Lettre inédite, co\\ecl'\on\\c[or Cousin
les honnêtes gens. » C'était un vélo à l'encontre duquel l'Académie, d'après les usages du temps, ne pouvait pas aller.
Montesquieu irrité déclara bien haut qu'après l'outrage qu'on lui faisait, il irait chercher à l'étranger les récompenses qu'il ne pouvait espérer dans son pays. Pour le calmer on lui fit offrir une pension; il répondit fièrement a que n'ayant pas fait de bassesses, il n'avait pas besoin d'être consolé par des grâces. » Cependant, le maréchal d'Estrées, alors directeur de l'Académie française et grand ami de Montesquieu, avait réussi à gagner du temps, à faire remettre la proposition de l'Académie à huitaine, sous le prétexte que la Compagnie n'était pas en nombre, et il couronna son œuvre diplomatique en procurant à Montesquieu une entrevue avec le cardinal. D'après le récit de son fils, Montesquieu déclara « qu'il ne se disait point auteur des Lettres persanes , mais qu'il ne donnerait pas le désaveu qu'il les eût faites, qu'il renonçait à la place d'académicien, s'il fallait l'acheter à ce prix. » M. le cardinal fut content de ce procédé; il lut les Lettres persanes et la paix fut faite. Voltaire raconte que, grâce à des cartons introduits à la hâte, on fit lire au cardinal un exemplaire préparé dans lequel on avait retranché ou adouci tout ce qui pouvait être condamné par un cardinal ou par un ministre. Quoiqu'il en soit de cette plaisante histoire, la liberté du vote fut rendue à l'Académie, et sur la proposition qui fut faite de M. de Montesquieu au roi, le cardinal écrivit au secrétaire perpétuel une lettre qui prouve bien qu'il n'avait pas été dupe un seul instant, et que s'il y avait eu quelque stratagème
autour de lui, il s'y était prêté de bonne grâce : « Il y a de certaines choses, disait cette habile épître, qu'il vaiit mieux ne pas approfondir par les suites qu'elles pourraient avoir, et si on voulait aller trop loin, on n'en dirait jamais assez ou on en dirait trop. La soumission de M. le président de Montesquieu a été si entière, qu'il ne mérite pas qu'on laisse aucun vestige de ce qui pourrait porter quelque préjudice à sa réputation, et tout le monde est si instruit de ce qui s'est passé, qu'il n'y a aucun inconvénient à craindre du silence que gardera l'Académie... En général, je ne puis m'empêcher de penser que le parti de prévenir les tracasseries est toujours le plus prudent. » Tout l'esprit du gouvernement du cardinal est là.
Cette lettre arriva à l'Académie au jour fixé pour le scrutin définitif, le 5 janvier 1728. Le second scrutin confirma le premier, et, séance tenante, la réception fut fixée au 24 janvier. On n'attendait pas alors six mois ou un an pour le baptême académique du néophyte, comme il est de mode aujourd'hui, et les discours n'en valaient pas moins pour cela. Montesquieu, dans son discours de réception, acquitta de bonne grâce sa dette envers le cardinal, « toujours prêt à faire le bien qu'on lui propose ou à réparer le mal qu'il n'a point fait et que le temps a produit. » Le public souligna par ses applaudissements quelques allusions malignes à la prudence exagérée du nouvel académicien, dans la réponse du directeur, un écrivain assez obscur d'ailleurs, Mallet. Ce n'est pas notre temps, on le voit, qui a inventé ces petites exécutions académiques, dont se sont plaints amèrement quelques-uns de nos contera-
porains. « Vous serez prévenu par le public, disait l'orateur à Montes([uieu, si vous ne le prévenez. Le génie qu'il remarquera en vous le déterminera à vous attribuer les ouvrages anonymes où il trouvera de l'imagination, de la vivacité et des traits hardis, et pour faire honneur à votre esprit, il vous les donnera malgré les précautions que vous suggérera votre prudence... Rendez donc au plus tôt vos ouvrages publics... Notre ambition est d'écrire des choses dignes
d'être lues » etc., etc. Au sortir de cette séance,
Montesquieu fit exactement ce que fit, au siècle suivant, M. Alfred de Vigny dans une circonstance analogue : il bouda l'Académie. Il exigea que son discours fût publié à part, ne permettant pas qu'on le joignît à celui du directeur, selon l'usage; il vint trois fois à l'Académie, n'y ouvrit pas la bouche et n'y reparut plus. Quant au père Tournemine, l'éditeur responsable du scandale, l'auteur de toutes les difficultés, Montesquieu se vengea de lui par un bon tour qui rappelle le Gascon. Dans la suite, chaque fois qu'o.i prononçait le nom du jésuite devant lui : « Le père Tournemine? disait-il. Qu'est-ce que le père Tournemine ? Je n'en ai jamais entendu parler. » C'était le plus cruel châtiment pour la vanité du Révérend, fort amoureux de célébrité, et qui mourait de dépit sous cette vengeance prolongée.
Trois mois après son entrée à l'Académie, Montesquieu partait pour ce long voyage qu'il considérait comme le complément indispensable de ses études sur les institutions, et il parcourut successivement l'Allemagne, la Hongrie, l'Italie, la Hollande, l'Angleterre surtout, qui fut pour lui la principale école de politi-
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que constitutionnelle et où il séjourna dix-huit mois, de novembre 1729 à avril 1 731 . Le récit que l'on nous donne de ces voyages n'offre rien de piquant ni de bien neuf, particulièrement pour ce qui a trait au séjour en Angleterre, qui eut pourtant une influence décisive sur V Esprit des Lois. C'est ne nous rien apprendre que de nous dire « que les ressorts de la Constitution anglaise attirèrent surtout son attention et lui dévoilèrent leurs secrets dans les discussions parlementaires; » ou bien encore : « qu'il approfondit les hommes et les institutions et les jugea, sans se préoccuper de la corruption des mœurs politiques, de la vénalité des consciences, de l'égoïsme des grands et du mercantilisme du peuple. » Tout cela est vague et n'ajoute guère à ce que nous savions par les Notes SU7' l'Angleterre. Nous aurions voulu voir Montesquieu non seulement aux séances de la Chambre des communes ou aux réceptions de la Cour, mais à l'école des philosophes anglais, de Locke particulièrement, des écrivains politiques, des naturalistes et des voyageurs qu'il dut consulter avec ardeur, aux bibliothèques et aux librairies qu'il interrogea avec une curiosité passionnée et dans lesquelles il trouvait les sources si rares alors d'information sur la Constitution anglaise et son histoire. Ces sources furent sans doute les pamphlets du parti des Whighs et des Tories sous Georges II, pamphlets dans lesquels, selon la remarque de Rudolf Gneist, le plus savant historien de la Constitution anglaise, les bases légales primitives de la Constitution étaient déjà, du consentement tacite des deux partis, entièrement déplacées * . Qu'on se