Pages 436 et seq
accordée à la Russie pour leur gloire réciproque » n'est-elle pas toute-puissante?
Par le genre de critique que nous venons de résumer, on peut deviner quelle sera l'institution nouvelle. 11 y a deux sortes d'esprits, éternellement aux prises sur cette grande question de l'enseignement : il y a les utilitaires qui veulent que tout serve immédiatement et trouve son emploi, sa raison d'être dans une application réelle, une profession; et il y a ceux que j'appellerais volontiers les idéalistes, ceux qui n'estiment pas inutile ce qui ne sert pas immédiatement à quelque fm pratique, ceux qui pensent que former l'esprit et l'élever est bien quelque chose qui a son prix, et qu'apprendre à penser en voyant comment pensent les grands écrivains n'est pas un emploi trop déraisonnable des années de collège. Diderot est passionnément utilitaire; il est en même temps systématique, et ces deux caractères, en se combinant, expliquent sa théorie . Il y a dans cet ouvrage des vues nouvelles avec beaucoup de déclamations qui, supprimées, laisseront voir plus clairement la valeur des arguments. — L'auteur prétend être dans des conditions rares de justice et de justesse d'esprit. Un théologien , consulté par l'impératrice , aurait rapporté tout à Dieu ; le médecin, tout à la santé; le jurisconsulte, tout à la législation ; le bel esprit, tout aux lettres. Quant à lui, assez versé dans toutes les sciences pour en connaître le prix, pas assez profond dans aucune pour se livrer à une préférence de métier, il est sûr de ne pas apporter dans son œuvre l'esprit exclusif que tout autre y eût mis. Voyons jusqu'à quel point sera tenue cette promesse d'impartialité.
« Diderot est le vrai père de ce qu'on appelle de nos jours l'éducation professionnelle. Ceux de nos contemporains qui sont partisans absolus de cette éducation peuvent faire dans ce Projet une abondante moisson d'idées conformes à leurs vues et d'épigrarames contre les doctrines contraires. On n'a pas dit mieux que lui, et l'on a dit beaucoup moins bien, en faveur de cette thèse et contre la thèse que j'ai appelée idéaliste. — Il se demande d'abord : « Qu'est-ce qu'une université? » Qu'on remarque la réponse qu'il fait à cette question. Nous y saisirons le principe de plusieurs idées chimériques, qu'il développera plus tard. « Une université, dit-il, c est une école dont la porte est on verte indistinctement à tous les enfans d'une nation et où des maîtres, payés par l'État, . les initient à la connaissance élémentaire de toutes les sciences. » De là cette conséquence immédiate que les lois de l'enseignement doivent être faites pour la généralité des esprits et lapbu'alité des professions. Il faut donc que ces lois soient utiles au plus grand nombre. Tant pis, si quelques esprits d'élite en sont lésés! D'ailleurs, est-ce qu'on élève le génie? Il suffit que l'éducation publique ne l'étouffé pas. — Nous ne devons pas nous occuper des brillantes exceptions : c'est pour le plus grand nombre qu'il faut travailler, et ce qu'on doit faire, c'est tout le contraire de ce que fait Rollin dans son Traité des études : il n'a d'autre but que de faire des prêtres ou des moines, des poètes ou des orateurs, a Aigle de F université de Paris, » c'est bien de cela qu'il s'agit ! Ce qu'il nous faut à nous, c'est plus de médecins que d'hommes de loi, plus d'hommes de loi que d'orateurs, presque point
de poètes, et le moins possible de prêtres. Pour cela, que devons-nous faire tout d'abord? Renvoyer l'étude du grec et du latin à la fin du cours d'études, et y employer le moins de temps possible, une année au plus. L'étude des langues pouvait servir au moyen âge, quand il n'y avait ni sciences, ni arts, et que tout ce qui en avait existé autrefois était recelé dans des ouvrages anciens, qu'on n'entendait pas. Il fallait bien avoir la clef de ces vieux sanctuaires fermés pendant tant de siècles. Mais depuis qu'on en a tiré ce qu'ils contenaient, depuis que les arts et les sciences ont fait des progrès immenses, il serait bien singulier qu'une école publique, ouverte à tous les sujets d'un empire, donnât la première place à une étude qui ne conviendrait qu'à la moindre partie d'entre eux. La science des mots, c'est-à-dire l'étude des langues, a fait son temps. Il faut la remplacer par la science des choses, la science des quantités, des forces et des lois, enfin des objets existants dans la nature.
