‹ La fin du dix-huitième siècleChapitre 73 sur 96 · Commentaire sur don Sanche d^ Aragon elsur Peitharite · texte numérisé non relu

Commentaire sur don Sanche d^ Aragon elsur Peitharite

table postérité. Et Shakespeare, qu'il admirait d'instinct en dépit de Voltaire, lui aurait servi, s'il l'avait mieux connu, à démontrer quel parti le génie peut tirer au théâtre des sujets du moyen âge et même des malheurs des petites gens, fût-ce un misérable juif de Venise. Voltaire a ses superstitions, ce qui arrive à ceux qui attaquent le plus vivement la superstition. Au nombre de ses idées tenaces, comme le sont toujours les idées superstitieuses, se trouve celle d'un théâtre, aristocratique, voué à des catastrophes royales et dont le premier dogme est le mépris des douleurs du commun et des larmes bourgeoises. Diderot a eu le regard plus libre et plus large que lui ; il a entrevu, bien que confusément, le drame moderne, sans pouvoir jamais entrer dans cette région nouvelle, cette terre promise, qu'il annonçait par ses vagues oracles et autour de laquelle il s'est agité toute sa vie inutilement, sans arriver ni à déterminer les vraies conditions du genre ni à en trouver la vraie formule.

Il s'est trompé plus gravement sur la comédie sérieuse que sur la tragédie bourgeoise. D'abord luimême n'a jamais bien su en quoi consistait le comique sérieux, et pour une bonne raison, c'est que ce qui est sérieux n'est pas comique. Il n'a jamais distingué nettement le genre auquel appartenaient ses différentes pièces. Le Fils naturel et le Père de famille ont paru indistinctement sous le titre de comédies, bien que ces deux pièces, de son propre aveu, appartiennent à des genres différents. — Mais, à la vérité, ni l'une ni l'autre n'aurait dû s'appeler comédie : car s'il y a quelque part de la gaîté, elle est lugubre. Drames, si vous voulez; comédies, jamais, malgré les dénoû-

ments heureux, mais dont le bonheur se noie dans les larmes. — Le principe auquel Diderot s'attachait pour la rénovation de la scène comique est, on le sait, la condition. Là est le point faible, à mon avis, de la poétique nouvelle. — La condition? Mais est-ce qu'elle était ignorée avant Diderot? Molière n'a-t-il pas mis sur la scène des marquis et des bourgeois, des marchands et des paysans? Ce n'était, il est vrai, qu'un accessoire pour lui et le caractère était le principal. Mais peut-il en être autrement? La condition, en soi, n'est pas un principe de comédie. Elle ne l'est que comme un élément de variété à travers lequel se montre le caractère, l'élément humain par excellence dans la comédie de Molière, ou un moyen pour l'intrigue dans la comédie de Beaumarchais. Par ellemême elle ne peut pas fonder une pièce.

Il y a des financiers, des pères de famille, des juges ; mais il n'y a pas, quoi que puisse prétendre Diderot, le financier, le père de famille, le juge. Tel financier diffère de tel autre, tel père de famille n'a rien de commun avec un autre père de famille; et c'est en cela même que consistent tout l'intérêt et le prix de ce genre d'études : il y a le financier vaniteux et le financier modeste, il y a le père de famille prodigue et le père de famille économe. Cela seul nous intéresse de voir, dans la même profession ou le même état, ressortir la diversité des caractères. C'est donc toujours au caractère que nous revenons, en y comprenant, il est vrai, les nuances à l'infini dont il se teint à travers la condition. Si Diderot veut autre chose, il s'égare à la recherche d'un idéal chimérique. Il fera le père de famille tel qu'il doit être, et alors ce sera un

type de convention, ce ne sera plus un être réel; il fera le financier, et ce ne sera plus un personnage vivant. Cette erreur le conduira à l'abstraction pure. Et en effet, il renonce même à donner des noms à ses personnages : c'est le père de famille, c'est Tamant, c'est la mère, c'est la fille. — De plus, cette manière de concevoir les personnages de ses pièces l'amène à moraliser sans cesse : le théâtre n'est plus pour lui qu'une série de scènes imaginées pour faire ressortir les difficultés et les charges, les inconvénients et les devoirs de chaque condition. Dieu sait si l'auteur a failli à cette mission qu'il s'est donnée ! De cette conception fausse résulte ce qu'il y a d'artificiel dans son théâtre : c'est un jeu d'abstractions pures, de vertus convenues, de sensibilités prévues, d'ingénuités combinées à froid, d'ardeurs amoureuses où l'on sent l'arrangement, de scènes pathétiques d'où l'émotion vraie est bannie ; rien ne vit.

C'est la faute du système; c'est surtout la faute de l'auteur. Diderot, avec ses puissantes facultés d'esprit, a la tête la moins dramatique du monde, et il s'est obstiné une partie de sa vie contre sa nature, en voulant écrire des pièces. Ce qui s'y oppose, c'est précisément le genre et l'excès de quelques-unes de ses qualités, son enthousiasme un peu vague et monotone pour la vertu qu'il ne définit guère mais qui exalte en lui la manie prédicante, c'est sa personnalité exubérante, sa nature d'esprit subjective et expansive à la fois. Tout ce qui assure son succès, son triomphe dans la critique d'art qu'il a créée, si vive, primesautière, si personnelle, débordante d'émotion, le condamnait à échouer au théâtre : il ne sait pas s'oublier

un instant. Il est toujours en scène lui-même, au lieu de ses personnages. Décidément Collé avait raison, oui, Collé, le simple faiseur de parades, quand il écrivait dans son Journal, après la première représentation du Fils naturel : « Ah ! qu'il est peu naturel, ce beau fds !» — Et aussi était-il bien juste ce mot de l'abbé Arnaud à Diderot : « Yous avez l'inverse du talent dramatique : il doit se transformer dans les personnages et vous les transformez en vous. »

