‹ La fin du dix-huitième siècleChapitre 83 sur 96 · V Ulysse de Ponsard · texte numérisé non relu

V Ulysse de Ponsard

228 CHAPITRE YII

nier effort, quelques liaisons à marquer et quelques intervalles à remplir pour devenir un poème d'une assez grande étendue et achevé dans son genre. Pourquoi ce dernier effort a manqué, nous le savons trop. On ne connaissait de ce poème que quelques fragments qui s'étaient égarés ailleurs, comme celui qui commence ainsi :

Ah ! j'atteste les cieux que j'ai voulu le croire, J'ai voulu démentir et mes yeux et l'histoire. Mais non ! Il n'est pas vrai que des cœurs excellents Soient les seuls, en effet, où germent les talents....

Mais il y a de beaux morceaux complètement inédits ; celui-ci, par exemple, où le poète nous retrace en traits si énergiques la fureur qui s'empare de certains esprits :

Envieux et jaloux, même dans l'avenir,

dès qu'un nouveau talent apparaît ou qu'il s'efforce d'ouvrir une voie nouvelle.

Ils voudraient, après eux, seuls remplir la mémoire, Éteindre, en expirant, le germe de la gloire. Emporter avec eux arts, muses et lauriers. Comme au jour de leur mort, cadavres meurtriers, Des monarques d'Asie, en leurs tombes jalouses, Entraînent avec eux tout un peuple d'épouses, De peur qu'un autre hymen, prompt à les engager, Les fît mères encore en un lit étranger!

Et cette sanglante peinture du poète bouffon et courtisan, coureur de ruelles, amuseur de boudoirs, parasite des soupers fins, conteur graveleux à la piste de tous les scandales, familier déshonoré des grandes dames et des seigneurs. La race en était nombreuse, de ces hommes de lettres, au déclin du dix-huitième siècle :

ANDRÉ CHÉINIER INÉDIT 229

D'iml)éciles valots, peuple singe du maître, L'amènent en riant dès qu'il vient à paraître. Des plus larges festins dévastateur ardent, Il s'assied, et le vin au délire impudent Lui dicte un long amas d'équivoques obscènes ; Puis, d'un proverbe impur ajustant quelques scènes, Il court, saute, s'agite, en son accès bouffon, Mieux que n'eût fait un singe, élève du bâton ;

Il attache une tête aux bouts-rimés nouveaux, Aux droits litigieux de plusieurs synonymes Il sait même assigner leurs bornes légitimes. Bientôt chez tous les sots on sait de toute part Jusqu'où vont ses talents; que lui seul avec art Noue une obscure énigme au regard louche et fade; Hache et disloque un mot en absurde charade ; Construit, tordant les mots vers un sens gauche et lourd, Le Janus à deux fronts, l'hébété calembour.

Quel contraste avec « le poète craintif, que l'avenir attend », qui passe ses jours et ses nuits dans la méditation d'une œuvre, dans le culte jaloux de l'art! Quel soin pour bien écrire ! Quelle sollicitude à écarter tout roseau, tout caillou :

qui troublerait le cristal argenté

De son style riant de grâce et de nature.

Doux, liquide, et semblable à l'onde la plus pure.

Il amollit ce mot qui devenait trop dur;

Il éclaircit la nuit de ce passage obscur.

Ce vers faible chancelle, il accourt, il l'étaie.

Enfin, quand il a revu mille fois ce poème, objet cbéri et cbâtié de ses amour et de ses veilles, il le laisse échapper au jour. Alors, un juge expert, un critique

S'assied, prend sa balance inflexible et subtile : ISous pensons, nous croyons. — Juge vain et débile. Si votre cœur s'embrase au vrai souffle des arts. Eh bien ! que tardez-vous d'offrir à nos regards Dans quelque noble essai, leur empreinte suprême? f^ul nest juge des arts que l'artiste lui-même.

250 CIIÂI'ITUE YII

Voilà une maxime bien contestable et qui réduirait singulièrement le rôle et le droit de la critique. Mais quelle veine d'éloquence jaillit de ce cœur ulcéré du poète !

De quel droit pensez-vous, cfoyez-vous quelque cliose?

Le sourd va-t-il à Naples, aux cliauts du Cimarose,

Marquer d'un doigt savant la mesure et le ton?

L'aveugle, se fiant aux pas de son bâton,

Dans les temples de Rome, au palais de Horence,

Vient-il trouver cent l'ois, contempler en silence

La toile où Raphaël, ivre d'àme et de feu,

A fait sur IcTliabor étinceler un Dieu?

Celle où du Titien la main suave et fine

A fait couler le sang sous une peau divine ?

Nous en avons dit assez pour marquer l'importance des trésors exbumés et qui, sans renouveler l'aspect général de l'œuvre, la varient et la complètent si heureusement. Montrons maintenant la méthode de travail du poète, les progrès ou plutôt les transformations de son art dans les courtes et rapides années que lui a mesurées la fortune.

