‹ La fin du dix-huitième siècleChapitre 82 sur 96 · Dix années d'exil · texte numérisé non relu

Dix années d'exil

œuvre la plus étonnante peut-être par la variété et la sagacité des vues, et dans laquelle se retrouvait, mais approfondi, agrandi, orné d'éloquence, tout ce qui avait été l'objet des dernières méditations de M. Necker, sous les ombrages de son parc, aux derniers jours de sa vieillesse contemplative.

Le mariage qui fit M""^ de Staël une ambassadrice ne s'était pas conclu sans difficultés. Il faut lire, dans l'intéressant ouvrage que nous avons déjà cité \ l'histoire des négociations entamées, interrompues, reprises, la suite des incidents qui tiennent pendant plusieurs années ce mariage en suspens, le détail des exigences de M. Necker et des embarras qu'elles soulèvent. Ce n'est de part et d'autre que protocoles, notes confidentielles , ultimatums , tout l'appareil enfin d'une grosse affaire diplomatique. Ce fut, en effet, peut-être pour le malheur de M"^ Necker, une véritable affaire où l'inclination 'et le choix eurent aussi peu de part que possible. Nous devons en parler, ne fût-ce que pour faire comprendre mieux certaines parties de la vie de M'"^ de Staël, qui, sans cela, resteraient inexplicables.

i. Gustave lîl et la cour de France.

Les négociations commencèrent dès 1779. M"^ Necker n'avait que treize ans quand les protecteurs et protectrices du baron de Staël pensèrent à cette union. Le baron était alors attaché à l'ambassade de Paris, près du vieux comte de Creutz, qui, voulant l'aider à faire sa fortune, tenait le roi de Suède au courant des succès de son secrétaire. « M. de Staël réussit admirablement ici, écrivait-il dans sa correspondance particulière -au roi. La comtesse Jules de Polignac a pour lui la plus tendre amitié; il est extrêmement bien avec toutes les femmes à la mode, comme M"^ de Chàlons, la comtesse Diane et M'"^ de Gontaud. M'"*^ de Boufflers l'aime comme son fds, ainsi que M""^ de La Marck. » C'était toucher au point sensible le cœur du roi. Gustave III avait conservé avec toutes ces grandes dames, depuis son voyage à Yersailles, les relations les plus intimes, dont une correspondance, récemment découverte à Upsal, nous a livré les curieux témoignages. Le roi de Suède sait gré au secrétaire de son ambassade de réussir aussi bien sur ce brillant théâtre, dont il a connu luimême les secrets périls, et dès lors sa faveur lui est assurée. Le baron de Staël saisit l'occasion, presse la fortune, finit même par s'établir comme intermédiaire entre Gustave III et Marie-Antoinette. Il n'a rien dès lors à envier du côté de la faveur et du succès.

Mais le petit Staël, comme les grandes dames l'appellent familièrement dans leurs lettres à Gustave III, est dans une situation plus brillante que solide, presque précaire. II faut qu'on lui trouve un établissement considérable, qui répare les torts de la fortune envers un si aimable gentilhomme. La comtesse de Bouf-^

llers s'en charge, cette même comtesse qui devait plus tard juger si sévèremeut l'esprit précoce de la jeune ambassadrice. M"^ Necker était alors un des plus brillants partis de Paris. C'est tout à fait ce qu'il faut au petit Staël. L'affaire s'engage ; mais que de difficultés ! L'esprit souple, insinuant et hautain de M'"'' de Boufflers, toute l'influence et le crédit dont elle dispose auprès des deux cours de France et de Suède, n'empêchent pas la négociation de se traîner pendant sept longues années. Il ne s'agissait pas, en effet, de médiocres intérêts. D'une part, c'était une des plus grosses fortunes de France qu'un mariage heureux livrait à la Suède ; d'autre part, M. Necker faisait ses conditions, dont la première n'était rien moins que l'ambassade de Paris, qu'on voulait voir assurée au prétendant, plus connu pour ses grâces d'homme de cour que pour les services rendus à son pays. Comme le roi ne pouvait se décider à s'engager ainsi, l'ambassadeur de Suède lui-même, M. de Creutz, poussa la bonté jusqu'à demander qu'on lui donnât pour successeur son heureux secrétaire. Il eut l'art d'intéresser à cette affaire la raison d'État.

« Si Votre Majesté, écrit-il à la date du 15 avril 1782, daignait accorder à M. de Staël la survivance de l'ambassade après moi, on lui procurerait une des fortunes les plus considérables do l'Europe. Un des motifs qui pourrait déterminer Votre Majesté à lui accorder cette grâce serait l'avantage d'avoir parmi la noblesse de Suède une maison assez puissante pour tenir avec éclat un état dans la capitale et à la cour; car 500 000 livres de rentes qu'aurait au moins M"^ Necker équivaudraient, en Suède, à la fortune

de M. de Soubise, le plus grand seigneur et le plus riche de la cour de France : la noblesse chez nous est trop pauvre.... Votre Majesté pointait envoyer sa promesse à M'"<^ de Boiiffters, avec ordre de la renvoyer dans le cas oit le maynage n'aurait pas lieu. »

D'autres raisons venaient au secours de celles que le comte de Creutz faisait si habilement valoir : il y avait un sérieux avantage pour Gustave à se faire représenter auprès du roi de France par un ambassadeur si bien en cour et dont le crédit devait s'accroître encore par la splendeur de son état nouveau. Puis, M. Necker venait d'être ministre ; il était désigné par la faveur de l'opinion pour revenir au ministère avec une situation dominante. C'était une alliance inespérée, dont la monarchie suédoise elle-même pouvait tirer honneur et profit.

Et cependant le roi ne se rendait toujours pas. Au mois de mars 1783, Louis XVI et Marie-Antoinette daignèrent agir eux-mêmes et demander formellement pour le baron de Staël l'ambassade de Paris. Gustave dut céder devant une intervention si haute, et la même année le jeune secrétaire passa par tous les degrés qui devaient le conduire à la place si vivement sollicitée. Il fut nommé chargé d'affaires, ministre plénipotentiaire, ambassadeur enfin. Mais là, un nouveau déboire l'attendait. Ce fut au tour de M. Necker de suspendre le dénouement, tant de fois annoncé, en présentant un ultimatum, qui portait les clauses suivantes : i"* l'assurance de l'ambassade de Suède à Paris pour toujours ; '2° une pension de 25 000 francs en cas que, par des circonstances imprévues, M. de Staël perde son ambassade ; 5" le titre de comte, afin que

}f^^ Necker ne puisse être confondue avec un certaine baronne de Stal, assez mauvais sujet; 4" l'ordre de l'Étoile polaire, pour M. de Staël; 5° la certitude que jamais l'ambassadeur n'emmènera sa femme en Suède que passagèrement et de son consentement ; 6*^ la reine Marie-Antoinette devra témoigner qu'elle désire ce mariage. C'est M""^ de Boufllers qui s'était chargée de transmettre au roi ces conditions presque humiliantes pour la couronne de Suède. On comprend que Gustave dut se fatiguer de l'affaire. Elle ne se termina qu'après un nouveau voyage du roi à Paris, pendant lequel il put s'assurer par lui-même des avantages considérables de cette alliance. Mais ce qui enleva les derniers scrupules et les dernières hésitations du roi, ce fut l'art avec lequel son jeune ambassadeur acheva de se ruiner à propos et s'endetta même de 200 000 francs pour faire honneur à la couronne de Suède et fêter dignement le séjour de Sa Majesté à Paris. Jamais dettes ne furent mieux placées et plus fructueuses. Les principales conditions une fois consenties par le roi, M. et M'"^ Necker durent se rendre à leur tour. Les promesses furent échangées dans les premiers jours d'octobre 1785, et le mariage se célébra le 14 janvier 1786. M"^ Necker venait d'atteindre sa vingtième année.

Pendant les sept années qu'avait duré cette singulière négociation, il ne semble pas que M"^ Necker se fut beaucoup préoccupée du sort qui se préparait pour elle ; il ne semble même pas qu'elle eût accordé quelque attention particulière à celui qui employait, pour obtenir sa main, un esprit si avisé, si plein de ressources, tant de protections et d'influences, un si

grand zèle d'ambition, puisqu'il ne pouvait être question pour lui d'autre chose en toute cette affairé. — Ces sept années représentent pour M"^ Germaine cette période enchantée de sa vie qui ne fut qu'une fête où pénétraient avec peine les austères conseils et la raison un peu grondeuse de sa mère. Les intervalles de cette fête mondaine étaient remplis par des lectures faites un peu au hasard et par des compositions de fantaisie où l'amour jouait un grand rôle; mais c'est un amour de reflet et d'imitation. Voyez-la se promenant au printemps sous les ombrages de Saint-Ouen, et vers l'automne, sur les rives du Léman, seule avec les gracieux fantômes dont son imagination peuple sa chère solitude ; elle s'exalte avec des fictions où la tristesse s'exagère à plaisir, où sa jeune âme se complaît dans des passions et des infortunes imaginaires. Elle compose avec des larmes surtout la destinée de ses héroïnes, de Mirza, d'Adélaïde, de Pauline, ces filles romanesques d'une imagination qui ne connaît encoer la vie que par les livres. Toutes ces ébauches imparfaites trahissent le modèle. Jean-Jacques Rousseau est le père de cette génération de victimes éplorées. Littérature sentimentale et fausse, qui n'est qu'un souvenir des heures brûlantes passées à lire la Nouvelle Héloïse! Il faudra, pour que le talent s'élève, qu'il se débarrasse des réminiscences et qu'il cherche l'inspiration dans l'étude directe de la nature et de la vie.

M''° Necker s'était livrée tout entière à l'attrait magique de l'éloquence de Rousseau. Elle en avait respiré l'ivresse. Et de même qu'elle avait consacré à M. Necker, dès l'âge de quinze ans, les prémisses de sa raison politique dans la lettre célèbre qu'elle lui

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adressa à l'occasion du Compte rendu, ainsi elle fit hommage à Rousseau des premiers essais de son imagination dans les compositions romanesques oii elle parlait, d'après lui, de l'amour sans le connaître. C'était encore, on le voit, de la piété filiale. Cette })iété naïve imitait tout du maître, jusqu'à la déclamation .

