‹ La fin du dix-huitième siècleChapitre 68 sur 96 · Pages · texte numérisé non relu

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exclusivement scientifique. Nous ne croyons pas devoir discuter à fond une aussi grave question, qui ne se pose ici que par occasion. Mais combien Goethe, avec son esprit plus calme, nous paraît supérieur à Diderot quand il donne son avis sur ce point dans une lettre à Zelter! « Je vois de plus en plus clairement ce que j'avais à part moi remarqué depuis longtemps ; c'est que la culture donnée par les mathématiques est, au plus haut degré, exclusive et restreinte. Voltaire n'hésite pas à affirmer quelque part que la géométrie laisse fesprit où elle le trouve. » Il ne s'agit, comme le fait remarquer Hamilton, dans un morceau capital où cette grande controverse est conduite avec une hauteur d'esprit et une sûreté magistrales, il ne s'agit pas, bien entendu, dans les discussions de ce genre, de la valeur de la science mathématique considérée en elle-même, mais de l'utilité de l'étude des mathématiques comme culture principale ou primordiale de l'esprit.— On ne discute que sur cette question : Faut-il placer la base de l'éducation dans les sciences ou dans les lettres, s'il s'agit de préparer l'enfant non pas à telle ou telle profession spéciale, mais au métier d'homme ?

Or, si le but d'une éducation vraiment libérale est le développement général et harmonieux des diverses facultés, dans leur subordination relative, dès lors il paraît chimérique d'attendre ce résultat de l'exclusive application d'une étude déjà exclusive par elle-même. Les effets d'une éducation ainsi entendue ne consistent pas seulement dans le développement disproportionné d'une faculté aux dépens des autres, mais aussi dans la direction exclusive de cette même faculté res-

treinte à une sphère d'action spéciale et bornée à une classe particulière d'objets.

Or, si nous consultons la raison, l'expérience, le témoignage le plus autorisé des hommes qui ont écrit sur l'éducation, il est reconnu qu'aucune étude ne tend à cultiver un moindre nombre de facultés et d'une manière plus incomplète que les mathématiques. Le raisonnement seul y est exercé. Encore n'est-ce que le raisonnement appliqué uniquement dans un certain sens, ne poursuivant que des notions et les rapports de ces notions entre elles, non les choses elles-mêmes et les relations réelles, en un mot le raisonnement ayant pour unique objet la forme ou la quantité, par conséquent ne développant l'esprit humain que sous une seule face. Dans cette étude, quand elle domine à l'excès, l'esprit de l'enfant (car il ne s'agit ici que d'éducation) s'élève rarement à la pleine conscience de son activité propre; il est plus passif qu'actif, et plutôt porté que mû par lui-même. On a dit très heureusement : Mathematicœ munus pistrinarium est ; ad molam enim alligati, verti- 7nur in gyrum œque atque vertimus. C'est qu'en effet la routine de démonstration dans la gymnastique de l'esprit peut être comparée à la routine d'une roue de moulin dans la gymnastique du corps ; elle détermine une seule faculté à une action bornée et continue*.

Le succès ultérieur des realschulen en Allemagne n'est pas le moins du monde lajustification des idées de Diderot. C'est la partie pratique des sciences exactes que l'on y enseigne avec un mélange des sciences physi-

i. Fragments de Hamilton, traduits par L. Poisse, sixième fragment.

ques, naturelles et historiques qui tempère l'abstraction. Elles correspondent à ce que l'on voudrait établir partout en France et qui fonctionne déjà admirablement à Paris, les écoles Turgot, Chaptal, etc. Mais cette sorte d'enseignement, très utile et de plus en plus apprécié, poursuit un but spécial et n'a rien à voir avec le système général d'études que nous propose Diderot, et dans lequel il veut emprisonner confusément toutes les classes et toutes les intelligences.