La nouvelle édition nous met à même de mieux nous rendre compte de cette méthode, de la voir en acte, de surprendre les procédés, le détail des préparations. L'abondance des notes laissées par le poète, ses plans indiqués pour un grand nombre de pièces, ses variantes retrouvées, ses innombrables citations et renvois aux auteurs anciens qu'il imite, seraient la matière

ANDRÉ CHÉNIEH INÉDIT 251

d'une intéressante étude sur les différentes sources de son inspiration. Comment il put rester libre au milieu de tant de souvenirs qui l'assiègent, garder sa verve intacte et comme une fraîcheur toujours renaissante dans ce goût et même cette passion de l'érudition, c'est là ce qu'il est d'un grand prix de connaître, non par conjecture, mais en prenant l'esprit du poète sur le vif dans le moment même de la composition oii les idées affluent mêlées aux réminiscences.

J'ouvre au hasard le troisième volume, au livre des Élégies ; je prends la vingt-quatrième, celle qui commence ainsi :

Animé par l'amour, le vrai dieu des poètes,

Du Pinde, en mon printemps, j'ai connu les retraites,

Aux danses des neuf sœurs entremêlé mes pas, etc.

Cette pièce, sans être des plus célèbres, est une de plus intéressantes par les notes qui s'y trouvent jointes. D'abord elle est datée, ce qui est bien rare dans l'œuvre d'André Chénier. « J'ai écrit ces quatre-vingt-dix vers et ces notes le 23 avril 1782, avant l'Opéra, où je vais à l'instant même. »

Nous voilà renseignés; André a vingt ans alors. Il y a un an qu'il est sorti du collège de Navarre ; il est sur le point de partir pour Strasbourg où il va rejoindre le régiment d'infanterie d'Angoumois, auquel il est attaché à titre de cadet-gentilhomme. Il n'a pas encore entretenu cet intime commerce avec les poètes de V Anthologie grecque, qu'il ne connaîtra que pendant son séjour à Strasbourg, par les Analecta de Brunck. Il a lu Homère et quelques poètes grecs ; mais il semble qu'il connaisse surtout, à cette date, les poètes latins, Virgile, Ovide et Properce. On nous raconte

qu'au sortir du collège il fut pris d'une véritable passion de lecture. Il annotait les poètes qu'il lisait, il écrivait ses réflexions sur les marges de son exemplaire de Malherbe. Le Properce que son neveu possédait garde encore deux fiches chargées d'écriture. Presque tous les livres qui ont été entre ses mains portent des signes semblables, « indiquant les imitations à faire, la place qu'elles doivent occuper dans ses divers écrits, et contribuant ainsi à déterminer l'ordre qu'il entendait suivre dans l'assemblage des fragments de ces différentes pièces » .

L'analyse critique qu'il a donnée lui-même de cette vingt-quatrième élégie rend parfaitement compte de l'emploi qu'il faisait de ses lectures. Nous abrégeons l'analyse, mais il est curieux d'en retenir quelques détails. L'idée de ce long fragment, dit-il, lui a été fournie par un beau morceau de Properce, livre III, élégie III. Il ne s'est pas asservi à le copier ; il y a mêlé, selon sa coutume, des morceaux de Virgile, d'Horace et d'Ovide, et souvent aussi il n'a suivi que lui-même.

Reine de mes banquets, que ma déesse y vienne, Que des fleurs de sa tête elle pare la mienne....

« L'image agréable que présente ce vers est tirée d'un distique de Properce dans une autre élégie, qui est la troisième du livre l'\ »

Hâtons-nous, l'heure fuit ; im jour inexorable, Vénus, qui pour les dieux fit le bonheur durable, A nos cheveux blanchis refusera des Heurs, Et le printemps pour nous n'aura plus de couleurs.

« Ces quatre vers ne valent peut-être pas les deux de Properce :

Atque nbi jam Venerem gravis interceperit aetas, Spavserit et nigras alba scnccta coinas. »

Voici un exemple plus piquant encore de critique à propos des vers suivants :

Qu'un sein voluptueux, des lèvres (len)i-closes, Respirent près de nous leur lialcine de roses.

« Voluptueux n est pas bon. Il fallait une épithète qui peignît cette palpitation qui soulève un jeune sein. Des lèvres demi-doses ne vaut guère mieux; malheureusement c'est presque la seule rime. Le second vers me semble heureux à cause de l'haleine attribuée aux palpitations du sein. Le second hémistiche du premier vers fait passer cela, parce quen poésie un mot passe à la faveur d'un autre. »

Quelle attention à transporter dans ses vers les beautés du latin et à les acclimater dans notre langue!

Voir à quelles moissons quelle terre est heureuse.

« Tournure latine claire et précise. Je ne crois pas qu'on l'ait encore transportée en français. C'est de tout ce morceau le vers que j'aime le mieux. »

Ailleurs il nous montre comment il a lutté avec une expression neuve de Virgile :

Des feux du Midi le platane vainqueur

Entretient sous son ombre une épaisse fraîclieur.

« J'ai voulu traduire, dit-il, le frigus opacum de Virgile. Bien ou mal, c'est ce qui reste à savoir. » C'est comme une excellente école de style poétique où il s'excite, se surveille, se châtie lui même sous l'exacte et pure discipline des anciens.