Tous les personnages représentent en effet une qualité de Diderot, une de celles qu'il s'imagine avoir ou dont il a le goût plus ou moins platonique : Rosalie, c'est sa sensibilité; Clairville, c'est sa fougue et son tempérament; Dorval, c'est sa générosité; la jeune veuve, c'est sa vertu; tous les deux, c'est son amour pour la prédication laïque. Et de môme, dans le Père de famille, Germeuil, c'est Diderot bienfaisant, se sacrifiant à ses amis, prêt à immoler même l'apparence de l'amitié pour mieux les servir; Saint-Albin, c'est Diderot amoureux, livré à la passion qui ne serait pas la passion, si elle connaissait un frein ou des obstacles; M. d'Orbesson, c'est le père édifiant, bénissant, pontifiant, comme Diderot ne l'a jamais été, et comme il a toujours rêvé de l'être. — Le Commandeur n'est là que pour faire contraste et créer les obstacles dont naissent les situations : c'est le méchant. L'intervention du méchant, comment se concilie-t-elle avec la théorie célébrée ailleurs, chère à Diderot comme à Rousseau et au dix-huitième siècle : « Oui, la nature humaine est bonne, répète sans cesse Diderot dans sa Poétique nouvelle, elle est même très bonne. L'eau, la terre, le feu, tout est bon dans la nature... L'oura-

gan... La tempête... Le volcan... etc., etc. — Ce sont les misérables conventions qui pervertissent l'homme, et non la nature humaine qu'il faut accuser. » Il aurait fallu au moins, pour expliquer le personnage du Commandeur, nous dire dafis le courant de la pièce par quelles misérables conventions il a été perverti. — Ailleurs on nous laisse également ignorer pourquoi le shérif est devenu le plus méchant des hommes, l'atroce intolérant. Et dès lors nous ne voyons pas clairement quelle est la raison d'être de l'optimisme un peu banal de Diderot. Il faut bien l'avouer d'ailleurs, l'optimisme systématique ne convient pas au théâtre, qui représente la lutte violente des passions ou le conflit des caractères, et qui, dans les deux cas, excitant la terreur et la pitié ou riant des ridicules et des vices, ne justifie guère la bonté originelle de la nature humaine. Si l'homme était parfait, il n'y aurait ni tragédie, ni comédie, puisqu'il n'y aurait ni crimes, ni vices, ni ridicules, ni conflits d'aucune sorte, et le théâtre ne serait pas né.

Tout n'était pas faux pourtant dans les conceptions dramatiques de Diderot, si tout est faux et artificiel dans ses pièces. L'idée primitive a dévié dans les développements qu'elle a reçus et surtout dans les applications qu'elle a subies. Mais, à l'origine, cette idée avait sa valeur. Diderot, fatigué des redites et de l'emphase de la tragédie épuisée, a conçu le drame des conditions moyennes ; il a voulu créer une tragédie bourgeoise et populaire en la débarrassant de la parure des vers, excessive pour les situations nouvelles qu'il abordait ; il a cherché, sans y réussir, à être vrai, et par cela même il s'est éloigné de la

convention qui régnait au théâtre. Voilà dans quelles limites il nous semble que Diderot avait raison et contre Voltaire et contre son siècle. Seulement, pour avoir raison tout à fait, il fallait qu'il réus sît dans ses essais dramatiques, et cela n'était guère possible, en raison de ses qualités autant que' de ses défauts. L'idée s'est faussée dans l'exécution, et Diderot, au lieu de reconnaître les imperfections et les lacunes de son talent, les a, si je puis dire, dogmatisées : il en a tiré l'occasion et la matière d'une poétique nouvelle ; il a prétendu faire de ses défauts mêmes un genre nouveau et donner à un art la forme de son esprit.

Il a fait de sa personnalité déclamatoire et larmoyante un type, celui du poète dramatique. Voilà son tort. Mais ce tort ne doit pas nous faire oublier quQ le premier il avait eu l'idée d'une réforme nécessaire du théâtre. Cette réforme, elle a été tentée avec succès, même en dehors du drame romantique qui se rattache à d'autres origines. Sedaine a prouvé avec éclat, dans le Philosophe sans le savoir, que tout n'était pas chimérique dans la conception de Diderot, et George Sand a continué avec un grand zèle la démonstration de la vérité relative que comporte cette idée, dans le Mariage de Victorine, et dans Claudie. — Oui, comme le prétendait Diderot et comme le lui accordait Voltaire en souriant, il y a wn genre tendre, vertueux, nouveau; ajoutons ce que ne disait pas Voltaire : et vrai, qui peut plaire singulièrement au public, s'il est appliqué avec finesse et discrétion. Diderot a tout gâté par son absence de tact, de mesure, et son goût pour la décla-

mation. D'honnêtes talents, postérité dramatique de Diderot, nous ont montré des pièces qui n'avaient la prétention d'être ni précisément des drames, ni des comédies, mais des idylles rustiques ou des tableaux d'intérieurs bourgeois ; ils ont su donner un relief agréable « à la sensibilité profonde de l'expression, à la noblesse vaillante et simple des caractères, » se faire pardonner même « l'ingénuité, peut-être un peu surannée, qui porte un auteur à rêver des personnages trop aimants, trop dévoués, trop vertueux, » et faire couler de douces larmes par la vérité des sentiments et des situations, malgré l'extrême simplicité des moyens. Les préfaces du théâtre de George Sand sont le meilleur commentaire et le plus précis du vague idéal entrevu par Diderot ; quelques-unes de ses pièces, sans que l'auteur y ait songé peut-être, en sont devenues l'innocente et aimable justification.