La question est discutée à fond par Diderot. Tout le plaidoyer moderne est là, disséminé dans quelques pages écrites avec feu. Comme il arrive toujours en pareil cas, la thèse des adversaires est réduite à quelques banalités insignifiantes : « Yoici, dit l'auteur, les raisons de ceux qui s'obstinent à placer l'étude du grec et du latin à la tête de l'éducation. Ils prétendent qu'il faut appliquer à la science des mots l'âge où l'on a beaucoup de mémoire et peu de jugement; que l'étude des langues étend encore la mémoire en l'exerçant; enfin que les enfants ne sont guère capables d'une autre occupation. » Diderot
DIDEUOT. TLAN DUiNE UNIVERSITÉ 255
triomphe de, ces objections, qu'il semble avoir préparées exprès pour en avoir raison à peu de frais. On peut, dit-il, exercer et étendre la mémoire des enfants plus utilement et aussi facilement avec d'autres connaissances qne des mots grecs et latins ; il faut autant de mémoire pour apprendre la chronologie, la géographie et l'histoire, que le dictionnaire et la syntaxe; il est faux d'ailleurs qu'on ne puisse tirer parti que de la mémoire des enfants; ils retiennent tout avec la même facilité, et de plus ils ont assez de raison déjà pour comprendre les éléments de l'arithmétique et de la géométrie. Encore, si on leur apprenait ces langues anciennes, comme on apprend la langue maternelle, par l'usage, cela pourrait avoir quelque avantage ; mais c'est par principes raisonnes qu'on les enseigne, c'est par l'application continuelle d'une métaphysique subtile, la grammaire, laquelle est supérieure non seulement à la capacité de l'enfance, mais à celle de la plupart des hommes faits.
Donc, une étude généralement stérile pour la majorité des esprits, inutile, sauf à un très petit nombre de professions et de conditions sociales ; une étude qui excède l'enfant de fatigue et d'ennui, qui occupe cinq ou six années de sa vie, au bout desquelles il n'en entend pas seulement les mots techniques ; une étude qu'on oublie aussitôt qu'on est sorti de l'école, qu'on est obligé de refaire à fond quand on veut s'en servir, qui vous éloigne de Virgile par la peine qu'on a endurée en l'expliquant, d'Horace par le souvenir fles pleurs versés sur ses plus plaisantes satires, de tous les autres qu'on ne regarde plus qu'en frémissant : voilà la vérité sur les vieux systèmes. Ajoutez à tant de raisons
tirées de l'expérience que, si les principes de grammaire surpassent la portée des jeunes intelligences, elles ne sont guère plus en état de saisir le fond des choses contenues dans les ouvrages sur lesquels on les exerce. A qui donc les langues anciennes sontelles d'une utilité absolue? A personne, si ce n'est aux poètes, aux orateurs, aux érudits et aux autres classes de littérateurs de profession, c'est-à-dire aux états de la société les moins nécessaires^.
En conséquence de ces principes, il faudra ordonner les études d'après le principe de leur généralité, commencer par celles qui conviennent à tous les hommes dans toutes les conditions, terminer par celles qui ne conviennent qu'à quelques-uns. Tous ne sont pas capables, ou par la médiocrité de leur intelligence, ou par celle de leur fortune, de suivre jusqu'au bout ce cours d'études. Les uns iront jusqu'ici, d'autres jusque-là; quelques-uns un peu plus loin; mais à mesure qu'ils avanceront, le nombre diminuera. Il faut donc que les premières classes comprennent l'enseignement qui convient àtous, quelleque soit la diversité des conditions futures, et que les dernières embrassent les enseignements les plus particuliers. C'est l'utilité plus ou moins générale qui déterminera l'ordre de l'enseignement, l'utilité de l'enseignement diminuant à mesure que l'on montera et avec elle le nombre probable des auditeurs. La première classe aura pour programme d'études l'arithmétique, l'algèbre, le calcul des probabilités, la géométrie; la seconde classe, les lois du mouvement et de la chute des corps,