On peut voir, dans les Lettres sur Jemi-Jacques, qu'elle ne publia que plusieurs années plus tard, quelle influence Rousseau avait exercée sur son éducation littéraire. Dans cette œuvre, où la rhétorique abonde, quelques pages méritent de survivre par des traits heureux de sensibilité. Avec quelle vivacité l'auteur se plaint de ce que Rousseau n'ait pas rencontré une main délicate, un cœur vraiment tendre qui se soit dévoué à tant de misère et de gloire ! Ce rôle eût été si facile et si doux, de rattacher cette grande âme souffrante à la vie ! Que fallait-il pour cela? Une amitié profonde, mais pas trop exigeante, une sympathie délicate, quelques précautions dans le dévouement même. A lire ces lamentations mélodieuses, on sent qu'elle avait pris pour elle-même ce rôle dans les rêveries de sa première jeunesse. Faut-il s'en étonner ? Rousseau venait de mourir, il y avait quelques années à peine ; la sensibilité était dans l'air du siècle, et quelle imagination facile à exalter que celle de M'** Necker à vingt ans l

La voilà tout d'un coup ambassadrice et mariée, la voilà hors de cette vie toute idéale, remplie par les caprices d'une imagination qui ne voyait dans lo monde que des Jidies et des Saint-Preux , et it'l(''(! dans INm'ImI (l'une grande situation à soutenir

I,.\ .IKFNESSE DR MADAMK l)K STAËI. INI

devant le monde et a la conr, au milieu d'hostilités secrètes ou déclarées qu'elle doit rencontrer h chaque pas, et dont les unes s'adresseront à la jeune femme trop applaudie, trop prodigue de son esprit; les autres, h la fille d'un homme politique, assez populaire dans sa disgrâce pour porter ombrage à beaucoup de vanités, et trop zélé réformateur pour ne pas inquiéter beaucoup d'intérêts. Elle est seule au milieu de tant d'écueils, ne pouvant chercher un point d'appui, ni parmi les protectrices de son mari, qui, le dénouement une fois assuré, jugent la jeune héritière avec une dureté presque méprisante, ni dans son mari, qui a fait une grande affaire, rien de plus, qu'elle connaît à peine et pour qui elle est une étrangère et, il faut bien le dire, une riche bourgeoise , sans aucun usage du monde et des convenances , comme le lui répète chaque jour M'"^ de Bouffïers, et parfaitement gâtée sur Vopinion de son esprit. L'ambassadeur n'ose avertir sa jeune femme de peur de l'éloigner de lui dans les commencements . C'est la comtesse qui en témoigne elle-même auprès du roi de Suède ; elle ne cesse d'ailleurs d'exhorter le mari « à employer la fermeté, sachant que c'est la manière dont on a commencé qui décide bien souvent du reste de la vie » . Si le baron de Staël essaya de suivre les conseils de la grande dame son amie, il dut s'en repentir et reconnaître assez vite, malgré ses illusions d'homme à la mode, à quel esprit il avait affaire.

Il sembla, du reste, accepter de bonne grâce, après une courte lutte, cette supériorité, et s'en fit même honneur auprès du roi son maître, qui, charmé d'à-

voir pour ambassadrice une des femmes les plus spirituelles de Paris, exprima le désir de recevoir d'elle une chronique de la cour et de la ville. C'est cette chronique , sous le titre de Bulletins de nouvelles, de 1786 à 1791, que M. Geffroyaeu la bonne fortune de retrouver et de publier en partie. Cette intéressante publication comble une lacune importante dans la biographie de M'^'^de Staël, et nous révèle ses impressions personnelles, ses réflexions, ses pressentiments, dans les dernières années de la royauté.

Le style de ces Bulletins n'est pas toujours très facile ni très naturel. La jeune femme qui les écrit se souvient peut-être un peu trop qu elle écrit à un roi, que ce roi est devenu son maître, qu'elle doit s'efforcer de s'intéresser à sa gloire. Elle a d'ailleurs entendu si souvent vanter ce fameux Gustave, dans les cercles les plus brillants, chez M">'^ d'Egmont, chezM"^ de La Marck, chez M""" de Boufflers, qu'elle veut, elle aussi, se mettre à la hauteur de ce ton héroïque. Elle n'y réussit que médiocrement, comme le prouve ce début du premier bulletin : « J'ai conçu pourquoi l'on attribuait à Louis XIY tout ce qui s'était fait sous son règne, et foi senti le désir de rendre suédois tout ce qui a de Vâme et du génie. » Décidément M'"*' de Staël n'est pas faite pour l'adulation , même sous forme épique. La louange, sous sa plume, tourne à l'emphase.

Mais dès qu'elle s'affranchit des solennités de l'exorde, des compliments qu'elle croit devoir à son nouveau souverain, et qu'elle s'abandonne à sa libre inspiration, le ton devient immédiatement plus aisé, plus piquant. Les anecdotes coulent de source, près-

que toujours bien choisies pour peindre l'esprit et les mœurs du temps, les tristesses de l'agiotage, auxquelles certains ministres même prennent part ; les iniquités de la procédure, l'abus des lettres de cachet , les inquiétudes de l'opinion qui exagère tout, même le mal, et compromet par là le remède, a C'est le défaut des Français, dit-elle fmcment, de ne se jamais contenter de ce qui est vrai; il faut qu'ils ajoutent à tout, et, loin d'augmenter l'effet, il leur arrive souvent de détruire, par une légère circonstance inventée, la foi qu'on avait à tout ce qui ne l'est pas. Depuis que le Mémoire a paru (un mémoire en faveur d'un comte de Sanois, enfermé à Charenton sur la demande de sa fille et de sa femme), on fait chaque jour de nouvelles histoires sur les prisonniers enfermés par lettres de cachet. La moitié est sans doute imaginée; mais cette idée suffit-elle pour tranquilliser V humanité? » (Mars 1786.) L'arbitraire touche visiblement à son terme. La conscience publique est avertie : elle s'émeut, elle s'indigne. On suit avec plaisir ce réveil dans la correspondance de la jeune ambassadrice. Déjà son esprit sérieux, sa raison politique, sa révolte contre les abus de pouvoir s'annoncent. Il faut lire l'histoire, moitié plaisante, moitié sentimentale, à'un dîner de bienfaisance qu'elle a fait à Auteuil. — Un dîner de bienfaisance, il n'y a que le dix-huitième siècle pour inventer ces mots-là, des mots à la Montyon. — Ce dîner se donnait en l'honneur de la femme d'un épicier qui, ayant trouvé dans la rue une lettre d'un prisonnier de Bicêtre, avait remué pendant trois ans entiers le ciel et la terre pour obtenir sa délivrance et l'avait enfin obtenue. C'était

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là un de ces coups d'État de l'opinion qui vont devenir de plus en plus fréquents, irrésistibles. Cette fois l'opinion, en faisant fête â l'homme qu'elle avait fait sortir de prison, après trente-cinq ans de captivité subis pour une étourderie, et en associant à ces ovations l'humble femme qui avait été l'instrument de sa délivrance, flétrissait l'ancien régime. L'Académie française décernait le prix de vertu à cette brave femme, et toute la belle société de Paris applaudissait à ces signes précurseurs. M'"*^ de Staël les recueillait avec sagacité et les transmettait à son roi. A tout cela se mêlaient des anecdotes frivoles, galantes même ; une entre autres, histoire bien française, disait M'"^ de Staël, sur les trois maîtres de déclamation qui avaient donné des leçons à une débutante de la Comédie-Française : deux abbés et un coadjuteur.

Enfin arrive le grand jour où la nouvelle ambassadrice est présentée sous son nouveau titre à la cour. Bien que le mariage fût du mois de janvier, il paraît que la présentation n'eut lieu qu'en novembre. « La reine m'a reçue avec bonté, ainsi que le roi ; elle m'a dit qu'il y avait longtemps qu'elle avait envie de faire ma connaissance, et de cette manière-là elle paraît distinguer tout ce qui pointe le nom de suédois. Huit jours après, j'ai été dîner chez M. de Vergennes avec l'ambassadrice d'Espagne ; il nous a prises toutes les deux par la main pour nous faire passer ensemble. »

D'ailleurs, M'"^ de Staël n'est pas éblouie par le spectacle de la cour : elle le retrace avec bien de la gaieté et de l'esprit : « Il y avait une telle foule à Fontainebleau, qu'on ne pouvait parler qu'à deux ou trois personnes qui jouaient avec vous, et l'on ne retirait

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du plaisir d'être dans le monde que l'agrément d'être étouffé ; mais c'était surtout autour de la reine que les flots de la foule se précipitaient. Il est, je crois, difficile de mettre plus de grâce et de bonté dans la politesse ; — elle a même un genre d'affabilité qui ne permet pas cV oublier quelle est reine, et persuade toujours cependant qu'elle Voublie. L'expression du visage de tous ceux qui attendaient un mot d'elle pouvait être assez piquante pour les observateurs. Les uns voulaient attirer l'attention par des ris extraordinaires sur ce que leur voisin leur disait, tandis que, dans toute autre circonstance, les mêmes propos ne les auraient pas fait sourire. D'autres prenaient un air dégagé, distrait, pour n'avoir pas l'air de penser à ce qui les occupait tout entiers ; ils tournaient la tête du côté opposé, mais malgré eux leurs yeux prenaient une marche contraire et les attachaient à tous les pas de la reine. D'autres, quand la reine leur demandait quel temps il faisait, ne croyaient pas devoir laisser échapper une semblable occasion de se faire connaître, et répondaient

bien au long à cette question Sans doute, ajoute-

t-elle, ce tableau n'est pas nouveau pour un roi, toutes les cours se ressemblent. » Mais c'est précisément parce que cette peinture est de tous les temps, qu'elle mérite d'être recueillie. Il est impossible de saisir d'un coup de crayon plus rapide et plus vif les aspects divers des groupes de courtisans, toutes les attitudes de l'attente et de l'ambition.

Sur la foi de je ne sais quelle légende de la cour, on dit que la brillante ambassadrice qui la jugeait si bien n'y obtint qu'un succès médiocre. Tout son esprit, toute sa supériorité d'intelligence, ne purent pré-

\aloir contre un tort irrémissible, presque un crime, un défaut de goût dans sa toilette. On assure que cette jeune femme, qui écrivait à un roi des bulletins si pleins de verve, ne sut jamais s'habiller. Quelques personnes en plaisantèrent, diton, chez M. le comte d'Artois, peut-être même, un matin, dans la chambre de la reine. S'il y eut demidisgràce, on en trouve des raisons plus sérieuses, qui peuvent se ramener à une seule : la situation de M. Necker vis-à-vis de la cour. Il était à cette époque le favori de l'opinion : dès lors ne devait-il pas être suspect au parti extrême qui s'efforçait de prévaloir à Versailles et qui n'épargnait pour cela ni intrigues ni calomnies?