Ici c'est Virgile, c'est Properce qu'il imite ; d'autres fois (plus tard surtout) ce sera Théocrite ou Callimaque, Méléagre ou Saplio. Il arrive mêrue que la réminiscence antique s'entremêle naturellement à des imitations modernes. Une de ces églogues est tirée d'une épigramme de Callimaque. Il agrandit le sujet qui est celui d'un naufragé recueilli dans un tombeau sur le bord de la mer. Il invente une légende, la Belle de Scio. L'amant est mort, la mer a rapporté le cadavre sur le rivage; elle devient folle, elle court à travers les montagnes. Longtemps après, on chantait une chanson faite par elle dans sa folie; et le poète emprunte cette chanson à Shakspeare qu'il a étudié en Angleterre, c'est celle d'Ophélie dans Hamlet:

Ne reviendra-t-il pas ? Il reviendra sans cloute. Non. Il est sous la tombe. Il attend. 11 écoute. Va. belle de Scio, meurs. Il te tend les bras. Va trouver ton amant. Il ne revendra pas.

Ainsi s'unissent dans son inspiration Callimaque et Shakspeare, sans se heurter, par l'accord le plus naturel et le plus inattendu.

Son universelle curiosité, toujours en éveil, se portait parfois vers les rares documents qui répandaient alors en Europe quelques échos de l'extrême Orient. « C'est grand dommage, dit-il, qu'un missionnaire habile n'ait pas traduit en entier le Chi-King, un recueil des anciennes poésies chinoises. On y doit trouver de fort belles choses. » Et il extrait de la description générale de la Chine qui vient de paraître quelques fragments de poésie qui ne sont pas sans beauté, un entre autres qu'il compte traduire en églogue. C'est une de ces petites chansons que les Grecs

ANDRÉ CnENIEK liNEDlT 255

appellent scolie : « Quand le soleil commence sa com'se, je me mets au travail, et quand il descend sous l'horizon je me laisse tomber dans les bras du sommeil. Je bois l'eau de mon puits, je me nourris des fruits de mon champ. Qu'ai-je à gagner ou à perdre à la puissance de l'Empereur? »

C'est encore à Shakspeare, comme il l'indique luimême, qu'il emprunte la première idée de l'églogue à laquelle il a donné le titre de Chanson des yeux. C'est dans Henri IV à l'acte III, scène f", lorsque Glendower dit : « Lady Mortimer vous invite à vous coucher sur les joncs voluptueux et à reposer votre tête sur ses genoux. » L'inspiration de ces vers se retrouve dans le commencement de cette églogue :

Viens : là sur des joncs frais (a place est toute prête. Viens, viens, sur mes genoux viens reposer ta tête. Les yeux levés sur moi, tu resteras muet. Et je te chanterai la chanson qui te plaît.

Ainsi c'est de tous les cotés, vers toutes les prairies en fleur, partout où la poésie l'invite, qu'il va chercher des sujets, des tableaux, ou simplement une nuance, une couleur, un trait fugitif, un détail expressif ou riant. Tout cela, si disparate d'origine, si divers d'occasion et de sujet, se fond harmonieusement dans son imagination. Il en tire des effets d'une variété inépuisable. Ces imitations innombrables, ébauches faites d'après l'antique ou d'après nature, et qui attendent leur emploi, rappellent ces têtes d'études, ces parties de paysages, ces esquisses rapides au crayon, qui encombrent l'atelier du peintre et qui, un jour ou l'autre, doivent se rejoindre dans quelque composition achevée, comme des éléments dispersés

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que la voix mystérieuse de la vie appelle à prendre leur place dans un organisme. L'art est comme la vie: c'est ridée créatrice qui organise les éléments, c'est le principe plastique qui donne à la matière vague et flottante des réminiscences et des inspirations confuses sa forme et son harmonie.

Ce n'est pas Chénier qui redoute l'accusation de plagiat. Il est le premier à s'en accuser. Avec quelle grâce il invite les critiques ombrageux à venir chez lui s'assurer de tous ses larcins ! Il a pris tout ce qu'il a pu, dit-il, à la muse inculte des Anglais et il s'en réjouit, tout ce qu'il a pu à l'Italie et il s'en applaudit, tout ce qu'il a pu aussi aux vieux poètes de Rome et il en est heureux; mais c'est surtout la Grèce qu'il a pillée, et comme il s'en vante 1

Là, Prométhée ardent, je dérobe les feux Dont j'anime l'argile et dont je fais des dieux.

Et voyez quelle belle et savante théorie de l'imitation dans l'inspiration, et de l'originalité gardée intacte au milieu de tant d'emprunts divers :

Tantôt chez un auteur j'adopte une pensée.

Mais qui revêt chez moi, souvent entrelacée,

Mes images, mes tours, jeune et frais ornement;

Tantôt je ne reliens que les mots seulement;

J'en détourne le sens, et l'art sait les contraindre

Vers des objets nouveaux qu'ils s'étonnent de peindre

La prose plus souvent vient subir d'autres lois,

Et se transforme, et suit mes poétiques doigts;

De rimes couronnée, et légère et dansante.

