Caustriea du lundi, tome IV
et s'en arrangèrent sans trop protester. Nombre d'abbés plus ou moins mécréants, tels que Galiani, Raynal, Morellet, y fréquentaient avec Marmontel, avec Thomas, avec Buffon, avec Diderot, avec Grimm, avec Gibbon, qui, dès qu'il arrivait à Paris, ne manquait pas de venir faire sa cour à celle qu'il avait aimée quelque vingt ans auparavant à Lausanne, sous le nom de Suzanne Curchod, la plus belle fille du pays de Yaud, mais une des plus pauvres, son père, ministre du saint Evangile, ayant récolté pendant sa vie plus d'âmes que de rentes. L'esprit du pasteur lui avait survécu dans sa fille et persistait même dans le rang élevé où l'avait placée son mariage avec M. Necker. M. Sainte-Beuve remarque que le mérite de M""^ Necker est précisément d'avoir su concilier l'intégrité de ses principes avec son goût pour l'esprit, dans un si périlleux voisinage. « Chose remarquable ! malgré la réserve sur le chapitre religieux, les libres penseurs, tels que Diderot, se trouvaient encore plus à l'aise chez M'"*^ Necker que chez M""® Geoffrin. Chez celle-ci, c'était la prudence sociale, la convenance stricte, qui régnaient avant tout; chez l'autre, c'était la vertu et un fonds de bonté qui perçait jusque dans le désaccord et dans le blâme. »
Cette vertu, si elle mettait ses hôtes à l'aise, ne s'y mit jamais parfaitement elle-même. M"^^ Necker avait assurément un goût très vif pour l'esprit; mais elle le gâtait par une certaine roideur de manières et par une sorte d'emphase qui, pour être ingénue, n'en était pas moins sensible à quelques malins observateurs, comme Marmontel. Son attitude contenue, sa vigilance perpétuelle sur son maintien et sur ses paroles, la crainte
de paraître dépaysée à Paris, tout cela exigeait une contention d'esprit, un effort, et produisait, nous dit-on, des angoisses nerveuses qui marquaient le travail de son âme, et qui allèrent jusqu'à nuire à sa santé. Aussi, dans cette société si libre d'idées et de ton, ses préférences marquées furent-elles pour l'honnête M. Thomas et pour M. de Buffon, pour ce dernier surtout. S'il y eut dans la vie si bien réglée de M™® Necker une' heure, une seule, d'exaltation en dehors du sentiment conjugal, ce fut, malgré la différence des âges, V historien de la Nature qui eut la gloire de ce sentiment exceptionnel. Lui, de son côté, n'y fut pas insensible, et l'on a, dans quelquesunes de ses lettres, des témoignages d'un enthousiasme aussi "vif que le comportait la dignité de ses habitudes. Ce qu'il y avait d'un peu solennel dans ces deux âmes s'attira, de part et d'autre, irrésistiblement.
Le caractère de M"^ Germaine s'arrangeait mal de cette attitude par trop sérieuse de sa mère. Sa franchise, naïve jusqu'à l'imprudence dans ses curiosités et ses reparties, se heurtait trop souvent contre des principes trop rigoureux, pour qu'il pût y avoir, entre la fdle et la mère même dans les relations du premier âge, un complet abandon. De son côté, ]\|me jNjecker goûtait médiocrement cette liberté d'allures, cette hardessie de la pensée d'une enfant. Sa raison, toujours en éveil sur la limite des convenances, s'alarmait à chaque instant de la voir franchir. Elle eût préféré à tant de grâces trop applaudies plus d'austérité, même au prix d'une certaine contrainte ; elle semblait redouter pour M""" Germaine
Fattrait de ces royautés de salon, si fragiles et si périlleuses, qu'elle avait passionnément enviées pour elle-même ; elle opposait à ces brillantes tentations ce puritanisme qui interdit aux femmes tout rôle d'éclat comme portant atteinte à la modestie naturelle. Le principe, sévère en soi, était ici d'une application impossible. L'imagination naissante, l'essor précoce des facultés de l'esprit, empêchaient queM"^ Germaine se pliât à cette discipline ; il n'y eut jamais chez elle révolte ; jamais il n'y eut atteinte à la déférence la plus scrupuleuse. Mais son amour filial prit envers ^Ime Necker un tour plus respectueux que tendre. M™^ Necker dut regretter souvent dans sa fille cette amitié pleine d'abandon et d'aimables confidences, qui est pour une mère la plus douce récompense des soins prodigués à l'âge ingrat où l'enfant pouvait à peine les comprendre et les payer d'un sourire. Plus tard, on dit que M"'^ de Staël, se reportant à ces souvenirs de sa première jeunesse, comprit mieux sa mère ; que souffrante, blessée par la vie, atteinte dans la partie la plus intime de son âme par les amertumes de la passion et par les malveillances du monde, elle réfléchit douloureusement sur le péril des rôles exceptionnels ; elle apprit, à la sévère école du monde, que la discipline moins sévère de sa mère n'avait peut-être pas tort. C'est alors qu'elle écrivait cette belle et mélancolique pensée, qui pourl'ait servir d'épigraphe à sa vie : « La gloire ne saurait être, pour une femme, qu'un deuil éclatant du bonheur. » Que de fois elle dut regretter les heures perdues pour la raison, les ivresses de l'imagination, complices des séductions de l'amour-propre, emportant
sa vie dans un brillant et fatal vertige ! Que de fois, dans ses tristesses, si M'"'' Necker eût vécu encore, elle eût cherché près d'elle un asile contre son propre cœur !