DIDEROT INÉDIT (sUITE). LETTRES ET OPUSCULES. LE VOYAGE EN RUSSIE.

L'édition nouvelle, outre quelques lettres inédites, fort curieuses, relatives au voyage de Russie, nous offre réunies pour la première fois les lettres à Falconet, disséminées jusqu'ici dans des recueils et des publications diverses. Mais, sur un point essentiel de la correspondance de Diderot, les lacunes subsistent. Pour ce qui concerne les lettres à M^'^'Volland, nous n'avons pas de conquête ni de découverte à signaler. On s'est contenté de reproduire le texte de l'édition de 1850, d'après la communication faite par un littérateur français, naturalisé Russe, Jeudy Dugour, détenteur, on ne sait comment, de ces lettres , sans qu'on sache s'il s'agissait des originaux mê^ mes, enlevés de France par le baron Grimm, ou de copies faites à la bibliothèque de l'Ermitage. Il est bien à regretter que M. Léon Godard, à qui nous devons de si précieuses découvertes dans cette biblio-

tlièque, n'ait point cm nécessaire de collationner le texte de 1850 sur les deux volumes in-4° qui sont à Saint-Pétersbourg. Peut-être y aurait-il lieu à quelque variante et surtout à quelque addition curieuse au texte déjà connu. Voyez en effet que de lacunes restent à combler ! Ces lettres embrassent une période de quinze années; mais nous n'avons en réalité que huit mois de l'année 1759 (et la lettre du 10 mai n'est évidemment pas la première), six mois de i 760, deux mois de 1761 et quatre mois de 1762. Après une longue et invraisemblable interruption de près de deux ans, les lettres se multiplient en 1765; 1766 nous en fournit trois, 1767 huit, 1768 une dizaine, 1769 neuf et 1770 quatre. Puis, pendant plus de deux ans et demi, nouvelle interruption; le voyage en Russie et les deux séjours en Hollande donnent six lettres, la plupart fort courtes, et la correspondance finit brusquement sans raison . M"^ Volland est morte vers 1778, six ans avant son ami.

On voit combien de parties essentielles de cette correspondance ont dû s'égarer. C'est une perte irréparable. Il n'est pas un seul écrit de Diderot qui offre, avec autant d'agrément, autant d'aperçus intéressants sur sa vie, sur le temps où il a vécu, la société dont il faisait partie, l'histoire de son esprit et de ses rela. tiens et aussi l'histoire de ce cœur mobile qui ne parut se fixer que dans cette affection. — Passion d'abord et des plus vives à ses débuts, pleine de mystère, enthousiaste à la façon dont le mot s'entendait alors, peu à peu par l'effet de l'habitude qui s'accroît et des années qui viennent, le sentiment qui anime les lettres se modère dans l'expression; peut-être plus 1. 20

profond, il est plus tempéré; il parcourt toute la gradation de l'amour le plus vif à Tamitié sensible encore, mais raisonnable. Au commencement de la correspondance, Diderot, en véritable amoureux, se plaint des obstacles de divers genres que rencontre sa liaison avec Sophie ; il s'irrite de la surveillance qu'on exerce autour d'eux ; il y a des allusions et des sous-entendus. A la longue toutes ces colères et ces défiances se calment; l'expression est encore tendre, mais d'une tendresse qui n'a plus rien à cacher. Diderot finit par admettre la famille dans l'intimité élargie et attiédie de sa correspondance. La mère de Sophie, M""" Yolland, la sœur. M"'*" Legendre, sont traitées sur le même pied que Sophie : il y a même un instant où Uranie (M™^ Legendre), paraît prendre pour elle une bonne moitié de cette affection. Les phases diverses de ce petit roman sont marquées par les formules qui varient dans chaque période de la correspondance ; c'est d'abord ma tendre amie^ puis mon amie; à un certain moment, c'est aux chères et bonnes amies qu'on écrit, et les dernières lettres portent ces mots significatifs : Mesdames et amies. Le roman est fini ; la vie réelle a repris le dessus ; de la vie sentimentale il n'est resté qu'un souvenir, l'apaisement s'est fait. Nous n'avons rien à ajouter à cette histoire, qui est connue. Nous n'avons pas à rechercher, à l'aide de nouveaux documents qui nous font défaut, quelle était au juste cette aimable petite bourgeoise, qui a pris une si grande place dans la vie de Diderot pendant vingt-trois années et dont on sait seulement ce que Diderot nous en laisse savoir dans ses lettres, qu'elle ne se maria pas, que, née vers

IT^G, elle avait environ vingt-neuf ans quand il la connut, qu'elle paraît avoir eu ce qu'on appelait alors une figure intéressante plutôt que de la beauté (Muses et Grâces, pardonnez à Diderot qui nous révèle qu'elle avait « la menotte sèche » et portait lunettes, vers l'âge de trente-cinq ans) ; douée, cela va sans dire, de cette sensibilité qui était la vertu de ce temps-là, instruite d'ailleurs, au courant de tous les livres philosophiques qui paraissent, de ceux de Voltaire que lui envoie son amant, lectrice éclairée de V Esprit d'Helvétius, de VEmile de Rousseau, des Recherches sur le despotisme oriental de Boulanger, que lui adresse Grimm; très curieuse des beaux-arts, où il semble qu'elle apporte un jugement droit et des points de vue qui sont bien à elle et dont Diderot, le grand juge, tient grand compte.