Quand la Révolution commença, le rôle de M. Necker se trouvait indiqué d'avance. Il tenta de s'mterposer utilement entre elle et la royauté. Ministre de la nation autant que du souverain, il devint l'objet de toutes les jalousies et des haines du parti de la cour. Malheureusement sa personnalité excessive, trop sensible aux caresses de la popularité, l'exposa plus d'une fois à de justes critiques. Gustave III écrivait en marge d'une dépêche de son ambassadeur, à la date du 9 juillet 1789, ces mots qui révèlent un discernement assez juste de la situation : « Il faut demander au baron de Staël quel est le véritable plan de M. Necker, car je n'en vois pas d'autre encore que de briller en paraissant le modérateur du royaume, et cela aux dépens du roi et de la France. » Or, rien ne s'use plus vite, dans ces grandes crises de l'histoire, que le rôle de modérateur. C'est le rôle que M. Necker voulut reprendre, lorsque tombé du ministère, sous une intrigue

de cour, il y fut rappelé par une formidable émeute, ce qui est, de toutes les manières d'arriver au pouvoir, la plus mauvaise. M'"® de Staël ne s'y trompe pas. « Dans d'autres circonstances, écrit-elle, j'aurais appris à Votre Majesté le maintien de mon père ; mais on lui remet le vaisseau si près du naufrage, que toute mon admiration suffit à peine pour m'inspirer confi'ance. »

Le naufrage était tout près, en effet, et cette fois sans espoir. Quand tout fut perdu pour cette royauté que M. Necker aurait voulu sauver en ne sacrifiant que l'ancien régime ; après que Mirabeau eut disparu lui-même et que la partie fut engagée entre la monarchie et la république ; après le 10 août, après le 2 septembre, M'"« de Staël sortit de Paris à travers mille périls et se réfugia près de son père dans ses tranquilles montagnes. Là, elle essaya d'oublier. Impuissante à empêcher les crimes qui déshonoraient une révolution qu'elle avait rêvée si généreuse et si belle, elle aurait voulu anéantir en elle tout souvenir, le mouvement même de son esprit : elle se serait reproché, écrivait-elle plus tard, jusques à la pensée, comme trop indépendante de la douleur.

Une seule fois elle éleva la voix, ce fut en faveur de cette reine qu'elle nous montrait tout à l'heure si gracieuse dans son triomphe au milieu des fêtes de Fontainebleau . G ' était le moment où la France assistait silencieuse au procès de Marie -Antoinette, tandis que sur la paille d'une geôle son fils traînait sa royauté dérisoire que des lâches essayaient encore d'avilir. Sauf de timides conspirations qui avortaient dans l'ombre,

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presque personne n'osait cléreiiclie la reine. M'"'' de Staël jeta un cri de douleur au milieu de cette consternation de la France. Sa pitié s'indigna jusqu'à l'éloquence; une voix émue retentit dans ce grand silence que la peur avait fait d'avance autourde l'échafaud. Ce fut le génie d'une femme qui osa protester contre le crime national par cette belle défense adressée à la Convention, et la dernière reine de France eut du moins en mourant son oraison funèbre.

Si Marie-Antoinette, la veille de sa mort, a lu ces pages où respire la plus généreuse colère avec la plus délicate pitié, elle se souvint peut-être avec attendrissement de cette jeune femme qu'elle avait aperçue autrefois aux grandes réceptions de Versailles, et dont la toilette bizarre avait été un objet de railleries parmi les courtisans. Où étaient-ils maintenant ces beaux railleurs, et que faisaient-ils pendant que la fdle de M. Necker, froidement accueillie alors, prenait sa revanche en plaidant courageusement la cause de la reine devant l'opinion publique et devant la postérité?

SOUVENIRS DE COPPET (sUITe). — MADAME DE STAËL ET LES ALLEMANDS.

Parmi les souvenirs intéressants du château de (loppet, on ne peut omettre une des œuvres les plus considérables de ce siècle, qui y fut composée en 1809, après une longue préparation, après d'innombrables conversations et plusieurs voyages : VAllema-

Depuis 1804, il s'était établi à Coppet une véritable colonie de la littérature allemande, aux portes de la France. W. Schlegel en était le chef reconnu, on pourrait dire absolu. La confiance de M""^ de Staël l'avait investi d'une sorte de dictature intellectuelle, dont il usait et abusait sans remords. Il ne faut pas trop le regretter. Grâce à lui, hôte assidu de Coppet pendant plus de sept années, précepteur du jeune de Staël, ami de la châtelaine, il attirait dans ce cercle privilégié les représentants les plus divers et les plus célèbres de la poésie du Nord, depuis l'excentrique Zacharias Werner, que nous avons vu y paraître, jus- (pTau Danois (Ehlenschlœger, qui passa plusieurs

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mois de suite à Coppet dans renchantement de ces fêtes de l'esprit français.

Par ses relations personnelles avec les écrivains les plus illustres de son pays, par l'étendue et l'universalité de sa science, par la verve presque violente de ses discussions, par l'àpreté même de ses paradoxes et de ses déclamations contre le théâtre français, Schlegel aidait puissamment l'esprit si vif et si ouvert de M'"*^ de Staël à se délivrer de certains préjugés de l'éducation nationale et à faire pour elle-même ce qu'elle voulut faire un jour pour la France, quand elle entreprit de nous familiariser, par une œuvre longtemps méditée, avec les littératures étrangères.

Ici encore, comme sur d'autres points, il se trouva que sans y prétendre, elle travaillait de concert avec Chateaubriand. Ces deux grands esprits, profondément divisés par des idées essentielles, ne ressentant l'un pour l'autre qu'un goût médiocre, poursuivant, en apparence au moins, des buts très différents, se rencontrent poui'tant, à chaque instant, dans l'histoire littéraire du dix-neuvième siècle, réunis par l'instinct même de leur génie dans une œuvre commune : la réforme, la renaissance des lettres françaises. Pour que cette renaissance fût féconde, il fallait obtenir que l'esprit national fit connaissance avec d'autres civilisations et se déshabituât, dans la sphère des idées, d'un patriotisme ombrageux qui aurait rétréci ses inspirations et stérilisé ses efforts vers un idéal nouveau. Il fallait montrer cet idéal réalisé partiellement au moins dans d'autres pays par des œuvres éclatantes, presque ignorées de la France. M™® de Staël et Chateaubriand se partagèrent, sans bien

s^en rendre compte à eux-mêmes, ce travail d'initiation de l'esprit français. Chateaubriand, qu'un long séjour et la connaissance de la langue anglaise avaient familiarisé de bonne heure avec la Grande-Bretagne, en goûte mieux la littérature et la représente spécialement en France. Son Essai sur les révolutions et le Génie du christianisme abondent en réminiscences des poètes bretons. Mil ton, qu'il devait traduire un jour, est analysé et senti avec feu; plus tard, des études sur Shakespeare compléteront cette œuvre que Chateaubriand accomplit presque à son insu, en suivant la pente de ses inclinations, sans les raisonner. M'"^ de Staël fit pour la littérature allemande le même travail, plus régulier et approfondi : elle y employa un esprit persévérant et capable de longs efforts : c'est dans un dessein plus ferme — je dirais volontiers plus viril — qu'elle conçut et qu'elle exécuta son grand ouvrage. L'idée de cette œuvre remonte à 1805, peut-être même plus haut. Dès l'année 18U0, M'"'' de Staël annonce à M. deGérando qu'elle apprend l'allemand. En 180!2, dans une lettre du 8 brumaire au même correspondant, elle* se montre déjà très préoccupée du système de Kant, qu'elle ne connaît encore que par l'ouvrage de Villers^ Mais c'est en 1803 que le projet considérable de faire connaître l'Allemagne à la France paraît arrêté dans son esprit ; c'est depuis cette époque qu'il se développe graduellement; c'est l'heure décisive où elle entreprend son grand voyage de découverte, d'exploration aux sources mêmes de cette litté-

4. Souvenirs êpistolaires de M'^^ hrcamier et il/'"® de Sfaê', par M. de Gérando.

rature, qui étaient alors pour la France k peu près aussi inconnues que les sources du Nil.

C'est un épisode de ce voyage en Allemagne, la rencontre de M'"^ de Staël avec Gœthe, que je voudrais raconter d'après des documents nouvellement publiés en France, comme la Correspondance entre Gœthe et Schiller. Cet épisode marque le point culminant du pèlerinage littéraire de M'"'' de Staël. Avec Gœthe, elle touche aux sommets de la littérature allemande. Il est intéressant de savoir quelles impressions elle emporte de cette rencontre, quels souvenirs elle y a laissés d'elle-même. Ce sont jeux littératures en |)résence, deux esprits du premier ordre. Comment se sont-ils jugés l'un l'autre?

Gœthe avait cinquante-quatre ans. Il était à l'apogée de son bonheur d'homme et de poète. La période la plus féconde d'explosion de son génie venait de s'achever. Les premières œuvres, celles de la jeunesse, à tout jamais mémorables, Werther et Gœtz, avaient été suivies, à différents intervalles, des chefs-d'œuvre de sa merveilleuse maturité : Wilhelm Meister, Torquato Tasso, Egmont, Iphigénie, Hermann et Dorothée. Il était à cet âge unique de la vie des grands •. hommes où ils jouissent à la fois d'un immense travail accompli, d'une gloire incontestée et toujours ; croissante, de la pleine conscience de leurs facultés J créatrices, qui ne sentent pas encore la fatigue des " grands efforts, de l'incertitude même de la vaste carrière qu'il leur reste à parcourir, de cet inconnu des œuvres futures qui est aussi une jouissance. Sa fortune était à la hauteur de son génie. On sait qu'il élnit le coiiseillor, plus que le ininistro, l'ami le plus

intime de Charles-Auguste, le duc de Saxe-Weimar, et qu'il ne s'était servi, depuis vingl-liuit ans, de son pouvoir que pour faire de cette petite cour de Weimar un lieu de délices, un séjour enchanté pour les plus hrillants esprits de l'Allemagne. L'idolâtrie de ses compatriotes ne connaissait pas de mesure : c'était plus qu'un homme , presque un dieu. Weimar et l'Allemagne acclamaient VOlympien. La raison de Goethe était exposée à cette infatuation qui a si gravement compromis celle de plusieurs grands poètes de notre temps, l'infatuation de l'apothéose. S'il y résista, il faut lui en savoir gré.

Qu'était alors, en 1803, M'"^ de Staël, si on la juge comme écrivain? C'était au lendemain de Delphine; et dans les années précédentes, de 1796 à 1800, elle avait publié son livre sur VInfluence des passions, ses Lettres sur Jean-Jacques , son Essai sur la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales. Sans doute chacune de ces œuvres, même la plus rapidement improvisée à travers les distractions du monde, porte l'empreinte d'un esprit supérieur qui s'élève d'instinct aux grands problèmes . Elles n'avaient pu passer inaperçues dans cette Allemagne , si attentive à tous les bruits et à tous les mouvements de l'intelligence française, et les applaudissements des salons de Paris avaient eu leur retentissement au delà du Rhin. J'en trouve la preuve dans les lettres de Goethe, qui avait jugé avec faveur l'ouvrage sur VInfluence des passions, dès qu'il avait paru, et l'avait re'commandé à Schiller comme un ouvrage « écrit au milieu du grand monde, dans lequel vit l'auteur, et contenant II. 43

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une foule d'observations aussi hardies que délicates et spirituelles... Rien n'est plus intéressant, ajoutait-il, que de voir cette nature ardente et passionnée passer par le feu purifiant d'une révolution à laquelle on la voit prendre une part active. On serait tenté de dire qu'après cette épreuve elle n'a conservé en elle que la partie purement spirituelle de l'humanité. » M'"^ de Staël était donc, comme écrivain, très connue, appréciée même en Allemagne ; son talent, à la fois philosophique et littéraire, avait obtenu les suffrages les plus élevés de la littérature germanique, celui de Schiller et celui de Goethe. Mais enfin, ne l'oublions pas, c'était M""" de Staël avant Corinne, avant le livre de V Allemagne, avant les Considérations sur la Révolution française, avant les trois œuvres qui devaient consacrer son nom en Europe dans le roman, dans l'esthétique, dans la critique des littératures comparées, dans l'analyse et la théorie des institutions politiques.