En nombres mesurés elle s'agite et chante. M

Des antiques vergers ces rameaux empruntés

Croissent sur mon terrain mollement transplantés;

Aux troncs de mon verger ma main avec adresse

Les attache, et bientôt même écorce les presse.

De ce mélange heureux l'insensible douceur

Donne à mes fruits nouveaux une antique saveur.

ANDRÉ CllÉNIEU INÉDIT 257

C'est un charme d'assister ainsi à la naissance et au développement de l'inspiration du poète. Nous pouvons désormais en suivre les phases diverses, en compter pour ainsi dire les degrés successifs. Il semble bien, le plus souvent, que c'est au milieu de ses lectures que l'idée d'une composition poétique vient à son esprit. Quelquefois c'est une traduction qui l'invite; il s'essaye à rendre un beau vers ou un morceau, il entreprend une lutte de près et corps à corps avec le modèle; d'autres fois, c'est une imitation plus ou moins détournée ; ailleurs, c'est une conception plus large, plus libre, où l'on reconnaît à peine le point de départ, la suggestion primitive, dans la transformation du sujet. Quelle que soit l'occasion plus ou moins prochaine de son travail, il prend la plume, et, sans tarder, il écrit dans le premier tumulte des idées qui se pressent comme les eaux d'une source précipitées vers une issue trop étroite. Pour suppléer à la lenteur de l'écriture, il jette à la hâte sur le papier des signes, des abréviations, qu'il faut déchiffrer; le plus souvent, comme impatient du rythme, il écrit en prose, mais dans une prose déjà pleine de mouvement, de nombre et d'images, au milieu de laquelle jaillissent tout à coup ou de beaux vers isolés, ou d'admirables morceaux qui arrivent d'un seul jet à la forme et à la lumière. Puis, si quelque difficulté de mesure ou de rime l'arrête, il ne perd pas son temps, la pensée l'emporte au-dessus de l'obstacle et l'élan se conserve jusqu'au bout. Plus tard il reviendra sur le vers inachevé, sur le morceau interrompu ; l'art et le loisir viendront combler les intervalles, lier les fragments, transformer la prose,

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travailler le marbre brut, y mettre les fines ciselures, la forte et décisive empreinte. Pour plusieurs morceaux, tels que V Aveugle, le Mendiant, la Liberté, la prose a presque entièrement disparu ; on ne voit presque plus de traces, sauf dans quelques lignes, de l'esquisse primitive; le poète a pu achever son œuvre. Pour d'autres pièces, au contraire, tout le projet primitif, le plan subsiste; c'est à peine si sur la trame uniforme de la prose se détachent en relief quelques beaux vers, suscités et comme soulevés par la force de la pensée et l'élan du rythme intérieur. Le plus souvent, il y a lutte, conflit entre la prose et le vers ; quelques parties achevées se mêlent dans des proportions inégales à des pages hâtives et précipitées. On dirait ces statues qui se dressent sous la main du sculpteur, dégageant déjà un bras, une main, une tète admirable, quand le reste du corps est encore enfoui et comme perdu dans la gaine grossière où ^ l'artiste retrouvera' un jour les formes du dieu.

Telle est l'exacte impression que nous donne l'étude de ces fragments, de ces ébauches. Il n'est pas rare d'y retrouver plusieurs projets analogues. Par exemple, il y a jusqu'à trois pièces de vers inspirées par la vingtième élégie de Properce, le songe qui représente au poète l'image de la jeune fdle noyée. En y mêlant des souvenirs de Héro et de Léandre d'Ovide, du poème des Argonautes de ValériusFlaccus, d'Apollonius de Rhodes et de Lucien dans ses Dialogues maritimes, André Chénier en a tiré deux pièces achevées, la première, Clinjsé, qui commence ainsi :

Pourquoi, belle Clirysé, l'abandonnant aux voiles T'éloiffner de nos bords sur la loi des étoiles?

ANDRE CUENIER INEDIT 239

Dieux ! je t'ai vue en songe ; et de terreur glacé, J'ai vu sur des écueils ton vaisseau fracassé, Ton corps flottant sur l'onde, et tes bras avec peine Cherchant à repousser la vague ionienne.

La seconde, Amijmone, dont on cite les premiers vers :

Salut, belle Aniymone ! et salut, onde amère, A qui je dois la belle à mes regards si chère !...

La Jeune Tarentine relève visiblement de la même conception. Mais voici l'esquisse d'une quatrième pièce, qui, bien qu'inspirée en partie par la même élégie, retourne la situation, modifie le cadre et le dénouement. C'est un pêcheur que la tempête jette mourant sur le rivage où l'attend sa bien-aimée :

Moins pâle et moins tremblante, Alcion éplorée Gémit, frappe son sein, quand la mer en courroux, Sur le sable, à ses pieds, vint jeter son époux

Mort

Couvert d'algue salée et d'une écume amère.