Nous n'avons pas à reviser le procès de la vertu de M'^^ Volland. Malgré le ton général de ces lettres et quelques passages terriblement significatifs , les nouveaux éditeurs , pris d'un scrupule assez inattendu, veulent douter encore. Il leur plaît de nous faire entendre qu'il y a là une question et qu'elle est loin d'être aussi facile à trancher que le prétendent les lecteurs superficiels de Diderot et les roués littéraires qui sourient devant les problèmes de ce genre. — Il semble cependant qu'il ne puisse y avoir d'hésitation raisonnable en présence de certaines pages où sont évoqués les souvenirs les plus troublants et les espérances les moins équivoques, sans parler des passages où Diderot pose à son amie des questions étranges de casuistique licencieuse, de physiologie grivoise, qui seraient mieux à leur

place au Grandval, chez le baron d'Holbach, — de ces questions où se délecte une curiosité malsaine et qui, tout en restant ce qu'elles sont, d'une inconvenance suprême en tout état de choses, seraient un véritable outrage dans l'hypothèse d'un amour platonique, du respect qu'il comporte et des ignorances qu'il suppose. Et puis quelle idée invraisemblable que de parler de platonisme au dix-huitième siècle et à propos de Diderot, quand on connaît sa manière de voir sur les relations de ce genre et l'indifférence de certaines actions physiques ! Est-il douteux qu'à cet égard M"^ Volland ait été, un instant au moins, de son école ? Ce sont là des problèmes assez vains dans lesquels l'imagination trouve à s'amuser sans grand profit, devant une évidence morale qui n'a plus guère besoin de preuves.

Ce qui montre l'intérêt de cette ample et copieuse correspondance, c'est qu'on est forcé d'y revenir, dès que l'on traite un point quelconque de l'histoire de Diderot pendant les quinze années qu'elle embrasse. C'est là qu'il se livre sans réserve, qu'il raconte à tort et à travers tous les événements, grands ou petits, auxquels sa vie a été mêlée, nous donnant ainsi au jour le jour le commentaire le plus naturel, le plus vif et le plus précis de ses écrits, de son labeur quotidien qui est énorme, de ses projets qui sont à la fois mobiles et gigantesques, de ses habitudes d'esprit, de sa vie intime, avec une liberté familière, une verve d'indiscrétion qui ne souffre pas de bornes, écrivant comme il parle et disant lui-même : « Je prends une plume, de l'encre et du papier, et puis, va comme je te pousse. »

La Correspondance avec Falconet est assurément moins importante pour l'histoire de Diderot et moins curieuse par les détails ; elle a son prix pourtant, et l'on en peut juger aujourd'hui qu'elle paraît pour la première fois dans son ensemble, après les publications partielles qui en avaient affaibli l'intérêt. Elle se divise en deux parties : l'une qui va jusqu'au moment où Falconet part pour la Russie ; l'autre qui se continue jusqu'au voyage de Diderot à Saint-Pétersbourg. — Les dix premières lettres avaient été publiées dès 1851 par M. Walferdin, d'après une copie appartenant à la famille de Vandeul. Les vingt-deux dernières ont paru en 1866 et 1867 dans la Gazette des beaux-arts, non sans de graves erreurs et des interpolations qui ont exigé une minutieuse revision, d'après les originaux déposés au musée Lorrain par M'"^ la baronne de Jankowitz, petite-fdle de Falconet. Il manque à cette précieuse collection les dernières lettres échangées entre Falconet et Diderot, relatives à la brouille qui éclata entre les deux amis, et que M'"^ de Jankowitz a brûlées par un scrupule de piété fdiale.

On sait comment naquit cette Correspondance à propos d'une discussion dont le sujet nous paraît aujourd'hui bien vague et abstrait, mais qui eut le pouvoir d'exciter la verve de Diderot et de mettre en mouvement son humeur de polémiste. Falconet, qui nous en a laissé deux copies surchargées de ratures et visiblement destinées à l'impression, nous raconte l'origine de cette discussion. « Diderot, le philosophe, et Falconet, le statuaire, au coin du feu, rue Taranne, agitaient la question si la vue de la postérité fait entreprendre les plus belles actions et produire les

meilleurs ouvrages. Ils prirent parti, disputèrent et se quittèrent, chacun bien persuadé qu'il avait raison, ainsi qu'il est d'usage. Dans leurs billets du matin, ils plaçaient toujours le petit mot séditieux qui tendait à réveiller la dispute. Enfin, la patience échappa, on en vint aux lettres. On fit plus : on convint de les imprimer... »

