‹ La fin du dix-huitième siècleChapitre 70 sur 96 · Plan d'une universilé, page · texte numérisé non relu

Plan d'une universilé, page

les laisserais subsister comme l'asile ou les petitesmaisons d'une certaine espèce d'imbéciles qui pourraient devenir furieux si on les négligeait entièrement. » Voilà pourquoi il faut conserver l'Eglise; il importe seulement de la conserver sous la main de l'État, et si l'on en croit les conseils de Diderot, cela est facile; il n'y a, à la plus légère incartade, qu'à retirer l'argent : « S'il est difficile de se passer de prêtres partout où il y a une religion, il est aisé de les avoir paisibles s'ils sont stipendiés par l'État et menacés, à la moindre faute, d'être cbassés de leurs postes, privés de leurs fonctions et de leurs honoraires et jetés dans V indigence^. » Evidemment Diderot serait fort opposé à la séparation de l'Église et de l'État. Il craindrait la puissance de l'Église libre. N'est-ce pas l'idéal du Kulturkampf? Voilà l'État maître de l'Église, directeur des consciences, puisque l'État admet qu'il faut encore une religion. Le voilà aussi arbitre du dogme et de l'enseignement ecclésiastique. Diderot, vrai ministre pour un instant de l'instruction publique en Russie, décrète ce qu'il faudra enseigner dans la faculté de théologie. Rien n'est plus piquant que de le voir tenir ce personnage inattendu de dispensateur de l'enseignement théologique, qu'il renferme en quatre divisions : la science de l'Écriture sainte, la théologie dogmatique, la théologie morale et l'histoire ecclésiastique; il parcourt chacune de ces divisions, il indique, avec un sérieux comique, les méthodes à suivre, les sources à consulter, les auteurs à étudier; il marque les points sur

{.Plan dune université, pages 516, 517, etc.

lesquels il importerait d'insister, « tels que la divinité de Jésus-Christ avec sa présence réelle dans l'eucharistie, l'un étant la hase de la croyance et du culte chrétien, l'autre le sujet principal du grand schisme. Il serait honteux que le prêtre restât muet devant le socinien qu'il rencontrera à chaque pas, et devant le luthérien et le calviniste dont il est environné. » Un peu plus, Diderot confesserait et administrerait les sacrements pour la plus grande utilité de l'Etat.

La conscience et le goût protestent et contre Diderot et contre les Diderots contemporains, qui sont nombreux. Je comprends la libre pensée sous toutes ses formes, l'examen, la critique, la négation. Je ne comprends pas la parodie des choses divines qu'on prétend administrer et dont on nie la divinité. Je ne comprends pas la . confiscation de la religion par un pouvoir qui n'admet pas même l'existence de Dieu et qui se met à la tète de l'Église pour la conduire. Niez la religion, c'est votre droit, mais ne l'exploitez pas. Vous êtes, l'un positiviste, l'autre athée : c'est votre droit. Mais de quel droit, athée, vouloir fabriquer un dieu de votre façon à l'usage du peuple? Et de quel droit, positiviste, si vous ne croyez pas que ces problèmes soient dans la compétence de l'esprit humain ; naturaliste, si vous ne croyez pas qu'il y ait rien en dehors des phénomènes mécaniques ou physiques, vous qui vous placez au point de vue de la science expérimentale et qui déclarez que tout ce qui n'est pas compris dans la sphère de l'expérience sensible n'existe pas, de quel droit, savant exclusif, disciple de la nature, osez-vous prendre en main, un seul instant, le gouvernail de la conscience religieuse et mettre la 1. 18

lourde main de l'État dans des intérêts de cet ordre ou dans des croyances que vous répudiez? Détruisez-les, si vous pouvez, ou bien ne vous en occupez pas; mais, de grâce, finissez cette mauvaise plaisanterie de vouloir les gouverner.

Directeur de l'Eglise, maître de la faculté de théologie, Diderot veut aussi régler la conscience philosophique. Puisque Sa Majesté impériale pense que la croyance à l'existence de Dieu et que la crainte des peines à venir ont beaucoup d'influence sur les actions des hommes, il est à propos que V enseignement de ses sujets se conforme à sa façon de penser. On leur démontrera donc la distinction des deux substances, r existence de Dieu, Vimynoj'talité de Vâme et la certitude d'une vie à venir ^ . Tel est le programme du cours de philosophie. Ainsi Diderot prescrit aux maîtres de démontrer ce qui à ses yeux est indémontrable et de prouver l'immortalité de l'âme, à laquelle il ne croit pas. C'est le suprême effort de l'enseignement officiel de la métaphysique et de la religion, qui sont, aux yeux de Diderot, des nécessités de politique et des illusions d'état.

Nous ne voulons pas insister sur ce singulier phénomène de la contradiction humaine et philosophique, qui, je crois, n'a jamais été poussée plus loin, mais qui se renouvellera peut-être dans les époques de transition et de lutte, dans les époques critiques, où l'esprit positiviste dominera dans les gouvernements de l'avenir, sans que ces gouvernements se croient assez forts pour rompre avec l'Église, et l'on verra peut-être

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