Et cependant, à son approche, Schiller s'épouvante ; Goethe lui-même, Goethe l'olympien, ressent comme un trouble qu'il cherche en vain à dissimuler ; il ne néglige aucune occasion de différer l'entrevue, il ne s'y rend qu'avec un certain effort, avec hésitation. C'est qu'il a le pressentiment d'une supériorité dans M'"*" de Staël. Ce n'est pas celle des idées ni de l'art qu'il redoute, c'est celle de l'esprit français»

M'"^ de Staël arrivait précédée de sa réputation, et non pas seulement comme écrivain : on savait que depuis son enfance elle avait dans son pays la situation de la femme la plus spirituelle, écoutée, encensée comme toute puissance est sûre de l'être.

On n'ignorait rien de ses grands succès, ni la haute influence dont elle avait joui sous le Directoire, la part qu'elle avait prise à cette renaissance de la société française, l'histoire piquante de son entrevue avec le Premier Consul, le rôle éclatant d'opposition qu'elle avait tenté de prendre en face de la toute-puissance du maître, ni enfin les causes de cet exil qu'elle avait projeté de convertir en un voyage triomphal à travers l'Allemagne . On savait ou on devinait les défauts qui devaient être l'inévitable conséquence de ces succès éblouissants ; l'habitude de dominer dans la conversation devait avoir quelque peu gâté ce merveilleux esprit. Il y avait là de quoi faire trembler non sans raison les plus illustres représentants de l'art et de la poésie allemande. Des saillies trop vives, des réparties trop promptes dans la discussion, une mobilité trop grande d'idées, des expédients ingénieux de conversation substitués à des raisons sérieuses, l'habitude de la raillerie française toujours prompte à couvrir les défaites, voilà ce qu'on redoutait dans la célèbre visiteuse attendue à Weimar. Ce n'est pas la première fois que le génie, même sûr de lui, a eu peur de l'esprit.

Dès le 50 novembre 1805, Schiller, qui s'était fixé depuis un an à Weimar, sous le rayonnement affectueux de Goethe, annonce la grande nouvelle à son ami, retenu pour quelques semaines à léna. On sent dans cette lettre plus d'un genre d'inquiétude : « M'"^ de Staël est réellement à Francfort, et nous pouvons nous attendre à la voir bientôt ici. Pourvu qu'elle comprenne l'allemand, nous en aurons raison; mais lui expliquer notre religion (évidemment la re-

ligion de Vart) en phrases françaises; mais lutter contre la volubilité française, c'est là une tâche trop rude. » Camille Jordan avait visité l'Allemagne l'année précédente ; on ne s'était guère gêné avec lui. Goethe, à qui cette sorte de curiosité plaisait médiocrement, ne lui avait montré qu'une assez maussade humeur. Schiller sent bien qu'avec M'"^ de Staël les choses ne pourront pas se passer ainsi : « Nous ne saurions, ajoute-t-il, nous tirer d'affaire aussi aisément que Schelling avec Camille Jordan, qui était venu à lui armé de pied en cap des principes de Locke : « Je méprise Locke, dit Schelling, et l'adversaire ne souffla mot. »

Elle arrive vers le milieu de décembre, et dès le 21 Schiller transmet à son ami, toujours absent, ses premières impressions sur l'illustre et redoutable étrangère. Il y a dans sa lettre des traits d'une galanterie un peu tudesque ; mais c'est le fond qu'il faut voir, et l'on y aperç^oit une grande estime et même un commencement de sympathie, bien que les points de contact fassent défaut .

« M'"'' de Staël vous apparaîtra complètement telle que vous avez dû vous la construire déjà à priori. . Tout en elle est d'une seule pièce ; on n'y trouve aucun trait pathologique. Voilà pourquoi, malgré l'immense distance qui sépare notre pensée de la sienne, on se sent à Vaise près d'elle, on peut tout entendre de sa part et on se sent disposé à tout lui dire. C'est la représentation aussi parfaite qu'intéressante de la culture de l'esprit français. Dans tout ce que nous appelons philosophie, par conséquent sur les principes les plus élevés de toutes choses, on est en oppo-

sition avec elle, et cette opposition se maintient en dépit de son éloquence; son naturel et ses sentiments valent mieux que sa métaphysique, et son esprit s'élève souvent jusqu'à la puissance du génie. »

Le grand point pour Schiller, c'est que M'"" de Staël ne dérange pas l'idée que l'on s'est faite à l'avance de sa personne et de sa manière d'être. Il compte bien rassurer son ami d'un mot en lui disant « qu'elle lui apparaîtra telle qu'il a dû la construire à priori. » L'idée de cette construction à priori de M'""" de Staël nous semble vraiment trop plaisante; elle n'en est pas moins le trait fondamental de la lettre de Schiller. Avant tout, il faut que Goethe sache bien qu'il ne sera pas étonné, surpris, en voyant M'"^ de Staël. Ce que ces Allemands, même les plus grands, redoutent le plus dans les relations sociales, c'est d'être jetés brusquement hors de l'idée qu'ils se sont faite des personnes et des choses, c'est d'être déconcertés. Avec M'""" de Staël, rien de tel à craindre. Elle est une nature. Etre une nature était pour Goethe un rare et grand éloge. Selon lui, l'humanité se divisait en deux grandes classes : d'un côté sont les poupées, qui jouent bien ou mal un rôle appris, créatures nulles pour le philosophe, et qui forment la majorité; de l'autre côté, est le petit groupe des natures, restées telles que Dieu les a créées ^ C'était donc un fait capital, pour l'entrevue future, que M'"'' de Staël fût autre chose qu'une poupée de Paris, qu'elle fût une nature, un véritable esprit resté fidèle à son originalité.

1. Conversations de Goethe avec Eckermann, traduites pnr Délcrot, tome II, page 147.

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A côté de la louange, il y a les restrictions. Schiller reproche amèrement à M™® de Staël de vouloir tout expliquer, tout comprendre, de n'admettre rien d'obscur, rien d'impénétrable. « Ce que le flambeau de sa raison ne peut éclairer n'existe pas pour elle. De là son insurmontable aversion pour la philosophie idéaliste ; cette philosophie est pour son intelligence un air méphitique qui la tue. » •

La vérité, c'est que M'"*^ de Staël, par son éducation toute française, était mal préparée à comprendre cette philosophie transcendante pour laquelle les réalités s'évanouissent en pures formes de la pensée et la nature elle-même s'absorbe dans l'idée pure. Un peu de vertige est bien naturel en pareille circonstance. Mais elle-même a prouvé plus tard, en interprétant la philosophie de Kant, à quel point, malgré bien des défaillances et des jugements superficiels, le sens philosophique était, en elle, pénétrant et fin. — Schiller va jusqu'à lui refuser le sens poé- i tique, « du moins tel que nous le comprenons, dit-il : A aussi ne peut-elle s'approprier, dans les œuvres de ce genre, que le côté passionné, oratoire et général. » Il y a du vrai dans ce «jugement. Evidemment les facultés de l'éloquence et de la passion sont plus développées chez M'"'' de Staël que celles de l'art pur et de la poésie désintéressée, telle qu'on l'entendait dans la religion de Schiller et de Goethe. — Schiller avoue du reste d'assez bonne grâce que, malgré tout, par la netteté, la décision et la vivacité spirituelle de sa nature, M""^ de Staël doit exercer une influence agréable et bienfaisante. « Il n'y a de fatigant chez

elle que l'agilité peu commune de sa langue; il faut se faire tout oreille pour la suivre. »

Pardonnons à Schiller un peu de mauvaise humeur. En l'ahsence de Goethe, il était obligé de faire à M'"^ de Staël les honneurs de la littérature allemande, de la suivre dans toutes les excursions intellectuelles de sa mobile curiosité, de soutenir contre elle, en français, aans une langue qu'il parlait mal, les principes de son esthétique, et cela dans un moment où son âme 'était tout entière livrée au grand souffle héroïque et alpestre de Guillaume Tell. Il y a presque de la colère dans le début de cette lettre à Kœrner : « Ma pièce, que j'ai promise au théâtre de Berlin pour la fm de février, m'absorbe tout entier, et voilà que le démon m'amène ici la philosophîe française (Die franzœsische Philosophin), qui est bien, de toutes les créatures vivantes que j'ai rencontrées, la plus mobile, la plus prête au combat et la plus fertile en paroles... Elle éloigne de moi toute poésie, et je m'étonne de pouvoir faire encore quelque chose. Je la vois souvent, et comme par-dessus le marché je ne m'exprime pas facilement en français, j'ai réellement de rudes heures à passer... » Et dans une lettre du 20 février : « Enfin je suis délivré de Guillaume Tell. J'espère que l'œuvre est bonne, mais j'ai maudit mille fois la dame française qui est venue se jeter à mon cou au beau milieu de mon travail K » Ces bourrasques ne durent pas, et le naturel, qui chez lui est la générosité et la justice, reprend le dessus. « C'est aussi la plus cultivée, la plus spirituelle des femmes,

1. Correspondance entre Goethe et Schiller, avec un commentaire très intéressant de M. Saint-René Taillandier.

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et, si elle n'était pas réellement intéressante, je ne me dérangerais pas pour elle. Tu peux penser combien une telle apparition, un tel esprit placé sur les sommets de la culture française, tout à fait opposée à la nôtre, et qui nous arrive subitement du fond d'un autre monde, doit contraster avec la nature allemande, et comme elle diffère absolument de la mienne... On est obligé pourtant d'estimer et d'honorer hautement cette femme pour sa belle intelligence, son esprit libéral et si ouvert de tant de côtés. »

On a eu l'heureuse pensée de mettre en regard de cette lettre si curieuse la belle page de M'"^ de Staël sur l'auteur de Guillaume Tell, qu'elle loue de bon cœur, sans restriction aucune, et à qui elle attribue si justement Vinnocence dans le génie et la candeur dans la force : « La première fois que j'ai vu Schiller, c'était dans le salon du duc et de la duchesse de Weimar... Je soutins avec chaleur la supériorité de notre système dramatique sur tous les autres ; il ne se refusa point à me combattre, et, sans s'inquiéter des difficultés et des lenteurs qu'il éprouvait en s'exprimant en français, sans redouter non plus l'opinion des auditeurs, qui était contraire à la sienne, sa conviction intime le fit parler. Je me servis d'abord, pour le réfuter, des armes françaises, la vivacité et la plaisanterie ; mais bientôt je démêlai, dans ce que disait Schiller, tant d'idées à travers l'obstacle des mots ; je fus si frappée de cette simplicité de caractère, qui portait un homme de génie à s'engager ainsi dans une lutte où les paroles manquaient à ses pensées ; je le trouvai si modeste et si insouciant dans ce qui ne concernait que ses propres succès, si fier et si animé

dans la défense de ce qu'il croyait la vérité, que je lui vouai, dès cet instant, une amitié pleine d'admiration. » C'est avec raison qu'on a dit que c'est là une scène mémorable dans l'histoire de la poésie; ce n'est pas seulement Schiller qui se révèle ici à M'"*' de Staël, c'est l'inspiration même, le génie de l'Allemagne qui s'ouvre à la critique française.