Pendant quelques mois, de décembre 1765 à septembre 1766, Diderot se passionna pour la thèse qu'il avait soutenue, et il se jeta dans cette discussion avec cette fougue d'esprit qui ne se ménageait pas. 11 soutient que ce ne serait pas la peine de concevoir, d'exécuter des œuvres d'art ou de science, de quelque ordre qu'elles soient, si l'on ne travaillait que pour le temps présent. Et tout d'un coup, le voilà qui anime, qui agrandit, qui élève la discussion. Ici encore on surprend le matérialiste des Eléments de pltysiologie s'enchantant de belles espérances, cédant au sophisme de Véphémère et ouvrant ses ailes vers les régions idéales : « La sphère qui nous environne et où l'on nous admire, la durée pendant laquelle nous existons et nous entendons la louange, le nombre de ceux qui nous adressent directement l'éloge que nous avons mérité d'eux, tout cela est trop petit pour la capacité de notre âme ambitieuse... A côté de ceux que nous voyons prosternés, nous agenouillons devant nous ceux qui ne sont pas encore. Il n'y a que cette foule d'adorateurs illimitée qui puisse satisfaire un esprit dont les élans sont toujours vers l'infini... J'ai beau railler, vous l'avouerai-je? en regardant au fond de mon cœur, j'y retrouve le sentiment dont je me moque, et mon oreille, plus vaine que philosophique, entend même

en ce moment quelques sons imperceptibles du concert lointain... L'éloge payé comptant, c'est celui qu'on entend tout contre, et c'est celui des contemporains. L'éloge présumé, c'est celui qu'on entend dans l'éloignement, et c'est celui de la postérité. Mon ami, pourquoi ne voulez-vous accepter que la moitié de ce qui vous est dû? — Ce n'est ni moi, ni Pierre, ni Paul, ni Jean qui vous loue; c'est le goût, et le goût est un être abstrait qui ne meurt point; sa voix se fait entendre sans discontinuer, par des organes successifs qui se perpétuent en se succédant. Cette voix immortelle se taira sans doute pour vous, quand vous ne serez plus; mais c'est elle que vous entendez à présent; elle est immortelle malgré vous, elle s'en va et s'en ira disant toujours : «Falconet! Falconet! » Ainsi se transforment les questions dans le mouvement et le feu de ce libre esprit, poète à ses bons moments, quand il n'est pas sous l'empire de ses idées systématiques ou de ses passions inférieures. Il s'exalte à cette pensée de la postérité, qui paraît au premier abord s'accorder médiocrement avec l'ensemble de ses idées sur la vie sans espérance, sur la mort sans lendemain, sur le néant futur de toute sensation et de toute conscience : « La postérité, pour le philosophe, dit-il, c'est l'autre monde de l'homme religieux... Notre émulation se proportionne secrètement au temps, à la durée, au nombre des témoins. Vous ébaucheriez peut-être pour vous ; c'est pour les autres que vous finissez... J'en veux à l'admiration de mon siècle et des suivants, et si je pouvais imagi* ner un temps où mon travail sera méprisé, toutes les exclamations de mes concitoyens ne m'étourdiraient

pas sur le bruit imperceptible d'un sifflet à venir... Le sentiment de l'immortalité, le respect de la postérité, n'excluent aucune sorte d'émulation; ils ont de plus je ne sais quelle analogie secrète avec l'enthousiasme et la poésie. C'est peut-être que les poètes et les prophètes commercent par état avec les temps passés et les temps à venir. C'est pour cela qu'ils interpellent si souvent les morts, qu'ils s'adressent si souvent aux races futures et que le moment de leur pensée est toujours en deçà ou au delà de celui de leur existence. Espèce d'êtres bien rares, bien extraordinaires, bien étonnants. Ce n'est pas de la maladie, c'est de la poésie qu'il fallait dire le xb ÔîTov. » — Les arguments de Falconet ne manquent pas de valeur; il répond avec fierté, avec esprit même, déclarant qu'il suffit à l'artiste d'avoir une sorte d'engagement avec son ouvrage, un pacte secret avec sa propre conscience, pour concevoir et faire aussi bien qu'il lui est possible de concevoir et d'exécuter. Il invoque un tribunal plus redoutable à ses yeux que celui de la postérité; il ne s'y présente, dit-il, qu'en tremblant : « Ce tribunal, c'est moi... c'est ma juridiction naturelle, je m'y tiens. Si je croyais avoir fait un bon ouvrage qui dût être effacé de la mémoire des hommes, et qu'il vous arrivât de me plaindre, je vous répondrais : « Je m'en souviens, et cest assez. »

Tout cela est vrai dans une certaine mesure, mais c'est la vérité d'un talent stoïque et un peu triste. Comme le souffle de l'éloquent contradicteur nous emporte plus haut et plus loin ! et comme il dissipe, en se jouant, tous ces raisonnements, comme il disperse ces fantômes d'objections qu'on lui oppose!

« Vous dites qu'une femme est enivrée du plaisir qu'on la trouve belle et qu'on la voie belle, là même où elle n'est pas, mais que le sentiment de la postérité ne l'occupe guère. — C'est que ce n'est qu'une caillette. Mais Hélène alors vous eût paru folle, si elle eût dit au statuaire : « Prends ton ciseau et montre à la curiosité des nations à venir cette femme pour laquelle cent mille hommes se sont égorgés; fais que les vieillards des siècles futurs, passant devant ton ouvrage, s'écrient comme les vieillards d'Ilion, lorsque je passai devant eux : Qu'elle est belle !» — Et de quoi, diable! me parlez-vous de vos petites débauchées qui se font peindre à l'insu de leurs pères, de leurs mères, de leurs époux, et qui recèlent dans le dessus d'un étui ou d'une boîte à mouches l'image honteuse d'un adultère clandestin ! Est-ce que ces âmes-là sont faites pour loger le sentiment de la postérité? Est-ce à cela qu'il appartient d'en appeler aux siècles futurs? » — A cette discussion sur le respect et l'amour de la postérité, déjà présente à l'imagination de l'artiste, se mêlent des débats accessoires sur Cicéron et Pline, Pausanias et Polygnote, qui ne sont que d'un intérêt secondaire. La discussion, après nous avoir offert l'image d'un grand fleuve d'éloquence, va se perdre dans des épisodes arides, comme le Rhône dans les sables.