Et ici, un charmant tableau esquissé en prose : « Déjà il ne peut plus humore graves tollere comas (troisième vers de la vingtième élégie de Properce) ... il arrive, il reste sans force étendu sur le rivage ..., il respirait encore ... les nymphes du rivage accoururent ... elles mirent leur main sur son cœur ... elles prirent ses mains, et le souffle de leur bouche s'efforça de le réchauffer, leurs beaux: cheveux essuyant sur son front les flots de l'onde amère. » Ces trois églogucs, diversement achevées, sont sorties de la même source. On peut voir, en les comparant, avec quelle fécondité cette belle imagination variait le même sujet, puisant dans le même motif des compositions si diverses qu'on a quelque peine à en ressaisir la commune origine.

Aucun sujet ne l'attirait davantage, dans cette période de sa vie où il était tout entier livré à l'imitation de l'antiquité, que la peinture des premières et naïves curiosités des jeunes enfants, s'essayant à aimer sans savoir ce qu'ils désirent, aimant pour imiter les jeunes gens, mais déjà troublés aux approches du mystère. Il arrive à retracer d'un crayon ému ces inquiétudes naissantes, ces éveils de l'imagination à peine adolescente, ces premiers frissons de l'ingénuité qui rougit déjà du secret qu'il ignore. Virgile lui aussi avait tenté ce sujet dans sa huitième églogue :

Sœpibus in nostris parvam te roscida inala (Dux ego vester eram) vidi ciim matre legentcm. Aller ah undecimo tum me jam ceperat anniis; Jam fragiles poteram a terra contingeres ramos. Ut vidi, ut perii! ut me malus abitulit error !

Théocrite s'y était essayé avec un charme presque égal. C'est là aussi un thème cher à André : « Plusieurs jeunes fdles entourent un petit enfant, le caressent — « On dit que tu as fait une petite chanson pour Pan- « nychis, ta cousine? — Oui, je l'aime, Pannychis ; « elle est belle... » Et il dit sa chanson :

Ma belle Pannychis, il faut bien que tu m'aimes : Nous avons môme toit, nos âges sont les mêmes. Vois conjme je suis grand, vois comme je suis beau. Hier, je me suis mis auprès de mon chevreau ! Par PoUux et Minerve, il ne pouvait qu'à peine Faire arriver sa tète au niveau de la mienne.

La chanson continue, et le jeune enfant s'en va bien baisé, bien caressé par les jeunes beautés qui le suivent de loin et qui se racontent à ce propos leurs souvenirs d'enfance, leurs premières et ingénues

ANDRÉ Cil E M EU INEDIT 241

amours. Puis, tout à l'entour de ces fraîches idylles, le poète se proposait de peindre, comme ornement et décoration de la scène, quelques petits tableaux de jeunes filles : l'une soulevant sa robe jusqu'aux genoux pour entrer dans l'eau ; une autre au bord de l'eau, mollement inclinée, retenant d'une main les plis de sa robe, et de l'autre se lavant le visage; elle attend que l'eau soit calme, se regarde et rit de se voir si jolie. Pendant ce temps , quelques-unes de ses compagnes marchent vers la statue d'un dieu, tenant d'une main sur leur tête une corbeille de fleurs, et de l'autre les pans de leur robe, dans diverses attitudes qu'il se proposait de tirer des marbres, des pierres et des peintures antiques.

Mais tout cela n'est qu'un cadre au poème varié des amours adolescentes. Ici c'est une jeune fille travaillant près de sa mère. Elle devient distraite et rêveuse, laisse tomber sa navette — Sa mère la gronde de ce qu'elle ne travaille pas — « La jeune fille répond par des aveux tirés d'un fragment de Sapho. » Là, c'est le dialogue de deux enfants, Mysis et Lycas. Lycas, plus âgé d'un an ou deux, dit sa rencontre avec la belle Chloé. Puis c'est une jeune fille de dix-huit ans qui fait confidence à son amie de son amour pour le frère de son amie qui n'a que quatorze ans — Il ne voudra peut-être pas m'aimer Il

me trouvera trop vieille.... L'autre jour, il me regarda en venant me parler.

Je crus sentir mon cœur se fondre et s'écouler, Comme la neige coule au penchant des montagnes Quand le soleil revient animer nos campagnes.

Enfin c'est le récit charmant d'un jeune homme 11. 16

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qui se rappelle les innocentes et dangereuses caresses qu'il recevait autrefois. Ces douze vers s'étaient égarés hors de leur vraie place et ils n'avaient plus leur véritable intérêt d'analogie et de comparaison :

J'étais un faible enfant, qu'elle était grande et belle;

Elle me souriait et m'appelait près d'elle.

Debout sur ses genoux, mon innocente main

Parcourait ses clicveux, son visage, son sein.

Et sa main quelquefois, aimable et caressante,

Feignait de châtier mon enfance imprudente.

C'est devant ses amants, auprès d'elle confus,

Que la fière beauté me caressait le plus.

Que de fois (mais, hélas ! que sent-on à cet âge?)

Les baisers de sa bouche ont pressé mon visage!