Cependant le rôle d'initiateur pesait à Schiller; il avait hâte que Goethe vînt le remplacer dans les honneurs de l'hospitalité littéraire que l'on devait à la brillante voyageuse. « Venez, lui écrivait-il sans cesse, venez, vous qui avez plus que moi l'habitude de la langue française, vous converserez avec elle fort aisément. «Malgré tout, Goethe ne se pressait pas. Les fêtes se succédaient au palais de Weimar ; le duc et la duchesse Louise comblaient de prévenances et d'amitiés celle qui devait plus tard rendre illustre en France cette petite cour ornée des plus beaux génies de l'Allemagne. Mais, à toutes ces fêtes, à toutes ces splendeurs, l'astre-roi manquait. Goethe n'arrivait pas. Il partit enfin d'Iéna dans les premiers jours de janvier. Mais la fatalité poursuivait M'"^ de Staël et semblait contrarier à plaisir le désir passionné qu'elle avait de voir l'auteur de Werther. Il revint avec un fort catarrhe qui le retint quelques jours au lit et quelques semaines dans sa chambre. « Une partie du séjour de cette femme illustre, écrit-il dans ses Annales, fut donc pour moi de l'histoire. Nos communications commencèrent par des billets, puis vinrent des tête-àtête et les réunions en très petit comité. » Faut-il croire, comme l'insinuent les biographes, que le catarrhe vint à propos pour retarder l'entrevue re-

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cloutée, au moins dans les grands cercles, à la cour? Ce qui rend la supposition vraisemblable, c'est que Goetbe se félicite de cette façon d'entrer en matière par des billets et des visites intimes : « C'était peutêtre le meilleur moyen d'apprendre à la connaître et aussi de me faire connaître d'elle, autant que la chose était possible. »

Peu à peu, la première glace étant rompue, Goethe se livra davantage, tout en gardant toujours son sang-froid et en observant beaucoup • Il y a bien quelque malignité dans les principales observations qu'il a recueillies dans ses Annales; nous en citerons quelquesunes, en les résumant. C'est un portrait sévère, mais tracé de main de maître :

« Sa personne, nous dit-il, avait du charme aussi bien que son esprit, et elle paraissait n'être point fâchée qu'on n'y fut pas insensible. Elle me disait un jour : « Je ne me suis jamais fiée à un homme qui n'eût pas été une fois amoureux de moi. wElle voulait s'instruire de tout exactement, mais elle voulait aussi être connue, et cherchait aussi bien à faire valoir ses idées, qu'elle paraissait désireuse de pénétrer les nôtres. Elle ne s'en tenait pas là : elle voulait aussi agir sur les sens, sur le sentiment, sur l'esprit ; elle voulait éveiller en nous une certaine activité, dont elle nous reprochait le défaut. Comme elle n'avait aucune idée du travail en tant que devoir et de la situation tranquille et recueillie à laquelle doit se résoudre celui qui s'impose ce devoir, elle voulait une action continue, des effets soudains, comme en société, une conversation, une discussion, non interrompues. (Ce que Goethe, comme Schiller, ne peut pardonner à

M™«de Staël, c'est l'interruption perpétuelle au milieu de leurs graves et poétiques travaux, la perte de temps, la chose dont les amitiés françaises ont le moindre souci.)

« Je n'avais aucune raison de dissimuler avec elle, mais, ayant reçu dans ce temps un livre français qui renfermait la correspondance de deux dames avec Jean-Jacques Rousseau, je laissai voir à M'"® de Staël combien j'étais choqué de cette indiscrétion. Elle prit la chose légèrement ; elle parut même l'approuver, et fit entendre assez clairement qu'elle agirait à peu près de même à notre égard. Il n'en fallait pas davantage pour me rendre attentif et prudent, et me renfermer un peu.

« Philosopher en société, c'est discourir vivement sur des problèmes insolubles. C'était le plaisir et la passion de M™« de Staël. Naturellement, de réponse en réplique, elle arrivait d'ordinaire jusqu'aux choses de l'esprit, du sentiment, qui ne doivent se passer qu'entre Dieu et l'homme. Avec cela, elle avait, comme femme et comme Française, l'habitude de persister sur les points principaux, et de ne pas écouter exactement ce que disait l'interlocuteur. Par là, elle éveilla en moi la fantaisie de contredire, de disputer sur tout, de la mettre souvent au désespoir par une opposition obstinée. C'est alors, du reste, qu'elle était tout à fait aimable, et qu'elle faisait paraître avec le plus d'éclat la prestesse de son esprit et de ses répliques.

« J'eus aussi avec elle plusieurs conversations suivies, où elle se montrait encore fatigante à sa manière, parce qu'elle ne souffrait pas sur les événements les

plus graves un moment de réflexion tranquille ; il fallait, pour les affaires, pour les objets les plus importants, être aussitôt prêt que s'il s'était agi de recevoir un volant. Un jour, je lui soutins qu'elle était incapable d'un sérieux intérêt. Je dis qu'elle tombait cbez moi comme une bombe, qu'elle m'étourdissait d'un coup violent et voulait qu'aussitôt on sifflât sa petite chanson, et qu'on sautât d'un sujet à un autre. — Ce langage était fait pour lui plaire : elle voulait exciter une passion, n'importe laquelle. »

Tout cela était la rançon de l'esprit, et en particulier de l'esprit français, que M'»^ de Staël résumait en elle avec ses petits travers comme avec ses merveilleuses qualités.

La contre-partie de ce portrait légèrement satirique, c'est Goethe lui-même qui nous la fournit dans ces mêmes pages où il ne s'est pas montré avare de raillerie. Personne n'a loué en termes plus dignes et plus nobles que lui le projet, poursuivi avec tant de persistance par M™^ de Staël, d'apprendre à connaître à fond la société allemande, de la coordonner et de la subordonner à ses idées ; de s'enquérir des détails autant qu'il se pouvait ; de s'éclairer, comme femme du monde, sur les relations sociales ; de pénétrer et d'ap- i profondir, avec son g7^ancl esprit de femme, les idées les plus générales de la philosophie elle-même. Voici le jugement vrai, définitif, digne de l'histoire : « Quoi qu'on puisse dire et penser des rapports deM'"^ de Staël avec la société de Weimar, ils furent certainement d'une grande influence pour la suite. Son ouvrage sur l'Allemagne, résultat de ces conversations familières, fut comme un puissant instrument qui fit la première

brèche dans la muraille chinoise d'antiques préjugés, élevée entre nous et la France. On voulut enfin nous connaître, d'abord au delà du Rhin, puis au delà du Canal, ce qui nous assura une influence très sensible sur l'extrême Occident. Nous devons donc bénir cette gêne et le conflit des individualités nationales, qui nous semblaient alors incommodes et tout à fait inutiles. » C'est l'exacte vérité. Schiller et Goethe lui-même ont dû le commencement de leur popularité et le rayonnement de leur gloire en France à cette voyageuse dont la noble curiosité et l'éblouissant esprit les troublèrent plus d'une fois tous deux, l'un dans son consciencieux travail et sa religion d'artiste, l'autre dans la sérénité de sa vivante apothéose.

AxNDRÉ CHÉNIER d'aPRÈS DES PUBLICATIONS NOUVELLES. — LE POETE, Si;S VERS INÉDITS, SA MÉTHODE DE TRAVAIL*.

Il était dans la destinée d'André Chénier, non seulement d'être le dernier des classiques, un véritable ancien dans une langue moderne, mais encore d'éprouver, pour ses œuvres, la fortune d'un auteur antique, comme il en avait le génie, et de n'arriver que par fragments et, pour ainsi dire, par révélations successives, à la publicité et à la lumière. Nous tenons enfin dans nos mains l'édition sincère et complète de ses poésies. Mais après combien de vicissitudes ! Comptons rapidement les principaux moments et comme les étapes dans la publication graduelle des études du poète, montrées enfin dans leur intégrité après tant

1. Œuvres poétiques de André de Chénier, avec une notice et des notes par M. Gabriel de Chénier, 1874. — Poésies de André Chénier, édition critique psivU. Becqde Fouquières, 1872. — Documents nouveaux sur André Chénier et examen critique de la nouvelle édition de ses œuvres, par M. Bccq de Fouquières, 1875.

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de mutilations graves et d'arrangements qui ne l'étaient guère moins. André, quand il mourut, n'avait publié que deux pièces de vers, le Jeu de Paume en 1791, et V Hymne aux Suisses de Châteauvieux, qui parut au mois d'avril 1792 dans le Journal de Paris. Connu comme publiciste, le poète était à peu près ignoré en dehors d'un petit groupe d'amis et du cercle de la famille. Ses œuvres poétiques étaient restées ensevelies pêle-mêle, dans un grand désordre apparent, malgré quelques indications, des lettres grecques inscrites en tête de chacune d'elles et qui les destinaient à prendre place plus tard dans les bucoliques, dans les idylles, dans les élégies ou dans les poèmes tels que V Hermès. André Chénier avait l'habitude de mener de front plusieurs compositions, ce qui explique pourquoi si peu d'entre elles sont terminées. Son frère Joseph choisit l'une des plus parfaites , la Jeune Captive , et pour rappeler aux gens de goût, qui étaient rares et disséminés alors, le poète odieusement immolé, il publia cette dernière ode dans la Décade du 20 nivôse an m. A l'époque du Consulat, il renouvela cette pieuse tentative, et la Jeune Tarentine parut dans le Mercure du l*"" germinal an ix. En même temps, il lisait à des amis, à des collègues de l'Institut, plusieurs des plus beaux fragments qu'il retrouvait à l'état d'ébauches ou d'esquisses dans les manuscrits. Ce n'était encore, autour du nom d'André, qu'une louange timide qui commençait à naître, un applaudissement discret, comme si les rares confidents de ces œuvres craignaient encore d'être dupes ou complices de l'amitié fraternelle. Cependant

Fontanes, Joubert, M'"'' de Beaiimont, les délicats, les lettrés, répétaient avec ravissement quelques-uns de ces vers qui circulaient de bouche en bouche. Chateaubriand, dans le Génie du Christianisme, citait avec de grands éloges des fragments, tels que : Accours, jeune Cliromis, ou bien encore, Néère, ne va point te confier aux flots. Millevoye insérait dans une note de ses Élégies quelques parties de V Aveugle, et rendait à Chénier un hommage plus complet encore, bien que moins délicat, en imitant un assez grand nombre de ses beaux vers, qui, à peine déguisés, brillent et ressortent avec un surprenant relief au milieu des élégances un peu molles et des langueurs de sa poésie personnelle.