Mais, aux heures légères de son enfance, l'horizon semblait si pur, l'avenir était paré de si belles promesses, le monde si engageant, la société si avenante, si prodigue de caresses et de fêtes ! Qu'une enfant n'ait pas résisté à cet enivrement, qui oserait l'en blâmer? A elle aussi, sa bienvenue lui souriait dans tous les yeux.
Qu'on se représente cette enfant enjouée el rieuse, assise sur le célèbre tabouret de bois, dans le salon de sa mère. Grimm, Marmontel, Raynal, essayent tour à tour de mettre en verve son jeune esprit; mais l'enfant est presque muette. Elle ose à peine donner carrière à sa vivacité naturelle; le regard de M'"^ Necker la domine et la contraint. Ne craignez rien; tout est sauvé. M. Necker arrive, et sa fille recouvre comme par enchantement son entrain, ses reparties inattendues, sa gaieté, sa verve d'enfant écoutée et applaudie. L'abbé Galiani la provoque au jeu ; il s'amuse et finit par se passionner à cette lutte où les rieurs ne sont pas toujours de son côté. Diderot lui-même écoute, lui qui parle toujours, et l'on voit une des sociétés les plus spirituelles de Paris se grouper autour d'une enfant : déjà l'on pressent la femme dont la parole passionnée, agressive, excitera un jour de si vives sympathies, provoquera de si puissantes colères. Le tabouret de bois nous présage le fauteuil de Coppet; mais que de tristes années et quels abîmes séparent les deux époques ! L'abbé Galiani cédera la place à
Benjamin Constant. La société sera changée ; la puissance de l'esprit restera seule debout au milieu des ruines d'un monde. Plus heureuse que Louis XYÏ, M™* de Staël conservera, à travers les orages de la Révolution, sous l'Empire, et jusque dans les premières années de la Restauration, cette couronne que la main des Encyclopédistes avait placée sur la tête d'une enfant.
Mieux que M'"^ Necker, avec plus de sagacité qu'elle, peut-être avec moins de prudence, M. Necker comprenait l'originalité de cette jeune âme et lui laissait libre carrière, la tempérant tout au plus de temps à autre par un trait de légère ironie. Il faut avouer, du reste, que si les amis de M. Necker applaudissaient prématurément l'esprit de M"^ Germaine, déjà célèbre à la ville et même à la cour plusieurs années avant son mariage, il y avait aussi contre elle bien des hostilités secrètes, des jalousies conjurées, des critiques amères. Plusieurs personnes considérables jugeaient sévèrement cette attitude trop peu modeste d'une jeune fille écoutée et sûre de l'être. Nous en avons un singulier témoignage dans une lettre écrite par M'"® de Boufflers, en j 786, au moment même où elle venait de négocier, après bien des délais, et des difficultés de tout genre, le mariage de M. le baron de Staël avec W^^ Germaine Necker ^ En apprenant à Gustave III la conclusion définitive de cette grande affaire à laquelle on avait eu l'habileté d'intéresser al reine de France et le roi de Suède lui-même, la
1. Consulter sur toute cette partie de la vie do M""* de Staël, l'ouvrage si bien inlornié de M. Getïroy sur Gustave lll et la cour de France.