Et les bergers disaient, me voyant triomphant :

« Oh ! que de biens perdus ! ô trop heureux enfant ! »

Sur ce thème le poète s'étend, se déploie, se varie lui-même avec une sorte de complaisance intarissable. Même dans ces petits tableaux, sous la décence des mots, circule une veine secrète de sensualité qui jaillissait du fond de l'àme d'André et qui ne disparut tout à fait que dans les derniers jours, sous le feu des mâles passions et des héroïques colères. Pour se rendre compte de ce qu'il y a encore de sensuel dans ces idylles, que l'on rapproche de ces images déjà troublées de l'enfance un admirable tableau dont elles provoquent en nous le souvenir, peut-être par contraste, et qu'un autre écrivain traçait à peu près vers la même époque. C'est une pai>e sur la pudeur écrite dans une langue exquise et tendrement colorée, qui ne pâlit pas même à côté des vers d'André : « La pudeur est on ne sait quelle peur attachée à notre sensibilité, qui fait que l'âme, comme la fleur qui est son image, se replie et se recèle en elle-même.

ANDRE GHENIER INEDIT 243

tant qu'elle est délicate et tendre, à la moindre apparence de ce qui pourrait la blesser par des impressions trop vives ou des clartés prématurées. De là cette confusion qui, s'élevant à la présence du désordre, trouble et mêle nos pensées, et les rend comme insaisissables à ses atteintes. De là ce tact mis en avant de toutes nos perceptions, cet instinct qui s'oppose à tout ce qui n'est pas permis, cette immobile fuite, cet aveugle discernement, et cet indicateur muet de ce qui doit être évité et ne doit pas être connu. De là cette timidité qui rend circonspects tous nos sens, et qui préserve la jeunesse de hasarder son innocence, de sortir de son ignorance et d'interrompre son bonheur. De là ces effarouchements par lesquels l'inexpérience aspire à demeurer intacte, et fuit ce qui peut trop nous plaire, craignant ce qui peut la blesser. » La vraie nature de l'enfance, c'est celle que nous décrit Joubert avec une délicatesse et une suavité de pinceau adorables. Il y a plus d'une affinité d'àme, de talent et de goût antique entre André Chénicr et Joubert. Mais dans l'âme de Joubert a passé comme un parfum de celle de Platon, qui spiritualise les souvenirs de l'antiquité. André est resté un enfant sensuel et charmant de l'idylle grecque. Parmi les abeilles qui ont déposé leur miel sur se« lèvres, dans son berceau, plus d'une sans doute avait butiné à travers les fleurs qui enivrent et dont on extrait les philtres de Thessalie.

Ces tentatives plusieurs fois répétées sur un même sujet, jusqu'à ce que le poète se soit contenté luimême et qu'il ait épuisé son idée; ces essais successifs, ont laissé leur trace dans Jes notes. Une aisance

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incomparable à trouver partout des compositions poétiques et des sujets de tableaux se concilie avec une extrême délicatesse de goût qui ne se satisfait que difficilement. Il en est de même' pour le style. 11 le polit avec un soin extrême et une sorte d'exigence inquiète qui revient sur l'expression essayée, la remplace de plusieurs façons différentes, clierchant un tour plus libre, modifiant une épitbète, selon le sens ou l'barmonie. On trouve dans ses manuscrits jusqu'à trois ou quatre variantes du même vers. La comparaison de ces diverses leçons est des plus instructives. On assiste à tous les soucis, à tous les scrupules de l'écrivain ; on en démêle facilement la raison ; on jouit de cette probité littéraire qui cherche toujours le mieux, et de ces repentirs quand un vers, composé à la hâte, pèche par mollesse ou par dureté.

Ce soin et cette étude du détail l'ont amené à chercher des effets nouveaux dans de savantes inversions, des rejets hardis ou la violation préméditée de la loi de la césure. Par ce côté, mais seulement par là, André Chénier offre quelque analogie avec les romantiques, et ceux-ci ont pu s'y tromper. Dès 1829, dans les Pensées de Joseph Delorme, M. Sainte-Beuve félicitait André Chénier, avec une sorte de complaisance et de satisfaction personnelle, d'avoir assoupli l'alexandrin du dix-septième siècle et, à l'aide de la césure mobile et du libre enjambement, de s'être créé un instrument à la fois libre et puissant. Ainsi dans son Aveugle, après l'invocation à Sminthée- Apollon ;

C'est ainsi (jii'aclievaiL l'Aveugle en soupirant,

ANDRE CllEiMER INEDIT 245

Et près (lu bois marchait, faible, cl sur une pierre S'asseyait. Trois pasteurs, enfauls de cette terre, Le suivaient, accourus aux abois turbulents Des molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlants.

Ou bien encore dans une élégie célèbre :

Les belles font aimer; elles aiment. Les belles

Nous charment fous. Heureux qui peut être aimé d'elles !