« A la mort de Marie-Joseph, en 1811, nous dit le nouvel éditeur, les manuscrits d'André passèrent entre les mains de M. Daunou avec ceux de Marie- Joseph, dont il avait été l'ami intime. En 1814, après la première Restauration, parmi les émigrés qui, dans leur exil, s'étaient occupés de la littérature de leur pays, ChênedoUé était un de ceux qui avaient donné le plus d'attention aux poésies publiées. Il crut, comme son ami Chateaubriand, que le jeune poète, emporté par la tourmente révolutionnaire, pourrait être compté parmi les écrivains royalistes, et, plein de l'idée de rattacher à sa cause un si beau génie, il alla trouver M. Daunou et lui offrir ses soins, dans le cas où l'on voudrait bien le charger de l'édition qui était à faire. » M. Daunou lui montra les manuscrits d'André, excita encore par cette communication le désir de ChênedoUé ; mais, se défiant du zèle de son visiteur, il déclina ses offres. Il

craignait sans doute de voir enrôler, malgré lui, le poète dans le mouvement politique des exagérés de la Restauration, sous un drapeau que, vivant, il n'eût peut-être pas accepté. C'est en 1819 que parut, comme essai, la première édition des œuvres poétiques d'André. (( Les éditions qui vinrent ensuite reproduisirent, mais dans un ordre et d'après des systèmes étrangers à l'œuvre originale, les mêmes pièces, en y joignant successivement ceux des fragments que le premier éditeur d'abord, puis M. Sainte-Beuve, envoyés l'un et l'autre par les libraires, vinrent choisir chez moi dans les manuscrits que je mis toujours complètement à leur disposition et dont ils prirent copie, rejetant, en l'indiquant par écrit, tout ce qu'ils nejugèrent pas devoir imprimer.» M. Gabriel de Chenier se plaint amèrement et justement d'une sorte d'abus de confiance delapartdeM. Henri de Latouche, qui n'aurait pas restitué, à beaucoup près, tous les manuscrits confiés à ses soins ; de telle sorte que, si les brouillons primitifs n'avaient été retrouvés, la source originale aurait été presque tarie par ce premier emprunt. Ce qui explique assez bien le silence qu'il opposa plus tard à de nouvelles demandes (sauf pour M. Sainte-Beuve et pour M. Egger) et le refus absolu de se dessaisir de documents si précieux, qui cette fois n'auraient pu être remplacés.

L'édition de M. de Latouche, en 1819, si incomplète qu'elle fût, offrait de telles beautés, si séduisantes et si neuves, que l'admiration publique s'attacha à l'œuvre et au nom d'André Chénier pour ne les plus quitter. Elle fut longtemps tsnue en suspens par le caractère même de cette publication visiblement ina- II. 14

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clievée, pleine de promesses et de réticences, et aussi par les révélations et découvertes successives qui venaient la compléter: celles de M. deLatouche, en 1830, hh Revue de Paî^is, celles dcM.^ainie-Beiwe, en 1859, à la Revue des Deux Mondes, les leçons de M. Egger à la SorbonneS qui décelaient une longue familiarité avec les manuscrits, enfin les éditions de M. Becq de Fouquières, en 1862 et 187*2, qui, sans apporter de pièces inédites, ont été une sorte d'événement pour les amis du poète. On peut dire qu'à certains égards ce savant éditeur a renouvelé la littérature du sujet, non seulement par le développement qu'il a donné à son étude sur la vie et les œuvres de Chénier, mais parle soin extraordinaire du commentaire lié au texte, et qui justifie parfaitement le nom d'édition critique. André Chénier s'y trouve traité, comme il aurait aimé à l'être, à la façon d'un ancien. Sa poésie se montre à nous illustrée par des notes perpétuelles où l'on peut reprendre sans doute quelques traits d'analogie risqués, quelques rapprochements forcés, mais dont l'ensemble mérite les plus grands éloges. C'est un vrai service rendu au poète et à ses lecteurs que d'avoir mis sous nos yeux tous les passages des auteurs dont il s'est inspiré. On apprécie mieux ainsi l'originalité d'André Chénier, restée intacte et libre même dans ses imitations, par l'accent personnel et le don de transformation. M. Sainte-Beuve avait ouvert cette voie, M. Egger l'avait élargie et poussée plus loin encore; M. Becq de Fouquières a touché bien près du but, en mettant à profit les travaux de ses de^

1. Ces leçons ont été publiées, avec des additions considérables, dang )a 51^ et la 52"^ leçon de l'Hellénisme en Frar^ce (1869).

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vanciers et surtout la curieuse notice de M. Boissonade sur le même sujet, demandée par M. Sainte-Beuve à l'in genieux helléniste et communiquée libéralen.ent au nouvel éditeur. On peut dire que toute la partie de commentaire et d érudition a été enlevée cette fois par un travail a peu de chose près définitif

Restait cependant à faire ce que la famille seule pouvait faire, la publication intégrale, authentique des manuscrits, exprimant la pensée totale et san réserve du poète, le rêve le plus fugitif de son imaginaion, la plus rapide palpitation de son cœur. Nous avons maintenant. Mais pour cela il n'a pas fallu attendre moins de quatre-vingts ans. Cen'estqu'aunri.

despluspersevérantseffortsquelacuriositéetlasympane publique ont forcé dans leurs retraites la pLsée et 1 œuvre du poète, gardées avec un soin jaloux pour une édition suprême qui tardait bien à venir. Ha fallu plus d un assaut pour faire la conquête définitive du poétique trésor et l'épuiser jusqu'au fond. On a eu presque autant de peine à obtenir successivement et par lambeaux les inspirations de l'adorable Muse à moitié ensevelie dans les papiers de famille et captive sous les verrous, que s'il se fût agi de retrouver 1 elegies perdues de Callimaque sous les ruines d'He r culanum ou de Pompéï.

Une notice étendue et qui mérite de faire foi

ToullVZr r","P'"' '^' '^ "'' '"'^"dré Chénier ajoute a 1 intérêt de cette édition. Nous avons là rassembles sous une forme simple, tous les souvenir^ et les traditions de la famille ; sans révéler rien qû so.t entièrement nouveau, elle fixe nos idées et con- >>rme nos pressentiments.Elle nous donne de curieux

détails sur la première jeunesse du poète, ses relations et son genre de vie à Paris, son séjour en Angleterre, ses études et sa méthode de travail. Elle nous permet de compléter l'histoire de son arrestation et de sa captivité à Saint-Lazare.

Nous éviterons autant que possible de prendre parti dans la controverse infiniment trop prolongée qui s'est élevée entre les deux derniers éditeurs. Croira-t-on, par exemple, que le portrait du poète, tracé en quelques lignes qui s'efforcent d'être exactes, ait pu déplaire aussi vivement à son petit-neveu? « A l'âge d'homme, nous disait-on , André était de taille moyenne ; ses cheveux châtain foncé frisaient naturellement à partir des oreilles , surtout derrière la tête ; il les portait courts. Son front était vaste et complètement chauve. Ses yeux étaient gris bleu, petits, mais très vifs. M'"'' la comtesse Hocquart, qui l'ayait beaucoup connu, disait qu'il était à la fois rempli de charme. et fort laid, avec de gros traits et une tête énorme. » — M. Gabriel de Chénier proteste avec une vivacité vraiment exagérée. « Il faut être en garde, s'écrie-t-il, contre ces anecdotes quêtées auprès des personnes qui affirment avoir connu le poète. Le portrait peint en miniature vers 1770 par Augustin, celui de Suvée, fait dans la prison de Saint-Lazare, par les frères Trudaine , enfin le buste de M. Étex , celui de David d'Angers, attestent qu'André n'avait ni de petits yeux, ni de gros traits, ni une tête disproportionnée avec son corps. » Tout cela, en vérité, n'importe guère. « Il était rempli de charme », disait l^jme llocquart. Le reste n'est rien. Mais comment pourrions-nous placer une telle protestation fondée

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sur des inductions aussi fugitives que celle d'un portrait et d'un buste, où tant de détails peuvent changer de valeur et de proportion, au même rang que le témoignage d'une femme d'esprit, la propre sœur de la Fanny du poète, qui avait reçu et vu si souvent André chez sa mère, à Luciennes, et qui, après de longues années, ne parlait jamais sans attendrissement de l'ami, de l'hôte bien aimé de leur maison pendant les derniers mois heureux de sa vie ? J'aborde, pour en finir avec le chapitre des récriminations inutiles S un des points qui tiennent le plus au cœur de M. Gabriel de Chénier, les amours du poète. Il soutient avec intrépidité sur ce sujet délicat deux thèses (car tout devient thèse sous sa plume) : la première, qu'André Chénier n'a jamais été, à aucune époque de sa vie, comme on l'a cru et

l. Les rectifications de M. Gabriel de Chénier tombent souvent à faux. ({ Je citerai à ce sujet, dit M. Despois, un rien, une misère, à laquelle je ne vois pas quelle importance M. Gabriel de Chénier peut attacher. Après avoir dit dans sa notice que les études d'André Chénier au collège de Navarre n'avaient eu rien de saillant, ce qui indiquerait qu'il fut un élève médiocre, M. G. de Chénier ajoute que Védition critique de IHTi s'est trompée en faisant obtenir au jeune André, à la distribution des prix de 1778, le premier prix de discours français et le premier accessit de version latine. — a Cette assertion, ditil, repose sur une confusion entre André et Constantin son frère. » — Il est sûr, pourtant, réplique M. Despois, que c'est bien André Cbénicr qui a remporté les deux petits succès signalés par M. Becq de Fouquières, non pas, comme il le dit, au collège de Navarre, mais au concours général. "Voici, textuellement copiée sur le palmarès imprimé de cette année, la mention de ce succès : « Primum orationis gallice scriptœ prœniiiim inter recentiores meritus et consecufiis est Andréas Maria de Chénier, Constantinopolitanus, e Begia Navarrœa. » C'est bien peu de chose, mais raison de plus pour ne point consacrer une quinzaine de lignes à démentir un fait insignifiant, qui, de plus, se trouve vrai. » [Revue jyolitique et littéraire, 28 novembre 1874.)

dit souvent, un homme de plaisir, même dans le premier emportement de sa jeunesse; la seconde, que les beautés chantées par lui dans ses élégies n'étaient que de pures fictions, et que la curiosité malsaine des chercheurs de noms propres a fait fausse route, par la raison que la plupart du temps il ne s'agissait que d'amours d'imagination. Nous n'insisterons pas sur cette seconde thèse. Qu'il y ait eu, à cet égard, un certain excès de curiosité et plus d'une conjecture risquée de la part de quelques critiques comme M. Charles Labitte, cela est possible; qu'il y ait une part de fiction dans ces chants consacrés à Camille, Caroline, Amélie, Glycère, Rose, cela est probable. Mais croire que tout est fiction, voilà bien un autre excès. « Il n'est pas douteux, nous dit-on, que, si André Chénier avait pu lire toutes les suppositions faites à ce sujet, elles l'auraient beaucoup amusé. » Assurément, mais est-il moins douteux qu'il eût légèrement souri, en entendant son défenseur officieux garantir la pureté de ses affections, ici ou là, et nous certifier que « là du moins les relations ne sortirent jamais des limites d'une politesse affectueuse, et que, s'il V eut amour, ce ne fut jamais un amour comme on l'entend aujourd'hui » ? Qu'en sait-on ? Peut-on être bien sûr de ces sortes de choses? La garantie est de trop. Et d'ailleurs s'imagine-t-on que vers la fin du dix-huitième siècle on entendait l'amour d'une manière beaucoup plus platonique et plus sévère que de nos jours? Nous revenons ainsi à la prétention étrange de faire d'André Chénier quelque chose comme un jeune sage. « Les hommes qui réfléchissent, nous dit-on, n'ontpas besoin, pour bien