Nous revenons ainsi à la thèse principale de Diderot. Faut-il ne faire de l'enseignement littéraire qu'un enseignement subordonné, arrivant le dernier dans le programme des études et pouvant être supprimé pour la plupart des élèves? Faut-il déplacer l'axe de l'éducation, le mettre dans les sciences plutôt que dans les lettres où il a été de tout temps? Remarquez que ceux-là même qui refusent de se ranger à cet avis ne contestent pas la nécessité de faire sa place à l'enseignement mathématique dans les études; ils soutiennent seulement que cette place ne doit être ni prédominante ni exclusive. La question se réduit à cette excellente distinction entre V éducation libérale et V éducation professionnelle. Tune qui fait de la science un instrument pour le perfectionnement de l'esprit, l'autre qui fait de l'esprit un instrument pour les applications de la science. Si c'est l'esprit que

nous considérons en lui-même, si c'est son développement harmonieux et intégral, non exclusif et subordonné que nous poursuivons, la question sera bientôt résolue. C'est le fond qu'il faut cultiver, le fond tout entier, tout l'ensemble des facultés : c'est le raisonnement qu'il faut exercer sans doute et la mémoire ; mais c'est le jugement aussi, c'est la comparaison, c'est l'analogie, c'est le sens pratique et c'est aussi le goût, c'est le sens du réel en môme temps que celui de l'idéal.

Diderot calomnie l'enseignement littéraire quand il le réduit à la science des mots. Est-ce pour enseigner des mots qu'on enseigne les langues anciennes? J'en appelle aux maîtres distingués de nos lycées. Est-ce à un enseignement verbal que se réduit leur travail si intelligent et si fertile, quoi qu'on en dise, en résultats? Non, c'est l'activité interne de l'esprit qu'ils provoquent dans leurs élèves par leurs réflexions : c'est la fécondité de leur intelligence qu'ils excitent, qu'ils dirigent et qu'ils règlent. — On ne va pas à l'école des langues anciennes, ces vieilles institutrices de l'humanité civilisée, pour y apprendre des mots, comme semble le croire Diderot, pour enrichir son vocabulaire ou transformer sa mémoire en un dictionnaire vivant; mais, en les étudiant, on forme son esprit, on le façonne, dans le commerce avec les plus belles langues du monde, à cette logique admirable du langage qui traduit les opérations les plus hautes et les plus délicates de l'esprit. Dans les mots, ce que l'on étudie, c'est l'idée; dans la proposition grammaticale, c'est la comparaison des idées, c'est le jugement; dans une suite de propositions,

c'est un enchaînement de jugements, c'est l'induction, c'est le raisonnement lui-même, mais le raisonnement revêtu de formes vivantes et animé par le génie et la passion ; enfin dans ces figures de langage discréditées par un pédantisme maladroit, c'est le sens de l'analogie qui se développe et s'exerce, c'est le sens du symbolisme universel qui fait retrouver dans la nature vivante les plus belles images du monde invisible, c'est enfin le mouvement même de l'âme de l'orateur ou de l'écrivain, qui n'est que le mouvement de l'âme humaine transporté sur une scène idéale et dans de plus grands sujets. C'est ainsi que l'étude des langues, bien interprétée, bien comprise, s'applique merveilleusement à l'éducation libérale des jeunes esprits, loin de les rebuter et de les accabler sous le poids d'une scolastique stérilisante, comme Diderot leur en fait le reproche.

Que dire des lettres elles-mêmes, bien plus fécondes encore pour l'enseignement, quand il est dirigé comme il doit l'être, ce qu'il faut toujours supposer dans cet ordre de questions? C'est la poésie, c'est l'éloquence qui parlent à l'homme de l'homme lui-même, de ses sentiments, de sa grandeur et de ses faiblesses, de sa volonté héroïque ou pervertie ; elles marquent le premier éveil dans l'enfant du sens intérieur et supérieur de la vie ; elles lui en révèlent la valeur possible et le prix infini ; elles lui en donnent les plus beaux modèles. Tout cela est inutile, s'écrie Diderot, l'apôtre anticipé de l'éducation industrielle et utilitaire qui fleurit de nos jours. — En effet, rien de tout cela n'a une utilité immédiate. L'enseignement, et ici Diderot a raison, n'est pas fait pour être une école d'ora-

leurs et de poètes ; ni le génie, ni le talent même ne doivent être un but pour l'éducation. Mais n'est-ce rien que d'avoir exercé, façonné, élevé l'esprit de l'enfant, et n'est-ce pas précisément ce but que l'éducation doit poursuivre? La grande utilité est là, dans le désintéressement de cette éducation libérale qui prépare l'homme. L'utilité immédiate et professionnelle viendra plus tard, et le jeune homme y apportera, quand le temps sera venu, un instrument façonné et dispos, son esprit même, s'il a voulu l'appliquer pendant ses années de collège et s'il veut l'appliquer dans les carrières libérales où il doit entrer. Rien ne lui sera devenu difficile : il aura appris le travail sous sa forme la plus élevée.