Sois tendre, même faible; on doit l'être un moment;

Fidèle, si tu peux. Mais conte-moi comment,

Quel jeune homme aux yeux bleus, etc.. »

Le vers de Chénier est amolli, brisé, et s'éloigne sensiblement, en ses grâces sinueuses et indolentes, du type sévère de l'alexandrin de Racine. Mais le rapprochement d'André et des romantiques doit s'en tenir à ces circonstances matérielles de coupes et d'enjambements. Pour tout le reste, pour les procédés du style, pour le genre d'imagination dans l'expression, pour le dessin et la couleur de la langue, André Chénier n'annonce rien de semblable ou d'analogue à l'école future ; il a son originalité bien tranchée, son accent propre ; s'il crée à son usage une langue, c'est qu'il l'a retrempée aux sources de l'antiquité; s'il nous paraît être dans la littérature du dix-septième siècle un écrivain nouveau, c'est comme un ancien revenu parmi nous, ce n'est pas comme un précurseur.

11 nous reste, pour donner une idée de la méthode de travail du poète, à rappeler comment luimême la décrit dans une lettre à son ami de Pange, qui voyageait en Suisse vers 1791 : « Tu sais combien mes muses sont vagabondes... elles ne peuvent achever promptement un seul projet; elles en font marcher cent à la fois. Elles font un pied à

ce poème, et une épaule à celui-là; ils boitent tous, et ils seront sur pied tous ensemble. Elles les couvent tous à la fois; ils sortiront de la coque à la fois. Souvent tu me crois occupé à faire des découvertes en Amérique, et tu me vois arriver une flûte pastorale sur les lèvres. Tu attends un morceau d'Hermès et c'est quelque folle élégie.... L'argile que j'avais amollie et bumectée pour en faire un pot à l'eau, sous mon doigt capricieux devient une tasse ou une théière. Irai-je me contraindre? Non, d'autant que mon esprit n'abandonne jamais ses premiers projets, et que par un plus grand circuit il y revient toujours. » Cette lettre n'est, sous forme familière, que le thème poétique d'une épître adressée à Lebrun. Il nous a paru curieux de rapprocher la lettre et l'épître, et de voir par quel essor naturel de la poésie la même idée s'élève et se transfigure :

Mes regards vont errant sur mille et mille objets, Sans renoncer aux vieux, plein de nouveaux projets,

Je les liens

S'égarant à son gré, mon ciseau vagabond Achève à ce poème ou les pieds ou le front. Creuse à l'autre les flancs, puis l'abandonne et vole Travailler à cet autre ou la jambe ou l'épaule. Tous, boiteux, suspendus, traînent; mais je les vois Tous bientôt sur leurs pieds se tenir à la fois.

Peut-être il vaudrait mieux, plus constant et plus sage. Commencer, travailler, finir un seul ouvrage. Mais quoi ! cette constance est un pénible ennui.

Vous avez vu sous la main d'un fondeur

Ensemble se former, diverses en grandeur, Trente cloches d'airain, rivales du tonnerre? Il achève leur moule enseveli sous terre ; Puis par un long canal en rameaux divisé Y fait couler les flots de l'airain embrasé,

ANDRE CUENIEll INÉDIT 247

Si bien qu'au même instant, cloches, petite et grande, Sont prêtes

Moi, je suis ce fondeur : de mes écrits en foule Je prépare longtemps et la forme et le moule : Puis, sur tous à la fois je fais couler l'airain ; Rien n'est fait aujourd'hui, tout sera fait demain.

Demain n'est pas venu pour le vaillant fondeur; l'airain n'a pas coulé dans les formes préparées, et le fondeur a été arraché à son atelier avant la fin de sa journée.

Cette méthode de composition presque simultanée qui fait qu'André Chénier mène de front plusieurs sujets et plusieurs pièces, les abandonnant ou les reprenant selon l'heure et l'inspiration; ce mélange et cette confusion de travaux divers, rendent assez difficile la réponse à une question qui serait du plus haut intérêt pour l'histoire si courte du génie d'André, à savoir quelle a été la loi de son progrès et de son développement poétique. On pourrait cependant, à l'aide de qiielques allusions que contiennent les pièces et les notes, et aussi à l'aide des inductions que suggèrent certains événements de la vie du poète, reconstruire à peu près l'ordre de ses inspirations et le tableau des phases successives que son esprit a parcourues.

La première période. de sa vie poétique, celle qui

va jusqu'au voyage de Strasbourg, en 1782, me semble marquée par la prédominance des poètes latins, Properce, Ovide, Tibulle, Yirgile, recherchés déjà, étudiés avec amour dans leurs textes, mais imités ou traduits avec une sorte de timidité qui ne s'est pas encore affranchie de la convention régnante. Il y a vraiment deux antiquités bien différentes, celle de Rome et celle de Grèce, comme il y a deux manières de les imiter, celle de l'abbé Delille ou celle d'André Chénier. C'est à l'antiquité latine qu'il s'attacha d'abord, et à la façon de Delille (il faut oser le dire). C'est la poésie grecque qui doit bientôt l'affranchir. Sans doute, il connaissait déjà le grec, qui était pour lui comme une langue maternelle par sa naissance et par sa famille. Fort jeune encore il traduisit même un fragment d'Homère et un autre de Sapho, comme il le rappelle dans la dix-neuvième élégie :

A peine avais-je vu luire seize priutenips,

Ma voix humble à l'écart essayait des concerts. Déjà même Sapho des champs de Mitylène Avait daio-né me suivre aux rives de la Seine.