i68 CHAPITRE V
grande dame appréciait ainsi, non sans quelque pédanterie, la nouvelle ambassadrice : « Elle est élevée dans des principes d'honnêteté et de vertu, il est vrai, mais elle est sans aucun usage du monde et des convenances, et si parfaitement gâtée sur Topinion de son esprit, qu'il sera difficile de lui faire apercevoir tout ce qui lui manque. Elle est impérieuse et décidée à l'excès. Elle a une assurance que je n'ai jamais vue à son âge et dans aucune position. Elle raisonne sur tout à tort et à travers, et quoiqu'elle ait de l'esprit, on compterait vingt-cinq choses déplacées pour une bonne dans tout ce qu'elle dit.... Au reste, les partisans de son père la portent aux nues; ses ennemis lui donnent mille ridicules ; les personnes neutres, tout en rendant justice à son intelligence, lui reprochent de parler trop et de montrer plus d'esprit que de bon sens et de tact. Si elle était moins gâtée par l'encens qu'on lui prodigue, j'aurais essayé
de lui donner quelques conseils » On ne peut que
s'associer aux réflexions du spirituel éditeur de cette lettre, qui remarque que la grande dame du dix-huitième siècle, avec son entêtement et ses préjugés, n'était peut-être pas à même d'apprécier avec assez d'impartialité les allures un peu étranges et l'esprit indépendant de celle qu'animaient déjà les pressentiments d'un temps nouveau. Mais il était bon de montrer, à côté des ovations qui accueillent partout M''"" Germaine, la malveillance qui déjà faisait son œuvre et qui la suivra à chacun de ses pas, durant toute sa vie. C'est là le revers fatal des rôles exceptionnels, surtout pour une femme, la contre-partie inévitable des triomphes et du Capitole.
C'est ainsi que contrainte, sinon comprimée par la sévérité de M""*" Necker, M""* Germaine avait reporté l'ardeur de son âme sur son père. Elle l'aima, tant qu'il vécut, avec enthousiasme, et quand il fut mort, avec une sorte de piété qui cherchait des inspirations dans sa mémoire pour toutes les circonstances graves et les perplexités de sa vie. Elle l'avait aimé jusqu'au sacrifice, à cet âge où dans son ignorance de la vie l'enfant n'est encore que le plus naïf et le plus charmant des égoïstes. Vers sa treizième année, elle s'était mis en tête d'épouser le plus laid des hommes célèbres qui venaient chez sa mère. Gibbon, pour rendre plus faciles les entretiens de M. Necker avec le spirituel historien. Le caractère s'annonce, et l'on voit déjà, dans cette vivacité prête au sacrifice comme à la repartie, quelle exaltation de cœur s'unit à (pielle force d'esprit.
On s'explique d'ailleurs, sans trop de peine, l'influence que M. Necker prit sur sa fille, et qu'il garda toujours, même après sa mort, bien qu'il y eût du côté de M'""" de Staël de grands avantages, même dans les questions politiques et sociales, supériorité de vues et d'esprit, précision et décision d'idées, éclat d'.expression. M. Necker avait en lui et dans sa situation ce qu'il fallait pour justifier le sentiment exalté d'une enfant; il dut lui apparaître, quand s'éveilla sa réflexion, comme un de ces êtres privilégiés qui réunissent en eux tous les titres aux hommages des hommes. Elle le voyait, dans ses premiers souvenirs d'enfance, entouré d'un cercle d'amis, tous diversemement célèbres, qui marquaient pour l'économiste, le financier, une véritable déférence.
l'interrogeant avec curiosité, l'écoutant avec faveur. C'étaient des matières neuves pour les beaux esprits de ce temps-là, et ils avaient tous beaucoup à apprendre dans les entretiens d'un homme comme M. le président de la république de Genève. — Elle se rappelait, bien qu'elle fût très jeune alors, le bruit qu'avaient fait dans le temps ses écrits sur la Législation et \e Commerce des grains, et surtout ce fameux Eloge de Colbert, couronné par l'Académie française, en 1773, malgré l'imperfection du style, en considération des vues neuves et hardies qu'il y exposait sur l'administration et les finances. Elle avait remarqué de bonne heure, avec la sagacité et le tact inné des enfants, l'impression que faisait M. Necker dans le salon de sa mère, malgré quelques apparences contraires. « Hormis quelques mots fins, nous dit Marmontel, qu'il plaçait çà et là, personnage muet, il laissait à sa femme le soin de soutenir la conversation. » « 11 lui manquait, dit M'"^ du Deffant, une certaine facilité qui donne pour ainsi dire de l'esprit à ceux avec qui l'on cause; il n'aidait point à développer ce que l'on pense, et l'on était plus béte avec lui qu'on ne l'était tout seul ou avec d'autres. » Et cependant, quand il entrait dans le cercle de ]\/[me Necker, on ne causait plus que pour lui. Ce n'était pas un brillant partenaire au jeu où excellaient Galiani et Diderot, mais cette froideur et ce silence étaient pleins de finesse et d'observation : il lui manquait la facilité et l'éclat, il avait l'autorité. S'il prenait la parole, c'était uniquement sur les questions qu'il connaissait, et il les traitait de manière à faire impression sur les plus spirituels discoureurs
de salon. En toute occasion, il s'annonçait comme un ami de l'humanité, un réformateur des abus. Il appuyait ces nobles passions, qui étaient celles de son temps, non pas sur de vagues inspirations de sensibilité, mais sur des croyances morales et religieuses, et, ce qui assurait mieux encore son autorité à cette époque, sur des connaissances précises et des doctrines économiques qu'il développait avec force. Cet ensemble de convictions, étayées les unes par les autres, lui faisait une situation assez haute au milieu de cette société de beaux esprits , plus ou moins sceptiques ou déclamateurs. C'était, à tout prendre, une belle attitude , un beau rôle que celui-là vers 1775. Et quand, au milieu des Encyclopédistes, M. Necker se faisait écouter sur ces matières où il était maître, tout contribuait à fixer sur lui l'attention, même sa figure et sa personne physique, son air noble, imposant, sa grande taille, « son arc de sourcil fort élevé, sur un œil brun et vif ».