Mais l'enfant pourrait-il vraiment profiter de l'enseignement de ces maîtres incomparables, les grands écrivains de l'antiquité, ces témoins des civilisations antiques dont nous sommes les héritiers, pénétrer dans leur intimité et dans leur âme, si l'on appliquejamais les méthodes abréviatives,tant préconisées aujourd'hui? Qu'on diminue quelques heures dans les cours, qu'on retranche même une classe ou deux au latin, dès le début de l'enseignement, pour faire leur juste place aux sciences et aux langues vivantes, je n'y verrais pas de grands inconvénients. Mais plusieurs de nos contemporains voudraient réduire à deux ou trois années cet enseignement du latin et du grec. Diderot, plus radical, va plus loin encore; il n'accorde qu'une année. — Que veut-il, mon Dieu ! que l'on fasse de cette misérable année accordée in extremis à l'agonie de l'enseignement littéraire? Est-ce dans de pareilles conditions qu'il aurait pu se mettre en état d'étudier

les anciens qu'il admire, j'en ai peur, avec quelque affectation? ce Sénèque, par exemple, avec qui il a passé les dernières années de sa vie, attiré par une sorte d'affinité de talent (car il est lui-même un Sénèque verbeux) ; ou bien cet Homère, dont il dit « que pendant plusieurs années de suite, il a été aussi religieux à le lire avant de se coucher que l'est un bon prêtre à réciter son bréviaire? » Mais Diderot est sans doute de ceux qui sont persuadés qu'on saura d'autant mieux le latin et le grec qu'on aura mis moins de temps à les apprendre. — Quant à conserver ad honorem les langues et les littératures anciennes pour couronner la dernière année d'études, c'est une libéralité dérisoire. Un an est suffisant pour comprendre à peu près le latin de Molière : c'est insuffisant pour les Pandectes. Et quant à goûter une phrase de Tacite ou un vers de Virgile, c'est une plaisanterie que de croire cela possible. Alors à quoi bon? Que le sacrifice soit complet, cela vaudra mieux pour tout le monde et pour le bon sens.

L'utopiste utilitaire, voilà sous quel aspect Diderot s'offre à nous dans sa pédagogie. Si maintenant nous en recherchons l'inspiration politique et sociale, le Plan de cette université nous apparaîtra comme un modèle achevé du Kulturkampf que Diderot a inventé, sauf le nom, pour le service et la plus grande gloire de l'impératrice Catherine. Nous en distinguons deux symptômes infaillibles, la haine du prêtre et l'idolâtrie de l'état. C'est bien le combat moderne pour la civilisation, la théorie fameuse du pouvoir centralisé, initiateur du progrès par un despotisme intelligent et par la subordination des églises établies.

Et, remarquons-le bien, il ne s'agit pas ici seulement, quand Diderot se livre à ses fureurs irréligieuses, de ce clergé français du dix-huitième siècle, plus ou moins amolli et corrompu par une longue prospérité, déshabitué, sauf de belles exceptions, des fortes doctrines et des mœurs sévères, et qui avait besoin d'entrer dans la fournaise de la révolution pour en sortir purifié et régénéré. — Ce que Diderot poursuit, c'est le nom même, c'est la profession, l'institution; ce qu'il flétrit, c'est le mensonge et la superstition, incarnés à ses yeux dans le prêtre. Une des raisons qui le décident à placer les mathématiques à la base de son plan d'études, c'est qu*il espère que la géométrie tuera la superstition. « Le premier, dit-il, chez les anciens, qui démontra par quelques règles de trigonométrie que la lune était plus grande que le Péloponèse, fit grincer des dents aux prêtres du paganisme ^ » La suite du raisonnement se devine : donc faisons grincer des dents aux prêtres de nos églises en donnant à l'enfant l'instrument mathématique, qui leur fera dire de telle ou telle doctrine : « Cela est ou n'est pas démontré. » — Diderot dénonce tout particulièrement aux souverains et aux peuples le caractère politique de l'Église, qui est par essence « la rivale de la puissance séculière » . Avec cette accusation, on pouvait mener loin, il le savait, les peuples, les rois et .l'impératrice Catherine.

Tel est le thème de ses déclamations violentes, soit dans le Discours d'un philosophe à un roi^ qui est l'exposition d'un plan machiavélique pour ruiner

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