue de Sylla et d'Eucrate, sans parler du Temple de Gnide et du Voyage à Paphos qui, écrits dans le goût du temps, avaient eu du succès et valaient pour une candidature bien des ouvrages sérieux. Ses concurrents étaient médiocres : c'était le garde des sceaux, Chauvelin; c'était l'avocat Mathieu

Marais. L'amie du président, la marquise de Lambert, écrivait quelques-unes de ces lettres qui étaient, à l'occasion, un titre. Après avoir remercié un de ses amis de l'Académie des condoléances qu'il lui avait adressées au sujet de la mort de M. de Sacy, elle ajoutait : « M. le président de Montesquieu va le remplacer. Cela se passe très agréablement pour lui. Je voudrais bien, Monsieur, que vous fussiez à portée de lui donner vos suffrages. Nous aurons au moins la consolation que notre ami sera bien loué par luiK » On croirait lire quelque lettre contemporaine; cet argument est de mode aujourd'hui, comme il l'était alors. Il y a des choses de pure convention qui ne changent pas d'un siècle à un autre, quand tout a changé. Bref, le succès semblait certain et tous les auspices, ceux des salons et de la cour, étaient favorables. Mais on comptait sans les envieux et les adversaires. Le père Tournemine avait composé à la hâte un extrait des passages les plus licencieux et les plus irrévérencieux des Lettres persanes (particulièrement la lettre vingtdeuxième sur le pape et le roi qui y sont nommés les deux magiciens) ; il fit mettre cet extrait sous les yeux du cardinal Fleury, qui, sans doute, ne connaissait le livre que de réputation. Le coup de foudre éclata dans un ciel qui paraissait serein. On apprit tout à coup à l'Académie, le jeudi il décembre, jour fixé pour la proposition d'un candidat au roi, que le cardinal avait dit la veille, en propres termes, à l'un des académiciens, l'abbé Bignon, « que le choix que l'Académie voulait faire serait désapprouvé de tous

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