Falconet, tout fier d'avoir soutenu cette polémique avec un homme tel que Diderot, voulait en avoir l'honneur devant les grands juges de ce temps. Il fit passer successivement les copies des lettres de Diderot et des siennes sous les yeux de Voltaire, de Catherine, de Grimm et du prince Galitzin. Voltaire envoya un

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petit billet, du 18 septembre 1767, que Diderot trouva « poli et sec. » Catherine répondit « d'un coin de l'Asie » qu'elle se garderait bien de décider entre deux adversaires si convaincus de leur propre bonne foi. — Alors Falconet voulut en appeler au juge des juges, au public. Diderot lui avait laissé espérer son consentement, mais il hésita au dernier moment, après une re vision scrupuleuse qu'il fit de la correspondance en 1769 pendant un séjour au Grandval, et la publication n'eut jamais lieu, en France du moins, de son vivant. Une copie, conservée par Falconet, fut prêtée à un Anglais, William Tooke, qui la traduisit et la fit paraître à Londres en 1774. — En 1780, sur de nouvelles instances du prince Galitzin, intermédiaire de Falconet, qui revient avec ténacité sur ce projet de publication, tant de fois repris et suspendu, voici comment Diderot répond et s'esquive : « J'ai relu cette correspondance sur la copie qu'on m'envoya de Saint-Pétersbourg, il y a dix ou douze ans. Cette copie est défectueuse en plusieurs endroits; elle me paraît incomplète en quelques autres... Nous sommes si pauvres, si mesquins, si guenilleux, si négligés et si diffus partout que cela fait pitié... De mon côté, tandis que Falconet faisait ses additions, je faisais les miennes; quand on écrit au courant de la plume, tout ce qui peut être dit sur une question ou ne vient pas ou ne se dit pas comme il devrait être dit... D'ailleurs cet ouvrage, vaille que vaille, n'appartient pas à Falconet ni à moi, mais à tous les deux, et ne peut honnêtement paraître que du consentement de l'un et de l'autre... Il y a eu pourtant une infidélité de commise. Je ne sais à qui

il a confié notre manuscrit, mais on en a fait une traduction anglaise... On peut confier sa bourse à qui l'on veut, mais on ne remet à personne la bourse d'un autre... Enfin, mon prince, on ne trouve pas mauvais qu'un homme se promène chez lui en robe de chambre et en bonnet de nuit ; mais il faut être décemment dans les rues, en visite, dans une église, en public... Que Falconet publie ses lettres, si elles peuvent paraître sans les miennes, j'y consens. Pour celles-ci, je m'y oppose formellement. » Le projet n'eut pas de suite : il ne s'est réalisé qu'un siècle après ; ce qui était bien tard pour un homme comme Falconet, qui ne croyait pas à la postérité.

Le reste de la correspondance, jusqu'aux jours de brouille où elle s'interrompt brusquement, est rempli de la sollicitude la plus touchante sur le sort de Falconet pendant le temps de son voyage au mois de septembre 1766 et les premières armées de son séjour à Saint-Pétersbourg. On sait que, sur la recommandation de Diderot, il avait été chargé par l'impératrice Catherine d'élever une statue gigantesque de Pierre P^ Le sculpteur avait emmené avec lui son élève et son amie, M"^ Collot, qui devint plus tard la femme de son fils. Diderot les suit du regard et du cœur : « J'ai compté tous les jours depuis votre départ, leur écrit-il à tous les deux. Je vous ai suivis de vingt lieues en vingt lieues, et si vous en avez moins fait, je suis arrivé à Pétersbourg avant vous... Tous les matins, en me levant, je tirais les rideaux et je disais : « Ils auront encore aujourd'hui du beau temps...» Je suis retourné seul plusieurs fois à la maison de la rue d'Anjou; elle est encore comme vous

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l'aviez laissée. Je me suis assis ou sur le canapé de canne ou sous le petit berceau et j'y ai pensé à vous. » Cette note est la note constante pendant plusieurs années. Diderot conseille, exhorte, apaise l'ami Falconet, lequel est susceptible, ombrageux, irritable à l'excès, « le Jean-Jacques de la sculpture, » comme il l'appelle; il ne cesse pas de s'intéresser à sa vie, à son art, à son œuvre. Il y a là un sentiment profond, vif, affectueux, peut-être excessif, parfois indiscret, à ce qu'il semble, un peu despotique dans la forme des conseils qu'il prodigue, prétendant diriger de loin deux destinées, deux consciences, deux artistes, et s'exposant à des interprétations fâcheuses, à des mécomptes et à des ombrages.

Mais déjà, en 1767, lui-même était vivement sollicité par la grande impératrice de se rendre en Russie ; le général Retzky, l'intermédiaire des grâces et des libéralités de Catherine, lui envoyait lettres sur lettres. Tout faisait d'ailleurs de ce voyage un devoir de haute convenance pour Diderot. C'est là un des épisodes intéressants de sa vie ; plusieurs des fragments inédits qui s'y rapportent ont ajouté quelques traits nouveaux à ce que l'on savait déjà.