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connaître les passions, d'avoir éprouvé toutes celles qu'ils expriment : il leur suffit de les avoir observées chez les autres ou dans les livres. André était de ce nombre. Assurément il avait plutôt analysé qu'éprouvé lui-même toutes les passions qu'il a si bien peintes dans ses Élégies. » Les lecteurs des Eglogues et des Élégies auront peine à le croire. Sans ajouter plus de foi qu'ils n'en méritent aux récits de Rétif de la Bretonne, il est parfaitement prouvé qu'à Paris, depuis son retour de Strasbourg, et à Londres, pendant qu'il y fut attaché à l'ambassade française, il fit partie de sociétés fort gaies où il apportait la fougue de sa jeunesse, son imagination ardente, un tempérament de feu. Sans doute on se tromperait fort à prendre ses Élégies pour des confessions : dans ces imaginations de poètes tout se mêle, la réalité et la fiction, tout devient matière à beaux vers. Mais quelle singulière tentative que de vouloir prouver davantage, de prétendre « qu'un homme de plaisir n'aurait pas eu l'imagination si fraîche et si féconde, qu'André avait trop de philosophie pour user des choses jusqu'à l'abus, etc ! » Tout cela est du domaine de la fantaisie optimiste et par trop vertueuse. Sans chercher les noms réels dans toutes ces héroïnes d'élégie, et sans aller jusqu'à croire qu'il avait aimé autant de fois dans la vie que dans ses vers, il serait naïf, sur d'aussi faibles conjectures, de n'attribuer à André que « les maîtresses poétiques » de Malherbe, dont il se moque lui-même si agréablement. Et pour terminer sur cette étrange controverse, à quipersuaderat-on que cette ivresse du plaisir, ce feu de sensualité, cette passion troublante et. troublée qui respire dans

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plusieurs de ses vers, que tout cela ne soit qu'un délire à froid, une pure imitation de l'antique, un travail d'artiste savant sur des réminiscences latines ou grecques?

L'intérêt de cette édition, sa nouveauté, c'est la publication du texte complet, authentique cette fois, des œuvres poétiques d'André Chénier, dans leur simple appareil d'ébauches et de projets, dans l'incohérence apparente des notes familières, dans le hasard de la pensée et les surprises mêmes de la plume, en dehors de tout arrangement ou embellissement prétendu à la façon des Latouche et des metteurs en scène, sans participation des hommes du métier, des auteurs de romances ou de romans. Ici, évidemment, l'édition nouvelle est sans rivale et doit l'être. Malgré toute sa sollicitude, sa passion même pour la gloire d'André, sur ce point, M. Becq de Fouquières est dépassé. Son travail littéraire, son commentaire savant gardera toute sa valeur, et je n'en estime médiocrement ni l'intention ni les résultats. Mais tous ses efforts, si ingénieux qu'ils soient, si heureux même pour rétablir l'ordre probable des fragQients, pour en retrouver le lien perdu ou brisé, ne peuvent entrer en balance avec la réalité même. C'est la conjecture, souvent voisine du fait, parfois même plus spirituelle que le fait, mais que le fait, une fois découvert, détruit à jamais

et remplace. Il ne faudrait pourtant pas s'attendre à de profondes modifications dans l'aspect accoutumé de ces œuvres. Les éditeurs et critiques antérieurs avaient pris l'essentiel dans les manuscrits, enlevé du premier coup la substance et la fleur de cette poésie exquise, et le public lettré, qui l'avait respirée avec ivresse, n'avait pas de révélations de chefs-d'œuvre à attendre au-delà de ce qu'il avait reçu. Mais c'est une jouissance bien délicate, quand il s'agit d'un poète comme celui-là, de se trouver en face de son œuvre même, sans intermédiaire; d'entrer dans son cabinet de travail, d'ouvrir son portefeuille (le vrai, cette fois), de surprendre l'esprit en acte dans la méthode de son inspiration (car l'inspiration en a une, quoi qu'en disent de prétendus illuminés). On aime à saisir sa pensée à la source, dans le mystère de ses affluents souterrains, au moment où elle jaillit plus ou moins troublée, à la fois prose et vers mêlés, avant le partage du limon terrestre et du flot divin.

Tout nous est donné, les résultats et la préparation du travail, les recherches savantes du poète, ses indications de plan, ses hésitations mêmes, ses innombrables variantes. On peut ainsi étudier de près comment chaque pièce est née, s'est développée, à quelle place le poète la destinait dans l'œuvre totale et définitive. « Il ne pouvait y avoir aucune confusion dans le classement des morceaux qui se rapportent aux différents genres de composition, parce que l'auteur avait pris soin lui-même de les rattacher entre eux par des signes particuliers (abréviations, lettres grecques, etc., etc.). Ces signes, dès que l'on con-

naissait la manière de l'auteur, devenaient des guides sûrs. » On ajoute que ces renseignements ont été plusieurs fois, mais toujours en vain, donnés au premier éditeur, lorsque les manuscrits furent livrés à sa discrétion. Dire qu'il n'en a tenu aucun compte, c'est trop dire. Mais il s'en est trop facilement affranchi ; il a trop souvent substitué sa fantaisie d'ordre et de convenance aux intentions du poète. « M. Sainte-Beuve, en 1838, 1840, 1841, quand il fut chargé par les libraires de compulser de nouveau les manuscrits pour les éditions alors successivement publiées, et toujours dans un système étranger à l'œuvre originale, comprit parfaitement l'importance de ces signes et dit que, s'il était chargé d'une édition, il ne manquerait pas d'en faire usage, mais que ce serait un grand travail à entreprendre; qu'il faudrait tout refaire, tout remettre dans un ordre nouveau. » Yoilà en effet ce qu'on a réalisé tardivement et ce qui mérite la reconnaissance des lettrés. Nous donnerons quelques exemples de ce classement nouveau, qui est celui-là même que le poète avait adopté et fixé dans sa pensée.

Les anciennes éditions avaient rangé plus de la moitié des pièces sous le nom générique d'Idylles. En réalité, l'auteur n'avait indiqué comme idylles que cinq sujets de compositions. Aucun doute ne peut s'élever à cet égard, puisque, seuls, ces cinq fragments portent en tête EiBuXXiov en toutes lettres ou le signe abréviatif Etâ. Ces fragments sont parmi les pièces les plus incomplètes : l'une est adressée à M. de Pange, c'est celle qui devait se terminer par ces vers charmants:

De Pange, c'est vers toi qu'à l'heure du réveil

Court cette jeune idylle, au teint irais et vermeil, etc.

La seconde n'a que deux vers, avec quelques lignes de prose indiquant le sujet. La troisième et la quatrième sont des esquisses tirées de quelques vers de Théocrite; la cinquième, plus importante, intitulée Idylle maritime, nous donne en projet une très jolie scène : des navigateurs se racontent joyeusement leurs voyages, puis, surpris par la tempête au milieu de leurs récits alternés, pleurent et gémissent d'effroi, font des vœux à tous les dieux de l'Olympe, à Jupiter, à Neptune, invoquent Apollon et Junon, promettent cent moutons, mille brebis, cent taureaux, puis, quand le calme est revenu, oublient leurs promesses; le pilote les raille tour à tour de leur terreur et de leur parjure facile :

Oui, le danger fini, les dieux sont oubliés.

Mais tout se paye enfin; patience; riez.

Quelque jour, agités de nouvelles tempêtes,

Les dieux se souviendront quels débiteurs vous êtes.

Vous leur promettrez tout, mais ils feront les sourds.

Un habile pilote, on ne l'a pas toujours ;

Et vous irez là-bas dire aux noires peuplades

Si les îles du Styx égalent les Cyclades.

Toutes les autres compositions appelées idylles par les premiers éditeurs, ou encore petits poèmes, élégies antiques, épigrammes, etc., etc., sont en réalité, dans la pensée d'André Cliénier, des églogues, ou mieux, comme l'indique le signe grec qui les accompagne, des bucoliques. \\ y a quatre-vingt-onze pièces de cette classe, parmi lesquelles les plus célèbres, V Aveugle, le Mendiant, la Liberté, le Malade, Lydé, Néère, la Jeune Tarentine, V Esclave, etc. — Les Poèmes contiennent V Invention., les fragments à' Hermès, Suzanne, Amérique, VArt d'aimery la Super-

stition, les Cijdopes littéraires, etc. Le Théâtre nous donne quelques courts fragments des comédies et des tragédies futures. Nous trouvons encore quelques satires et poésies diverses non classées ; mais surtout les Élégies, au nombre de quatre-vingt-deux, sur des sujets modernes, tirés de la vie ou du cœur du poète, même quand les noms sont antiques. Elles sont marquées du signe : "EXsy. Les Élégies italiennes et orientales étaient distinguées par ces deux signes : "Ea£ytiaA. et 'EXsY- '^^. ; ajoutez-y cinq Épîtres, dix Hymnes, les plus beaux adressés à la France, quinze odes, depuis le Jeu de paume jusqu'à la Jeune captive, comprenant les vers ravissants à Fanny : Fanny, V heureux mortel, etc., etc.; Mai de moins de roses, etc., etc.; la belle pièce lyrique : 0 Versailles, ô bois, et l'ode célèbre à Charlotte Corday, les ïambes enfin, par lesquels se terminèrent l'œuvre et la vie du poète, voilà l'inventaire du riche trésor. Nous n'insisterons pas sur les différences notables de cette classification nouvelle, préférable aux anciennes, par cela seul qu'elle est l'œuvre du poète. Ce qui est plus important encore, c'est l'idée première ressaisie, l'intention du poète retrouvée, le lien rétabli entre divers fragments égarés ou dispersés, qui avaient été autrefois réunis dans la pensée d'André Chénier et disposés pour tenir leur place dans une œuvre commune. Nous ne saurions prendre un plus frappant exemple que l'églogue intitulée V Esclave, qui ne figurait dans l'édition de 1859 que par un fragment commençant ainsi :

Triste vieillard, depuis que pour tes cheveux blancs Il n'est plus de soutien de tes jours chancelants,

Que ton fils orphelin n'est plus à son vieux père, Renfermé sous Ion toit et fuyant la lumière, Un sombre ennui t'opprime et dévore ton sein.

On avait pu se tromper à la lecture de ce fragment isolé et voir la une allusion au père du poète prisonnier. On en avait conclu tout naturellement que cette pièce avait été composée à Saint-Lazare. Cependant il y avait un vers qui gênait singulièrement une telle interprétation :

J'entends ton abandon lugubre et gémissant; Sous tes mains en fureur ton sein retentissant. Ton deuil pâle, éploré, promené par la ville. Tes cris, tes longs sanglots remplissent toute Vile.