Plus tard, c'était le premier ministère avec toutes ses illusions généreuses : c'étaient les premiers enivrements de la popularité, c'était le triomphe, chèrement expié, du Compte rendu au Roi (janv. 1781), qui fut, pour M"^ Germaine, l'occasion de sa première tentative littéraire et d'un acte touchant de piété filiale (une lettre sur le Compte rendu, écrite à l'âge de quinze ans) ; la chute plus triomphante encore que ne l'avait été son avènement au pouvoir, du ministre populaire et disgracié; sa retraite entourée d'une faveur universelle et presque de l'adulation publique; le second ministère, au moment où les états généraux vont se réimir; l'exil, puis le rappel
du glorieux proscrit, porté en triomphe de Bàle k Paris par un peuple en délire ; les alternatives cruelles de l'opinion qui se lasse de répéter les mêmes noms, et qui laissa tomber M. Necker avec l'indifférence la plus complète, quelques mois après lui avoir fait ces ovations presque scandaleuses, qui avaient pour but, en exaltant le ministre, d'humilier le souverain; le départ de M. Necker, sa vieillesse laborieuse, et recueillant l'expérience d'une longue vie et des nombreuses épreuves traversées, dans une série d'ouvrages philosophiques, politiques ou religieux : certes il y avait dans ces souvenirs et dans ces spectacles de quoi expliquer l'admiration de sa fdle. Elle avait eu longtemps pour complice, dans sa touchante illusion, l'opinion elle-même. Elle fut bien excusable de se complaire dans cette légère ivresse d'apothéose à travers laquelle elle apercevait l'image de son père. Les premières impressions de sa vie avaient pénétré à une telle profondeur dans son âme que rien au monde, ni les disgrâces de la cour, ni celles du peuple, ne purent en altérer la vivace empreinte. Grand homme aux yeux de l'enfant, M. Necker garda ce prestige aux yetix de la femme applaudie et célèbre. Qui aurait le courage de regretter en elle un peu de cette sagacité qui ne se fût acquise qu'au prix de sa piété filiale?
On peut à peine se faire une idée de l'abîme qui s'ouvrit dans sa vie, lorsque ayant cherché toute sa vie dans son père le point d'appui de ses idées, un coup brusque le lui enleva. Elle voyageait alors en Allemagne. « Quand à Weimar la vérité me fut connue, écrivait-elle plusieurs années après, un sen-
liment de terreur inexprimable se joignit à mon désespoir. Je me vis sans appui sur cette terre, et forcée de soutenir moi-même mon àme contre le malheur.... Il ne s'est pas écoulé un jour depuis le mois d'avril 1804, dans lequel je n'aie rattaché toutes mes peines à celle-là. Tant que mon père vivait, je ne souffrais que par l'imagination, car dans les choses réelles il trouvait toujours moyen de me faire du bien; après sa perte, j'eus affaire directement à la destinée. » Et ailleurs : « Dans ce fatal voyage de Weimar à Coppet, j'enviais toute la vie qui circulait dans la nature, celle des oiseaux, des mouches, qui volaient autour de moi; je demandais un jour, un seul jour, pour lui parler encore; j'enviais ces arbres des forêts dont la durée se .prolonge au delà des siècles ; mais l'inexorable silence du tombeau a quelque chose qui confond l'esprit humain. En approchant de la demeure de mon père, un de mes amis me montra sur la montagne des nuages qui ressemblaient à une grande figure d'homme qui disparaîtrait vers le soir, et il me sembla que le ciel m'offrait ainsi le symbole de la perte que je venais de faire K »
Six ans après la mort de M. Necker, M'"'' de Staël lui rendait le plus touchant et le plus délicat hommage, en s'inspirant, pour écrire les plus beaux chapitres de V Allemagne, du souvenir et des écrits de son père (en particulier du Cours de morale religieuse). Enfin, peu de temps avant de mourir ellemême, elle consacrait à cette chère mémoire ses Considérations sur la Révolution française, son