Certes on ne peut pas dire, en voyant les hésitations de Diderot, que ce soit faute de reconnaissance. Bien au contraire : « Vous ignorez, écrit-il, ce qui s'est passé ici à l'occasion du second, du troisième, du quatrième bienfait ; j'en ai tant reçu que je ne sais plus lequel. » Le premier bienfait de l'impératrice avait été l'achat de sa bibliothèque au prix de 15000 francs. Le second avait été de lui laisser cette bibliothèque sa vie durant, le troisième de lui faire

une pension de 1000 francs pour en être le bibliothécaire, le quatrième de transformer cette pension en une somme de 50000 francs, afin qu'il fût payé d'avance pour cinquante ans, sans compter une foule d'attentions délicates, de présents, de prévenances de toute sorte. Le cœur de Diderot fut pris et par sa sensibilité naturelle et par sa vanité ; mais on ne peut s'empêcher de trouver que sa gratitude manque de dignité par excès d'abondance et d'effusion ; elle n'a ni esprit ni tact ; elle devient à la longue fatigante et presque ridicule. Lisez cette lettre au général Betzky, ministre des arts en Russie : « Monsieur, je suis confondu, je guis stupéfait... 0 Catherine! soyez sûre que vous ne régnez pas plus puissamment sur les cœurs à Saint-Pétersbourg qu'à Paris... Vous avez ici une cour et vos courtisans, et ces courtisans ont des âmes nobles, hautes, honnêtes, généreuses, et leur caractère principal est de ne l'être que des héros et de vous. » Puis regardez cette scène que l'on pourrait intituler : Un groupe de famille^ ou la lyre reconnaissante : « Une épouse sensible qui verse des larmes de joie, debout à côté de son enfant, qui la tient embrassée. Je les regarde et je ne sais plus ce que je deviens. Un noble enthousiasme me gagne ; mes doigts se portent d'euxmêmes sur une vieille lyre dont la philosophie avait coupé les cordes. Je la décroche de la muraille, où elle était restée suspendue, et, la tête nue, la poitrine découverte comme c'est mon usage, je me sens entraîné à chanter :

Vous qui (le la Divinité ISous montrez sur le trône une image fidèle; etc.

Et la rapsodie continue, monotone, emphatique. Puis il énumère les travaux qu'il compte dédier à l'impératrice. Il ne s'agit de rien moins dans plusieurs lettres, que « d'une pyramide qui touchera le ciel, et où dans les siècles à venir les souverains verront, par ce que le sentiment seul de la reconnaissance aura entrepris et exécuté, ce qu'ils auraient obtenu du génie si leurs bienfaits l'avaient cherché. » Et comme l'exagération du sentiment a son contre-coup dans le style, elle produit une image bien bizarre. « Vous verrez, dit-il à Falconet, vous verrez votre ami accourir à Péiershour^ avec sa pyramide entre ses bras. » Cette idée de la pyramide d'œuvres futures le poursuit, comme un symbole de sa reconnaissance : « Oui, que l'impératrice agrée seulement par votre bouche le sacrifice de mes dernières années, et je me renferme, et je travaille, et j'exécute à moi seul tout ce que notre Académie française n'a pu faire, au nombre de quarante dans un intervalle déplus de deux cent quarante ans. » Voilà le côté excessif, vantard, déclamatoire de Diderot, et aussi l'exagération de Vhomme sensible, qui l'est sans doute, mais qui veut le paraître encore davantage, forçant sa reconnaissance, forçant ses expressions, ses attitudes, celles de sa femme, de son enfant, éperdu, larmoyant, sanglotant d'émotion, défaillant presque. Et, comme trait de psychologie, mettons en regard de ces deux lettres, destinées à passer sous les yeux de l'impératrice, celle-ci qu'il écrit d'un ton plus calme, presque maussade à la même date, à sa confidente, M'^^ Volland : « N'admirez-vous pas combien nous jugeons mal les choses, et combien de fois nous sommes trompés dans les avantages que

nous leur attachons? J'ai vu ma fortune doublée presque en un moment; j'ai vu la dot de ma fdle toute prête, sans prendre sur un revenu assez modique; j'ai vu l'aisance et le repos de ma vie assurés, je m'en suis réjoui, vous vous en êtes réjouie avec moi; eh bien! jusqu'à présent, qu est-ce que cela m' a rendu ? qu^ est-ce qu'il ij aeude réel dans tout cela ? » Et voilà notre enthousiaste de tout à l'heure qui se plaint. Le don de l'impératrice l'a ruiné, l'a contraint à un emprunt, cet emprunt a diminué son revenu ; nouvel emprunt ; de virement en virement, à la longue, le fonds menace de se réduire à rien, sans qu'il ait été un moment plus riche et sans qu'il ait rien dissipé. « En vérité, cela est trop plaisant; mais ce qui ne l'est pas, c'est que, si je ne veux pas être ingrat envers ma bienfaitrice, me voilà presque forcé à un voyage de sept à huit cents lieues; c'est que, si je ne fais pas ce voyage, je serai mal avec moi-même, mal avec elle peut-être. » Voilà bien l'humeur fantasque des gens qui se gouvernent par la sensibilité, ils n'ont de mesure en rien, et on serait tenté de les accuser d'une certaine duplicité en voyant cette contradiction perpétuelle, l'étalage au dehors de leurs beaux sentiments, en secret la plainte et parfois le mécontentement. Nous pourrions donner bien d'autres preuves significatives de ce double travers chez Diderot, pendant ou après le voyage de Russie. On se tromperait pourtant si l'on accusait trop sévèrement la sincérité de ces natures-là. Ce qu'il faut bien reconnaître, c'est l'exagération en tout, c'est la mobilité excessive de leurs impressions; c'est une facilité au changement qui met en défiance.