De quelle île pouvait-il bien être question dans les plaintes du prisonnier de Saint-Lazare? Un des derniers éditeurs, pour parer à cette difficulté, imagina que ce n'était ni du père d'André Cliénier qu'il était question, ni du poète lui-même, mais de quelque autre prisonnier, détenu à la Conciergerie. Uîle s'expliquait ainsi; mais par quel ingénieux effort! Rien de tout cela n'était fondé. D'abord ce morceau portait le signe caractéristique Boux. (bucoliques) ; or il est hors de doute que tous les manuscrits qui portent ce signe sont d'une date antérieure à l'arrestation d'André et remontent au temps où il étudiait avec passion les poètes grecs réunis par Brunck.De plus ce n'était là qu'un morceau détaché d'une composition assez étendue à laquelle l'auteur lui-même a donné pour titre VEsdave, sur ce thème : Un jeune esclave né à Délos ; il est assis sur le bord de la mer ; la jeune fdle du maître, qu'il n'aperçoit point, entend ses plaintes, ses gémissements, et voit ses gestes de désespoir ; il regrette

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amèrement son amante qu'il a été forcé d'abandonner. Emue jusqu'aux larmes de tant de douleurs, la jeune fdle, sans plus attendre, court avertir son père et le supplie de lui accorder la liberté de l'esclave. Elle attire le vieil Ariston près de l'esclave gémissant... « Sois libre, Hermias, » lui crie de loin la jeune fdle. Oui, dit le père...

Il s'approche et mettant les deux mains sur sa tête : Oui, sois libre, Hermias !..

Et invoquant les dieux :

Je vous prends à témoin qu'Ucrmias de Délos Est libre. — Va, mon lils, et repasse les flots. Revois de ta Délos la rive fortunée; Dis à ta belle amante, aux autels d'IIyménée, Qu'Arislon de Ténos est un vieillard pieux, Qui porte un cœur humain et respecte les dieux.

Le charmant tableau ! Cette jeune fdle qui, sans être vue, écoute la plainte du jeune esclave, s'apitoie avec lui sur le foyer désert, sur le vieux père abandonné, sur la jeune vierge devenue veuve avant l'hymen, et fait .un retour sur elle-même, sur sa propre douleur, si elle venait à être quittée ainsi. Comme tout cela est pur, délicat, vivant; comme tout se relie et s'harmonise dans son cadre antique ! Ce n'étaient pas là des vers de prisonnier, et les murs de Saint- Lazare entendront de la même bouche de plus mâles et de plus rudes accents.

Un malentendu semblable a faussé complètement l'églogue quarante-troisième. « On a fait sur cette pièce un véritable roman, on l'a imprimée à la fm des odes, en la dédiant à M"^ de Coigny, et la datant de

Saint-Lazare. » C'est la pièce qui commence ainsi:

Blanche et douce colombe, aimable prisonnière, etc.

JNi cette dédicace ni cette date ne sont exactes. On prouve à merveille que cette pièce, qui porte en tête la syllabe grecque Bout,., n'est point une ode, mais une églogue, et qu'elle a été composée avant l'arrestation d'André. Sur le même manuscrit, il y a d'ailleurs diverses pensées qui se rattachent à d'autres sujets bucoliques et qui n'ont aucune analogie avec la situation du prisonnier à Saint-Lazare.

Ainsi s'évanouissent bien des erreurs consacrées par une interprétation trop rapide ou une fantaisie trop libre. La vraie physionomie de l'œuvre se dégage* Les amis du poète jouissent de ce plaisir délicat que l'on éprouve à voir restaurer un beau tableau et reparaître au jour le dessin propre et le coloris du maître, disparus sous les retouches plus ou moins habiles, qui n'étaient le plus souvent que des altérations. Quelle joie aussi de voir rendues à la lumière tant de petites toiles inachevées et même quelques esquisses de grands tableaux, égarées ou négligées par les premiers éditeurs, et qui montrent sous mille aspects nouveaux la merveilleuse activité du poète, la variété de son inspiration ! Vers latins, vers italiens, vers grecs (dont le texte aurait besoin d'être sévèrement revu) , fragments de toute sorte, idylles, élégies, pensées diverses , satires et ïambes inédits , que de projets curieux à consulter ! La nomenclature en serait longue. Nous nous bornerons à des indications qui permettront de mesurer le service rendu par M* Gabriel de Chénier aux lettre^ françaises,

Quoi de plus intéressant, par exemple, que ces esquisses de compositions scéniques, réunies sous le signe particulier Ôéaxt;, du nom de l'inventeur du drame grec ? Il portait dans sa tête tout un monde d'idées dramatiques, sans intention bien précise de les adapter à la scène. « Les tragédies doivent être dialoguées en vers alexandrins, et les chœurs, s'il y en a, en vers mixtes ; les comédies entièrement écrites en vers de dix syllabes et les chœurs mixtes. » Telles étaient les règles de versification auxquelles il devait s'assujettir dans la diversité de son théâtre imaginaire. On voit que, même ici, il était occupé et comme rempli de réminiscences grecques. Il voulait renouveler jusqu'au drame satyrique de Chérilos et de Pratinas, la tragédie plaisante, comme l'appelle Démétrius (tM'Çqugx xpi^ywoia), avec intervention et chœurs de Satyres. Son ambition est érudite et moderne à la fois. Voici. quelques-unes de ses vues et de ses intentions jetées par lui comme au hasard et ressaisies dans le désordre de ses notes :« Oéctu. Mévav. (composition dans le genre de Ménandre) . Il n'y a guère eu que Molière chez les modernes qui eût un véritable génie comique et qui ait vu la comédie en grand. Plusieurs autres ont fait chacun une ou deux excellentes pièces. Mais lui seul était né poète comique. // faut refaire des comédies à la înanière antique. Plusieurs personnes s'imagineraient que je veux dire par là qu'il faut y peindre les mœurs antiques. Je veux dire précisément le contraire. » C*était sa maxime si connue :

Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.

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Voici le canevas d'une des pièces où devait se réaliser cette conception. Elle était intitulée 'EXsuOépia, la liberté : « Au premier acte, Démos (le peuple) garrotté avec des liens qui s'appellent tailles, corvéCy gabelle^ etc. Des collecteurs venant le surprendre comme il mange son jambon, boit son vin. 11 paye, il paye toujours. Puis des nobles, des prêtres, se faisant des politesses, se cédant des droits, qu'il paye encore, donnant sur lui à leurs filles de joie (le mot est plus accentué) des billets payables à vue ; et lui payant, et les fdles prenant son argent et le méprisant. Nobles et prêtres lui disent tour à tour : « Eh bien ! tu chantais, tu dansais toujours autrefois. — Non, je ne chante plus, » répond Démos. — Nobles et prêtres s'en vont, lui disant l'un après l'autre à chaque plainte : « C'est pour ton bien. » — Quand ils sont partis, lui : « C'esf pour mon bien ! Ah ! et pour mon bien, garrotté ; et

pour mon bien, ruiné ; et pour mon bien, etc., etc

Eh ! Messieurs, si c'est mon bien que vous avez fait jusqu'ici, de grâce, faites-moi donc un peu de mal ! » — Surviennent des sages, des savants, avec un ou deux nobles, un ou deux prêtres : « Tu es le plus fort, lui disent-ils. — Je n'en sais rien. — Tu es le maître, tu as des droits. — Je n'en sais rien. — Essaye seulement. » Démos essaye, il s'agite. Sa puissante convulsion renverse la caverne. Quand Eleuthéria est sortie de dessous les ruines, un noble s'indigne qu'on veuille donner une aussi belle fille à ce manant :

La belle enfant, née en mon vasselage, J'ai, s'il te plaît, sur toi droit de jambage.

Comédie allégorique, conçue dans les premiers II. 15

temps de la Révolution, analogue aux Soties et Moralités du moyen âge, on peut douter que cette pièce ait été jamais destinée à la scène. On peut dire la même chose de la plupart des fragments de tragédies. Une idée scénique frappe son imagination ; il en trace rapidement l'esquisse, pour arriver à une belle situation. C'est, par exemple, saint Ambroise arrêtant sur le seuil de la cathédrale de Milan l'empereur Théodose, après le massacre d'Antioche, et lançant contre lui ce magnifique anathème :

Hosanna n'est point t'ait pour des lèvres sanglantes !

Ou bien le récit dramatique qui nous représente Ulysse se faisant connaître aux prétendants. Que de beaux vers précipités de cette bouche éloquente ! C'est le moment où Ulysse vient de subir les insultes des prétendants :

Il se dépouille alors, prêt à parler en maître, De CCS lambeaux trompeurs qui l'ont fait méconnaître ; S'élance sur le seuil, l'arc en main ; à ses pieds Verse au carquois fatal tous les traits confiés; Et là : « Nous achevons un jeu lent et pénible. Princes, tentons un but plus neuf, plus accessible, Et si les dieux encor me gardent leur faveur.... » Et la flèche aussitôt, docile à l'arc vengeur, , Va sur Antinous se lixer d'elle-même....

Il tombe. De leurs sièges, en foule, les prétendants s'élancent. Ils errent tumultueux, cherchant partout sur les murs une épée, une lance, menaçant Ulysse :

Insensés! d'une erreur ils te croyaient coupable....

Ulysse, sur eux tous roulant avec fureur

Un regard enflammé d'pne sanglante joie :

« Vous ne m'attendiez plus des campagnes de Troie,

Lâches, qui, loin de moi dévorant nia maison,

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De tous mes serviteurs payant la trahison, Osiez porter vos vœux au lit de mon épouse, Sans redouter des Dieux la vengeance jalouse, Ou qu'aucun bras mortel osât me secourir ? Tremblez, lâches, tremblez; vous allez tous mourir. »

C'est de l'inspiration homérique, puisée à la source et sans intermédiaire. Cette poésie harmonieuse et naturelle fait pâlir les vers pseudo-grecs d'une tragédie récente sur le même sujet, mise à la scène française par un poète, habile pourtant et industrieux mais si péniblement antique, si laborieusement simple ^

Une des plus importantes révélations que nous apporte l'édition nouvelle est celle des Cyclopes littéraires, poème satirique, dont le but est de flétrir la critique amère et malveillante comparée à l'œuvre des Cyclopes qui forgent dans l'antre de Lemnos les traits mortels et empoisonnés. M. Gabriel de Chénier pense que ce poème devait être assez étendu, et il croit avoir de bonnes raisons pour y distinguer trois chants. C'est d'après quelques signes matériels que l'éditeur se guide; mais il est assez difficile de reconnaître le sujet spécial de chacun de ces chants. Les mêmes pensées, diversement exprimées, reviennent plus d'une fois : la peinture de la haine et de l'envie littéraires, l'abaissement du poète chez les grands, le tableau de la république des lettres, de ses discordes, et surtout la protestation énergique et fréquente de l'auteur contre la critique, dont on dirait qu'il avait cruellement souffert. De très beaux fragments, tout préparés, ne demandaient qu'un der-

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