L'impératrice dispensa Diderot de h pyramide dont il la menaçait. Mais, en femme d'esprit, elle le charge, en attendant, de ses achats de collections et d'œuvres d'art, à Paris ; elle consulte son goût, toutes les fois qu'il s'agit d'une décision importante et délicate, dans cet ordre de questions, comme le choix des artistes, des tableaux, des livres qu'elle fait venir, et particulièrement, quand il s'agit du grand monument élevé à la mémoire de Pierre le Grand. Diderot devient ainsi, par la force des choses, et par les rares aptitudes de son esprit, le véritable ministre des beaux-arts de Russie, en résidence à Paris. C'est lui qui dirige l'ambassadeur, le prince Galitzin, dans ses commandes à nos artistes les plus renommés, à Michel Yan Loo, à Yernet, à Yien, à Casanove, à Boucher, à Machy. Il se met en rapport avec un des brocanteurs de ce temps-là, un nommé Ménageot, homme de bien (il y en a même dans cette partie-là) , et surtout bon connaisseur. Il discute les prix, il contrôle les mémoires, il presse même souvent l'envoi de l'argent promis, toujours lent à venir de Saint- Pétersbourg; il déclare à chaque instant, dans ses lettres, qu'il y a des artistes qui crient, « et qu'il y a même un certain philosophe qui s'est mis sous la main de la justice par des emplettes pour sa majesté impériale. » Cela ne l'empêche pas de courir les ventes; parfois il s'avance bien au delà des crédits alloués; mais il ne peut résis-

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ter aux belles occasions qui s'offrent à lui d'enrichir le musée de l'impératrice; il est à la vente Gaignat et il y acquiert d'un coup cinq des plus beaux tableaux qu'il y ait en France : un Murillo, trois Gérard Dow et un J.-B. Van Loo. Une autre fois ce sont deux Vandermeulen, les plus beaux peut-être qu'il y ait en Europe. Le lendemain, deux Claude Lorrain, deux Guide, un Lemoine, une copie de VIo, du Corrège, par le même Lemoine. Enfin, en 1772, c'est la grande bataille livrée autour du cabinet de peinture de M. le baron de Thiers et gagnée par Diderot au prix de 4G0 000 livres, au nom de la glorieuse impératrice. Ce sont des Raphaël, des Guide, des Poussin, des Van Dyck, des Schidone, des Carlo Lotti, des Rembrandt, des Wouverman, des Teniers,.. cinq cents morceaux de premier ordre.

Quand on assiste en imagination à ces batailles, presque aussi vives, sinon aussi coûteuses, que celles qui se livrent aujourd'hui à Paris, à l'hôtel des ventes; quand on suit, avec Diderot pour guide, l'énumération des trésors d'art payés de l'argent russe, notre patriotisme souffre à voir la France peu à peu dépossédée au profit d'une souveraine étrangère. On arrive à prendre parti contre Diderot comme on le faisait alors à Paris : « Je jouis de la haine publique la mieux décidée, écrit-il le 20 mars 1771, et savez-vous pourquoi? Parce que je vous envoie des tableaux. Les amateurs crient, les artistes crient, les riches crient. Malgré tous ces cris et tous ces criards, je vais toujours mon train... Nous avons ici bon nombre de seigneurs russes qui font honneur à leur nation. L'exemple de la souveraine leur a inspn-é le goût des arts, et ils I. 21

s'en retourneront dans leur patrie chargés de nos précieuses dépouilles ^ . » Diderot n'a pas plus le sentiment patriotique quand il s'agit de la grande Catherine, que ne l'a Voltaire quand il applaudit au vainqueur de Rosbach : « Les sciences, ajoute-t-il, les arts, le goût, la sagesse, remontent au Nord, et la barbarie avec son cortège descend au Midi. » A qui la faute, Diderot? Et le Nord, d'où vous vient aujourd'hui la lumière^ comme le disait un poète votre ami, et d'où vous vient aussi la fortune, où trou ve-t-il ses auxiliaires pour dépouiller la France de ses trésors, sinon parmi des Français? Trop de zèle, en vérité, pour le service de la Sémiramis du Nord.

La visite à l'impératrice, promise depuis longtemps, pouvait être ajournée, elle ne pouvait l'être indéfiniment. Diderot la retarda, il faut le dire, autant qu'il put; il avait peur de ce long voyage. « Oui, sans doute, écrit-il en réponse aux instances «de Falconet, qui lui rappelle sa promesse, oui, il faut avoir vu une pareille femme une fois en sa vie, et je la verrai. Mais j'ai une femme âgée et valétudinaire ; j'ai un enfant qui a du sens et de la raison. Le moment défaire le véritable rôle de père, est-ce celui de s'éloigner? Mais ce n'est pas là tout... Je vous avouerai, à ma honte, que ces deux motifs, les plus honnêtes et les plus raisonnables, sont peut-être ceux qui m'arrêtent le moins. Ah! si je pouvais être aussi pauvre amant que je suis pauvre père et pauvre époux!... Que vous dirai-je donc? Que j'ai une amie, que je lui sacrifierais cent vies, si je les avais... Yeux-tu donc,

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