Mais la source véritable de son inspiration n'est pas encore ouverte et jaillissante. Qu'on relise la vingtquatrième élégie, composée à l'âge de vingt ans, celle que nous avons analysée d'après le poète ; elle est uniquement remplie de réminiscences latines. Qu'on lise la trente-deuxième, qui date évidemment de la même époque, ou l'épître à Lebrun, envoyée de Strasbourg; il est facile de voir quelle large part est faite alors aux poètes de Rome, imités dans un certain ton de

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convention, dans cette manière vague et abstraite que Boileau avait mise à la mode au siècle précédent, et dont Voltaire n'est pas exempt quand il touche à des sujets antiques. On dirait, à certains vers, un très fort élève de Boileau, un Lebrun plus jeune; on sait, en effet, quel prestige le Pindarique exerça sur les commencements du poète par l'admiration qu'il sut lui inspirer. Sont-ils de Delille ou d'André Chénier des vers tels que ceux-ci ?

Aux sommets où riiœl)iis a choisi sa retraite, Enfant, je n'allai point me réveiller poète : 3Ion cœur, loin du Permesse, a connu dans ce jour Les feux de Galliope et les feux de l'amour.

Sont-ils du poète de la Jeune Tarentine ou de Lebrun ces vers pompeux, saturés d'une mythologie froide ?

Sans doute, heureux celui qu'une palme certaine Attend victorieux dans l'une et l'autre arène; Qui tour à tour convive et de Guide et des cieux, Des bras d'une maîtresse eidevé chez les dieux. Ivre de volupté, s'enivre encor de «gloire. Et qui, cher à Vénus et cher à la Victoire, Ceint des lauriers du Pindc et des fleurs de l'aphos, Sounn'c l'élégie et chante les- héros.

Mais voici qu'à Strasbourg, au même moment où il écrit ces épîtres solennellement vides à Lebrun qui l'inspire assez mal, le poète rencontre les Analecta veterum poetarum qrsecorum de Brunck, dont la première édition avait paru dans cette ville en 1776. Il les relit; il les étudie avec le marquis de Brazais, qui devient du même coup son ami ; il en nourrit son imagination avide. C'est de cette heure que date vraiment sa transformation. Sa première manière

faussement antique fait place à la conception et à l'imitation de la vraie antiquité. L'émule de Lebrun a reconnu la forme de son esprit dans cette poésie exquise et simple, ingénue et raffinée, de Théocrite, de Moschus, deMéléagre ; dans cette langue aux douceurs souveraines, pleine d'expressions neuves et fraîches, qui jaillissent sans effort de chaque situation. Il a trouvé ses maîtres, ses modèles, ses dieux. Le véritable Chénier, celui qui se pressentait vaguement luimême et que révélaient déjà quelques beaux vers , francs et naturels, le voilà qui va éclore dans sa grâce, dans sa force, dans son abondance et sa vive fraîcheur. De 1785 à 1 791 il y eut dans sa vie poétique huit années de pleine floraison, de production dans le bonheur et la joie.

Là encore, dans cette période, on discerne un certain nombre de courants divers, d'influences qui se pénétrent plus ou moins, distinctes cependant malgré les mélanges et les points de contact.

Je mets d'abord à part les compositions d'origine exclusivement grecque, celles qu'il produit avec la plus heureuse fécondité en fixant ses regards sur les beaux modèles de l'art grec. Il nous donne à la fois l'exemple et le précepte, traduisant un passage d'Oppien où le poète grec rappelle un usage de Lacédémone et qu'André applique heureusement à l'imitation des anciens.

Comme aux bords d'Eurotas

Lorsqu'une épouse est près du terme de Lucine, On suspend devant elle en un riche tableau, Ce que l'art de Zeuxis anima de plus beau, Apollon et Bacchus, Hyacinthe, Nirée, Avec les deux Gémeaux leur sœur tant désirée.

ANDRE CIIENIER INÉDIT^ 251

L'épouso les contemple; elle nourrit ses yeux

De ces objets, lioiincur de la terre et des cieux;

Et de son liane, rempli de ces formes nouvelles,

Sort un fruit noble et beau comme ces beaux modèles.

C'est bien là le secret de l'imitation originale, la conception d'après les beaux modèles, la génération dans le beau, comme disait Platon (toxo; èv tw 7,aAw). C'est de cette source que dérivent ces ravissants petits poèmes qui ont fait tout d'abord la réputation d'André, tel que V Aveugle, le Mendiant, la Jeune Malade, la Jeune Tarentine, la Liberté, etc., auxquels il faut ajouter cette pièce, une des plus étonnantes peutêtre par l'aisance du rythme, la mollesse vraiment antique et la grâce fluide du vers dans la netteté des formes et des contours, la pièce sur Un groupe de Jupiter et d'Europe dont nous ne connaissions que vingt-six vers et qui en a aujourd'hui cent dix-huit, un des plus purs chefs-d'œuvre de cet art incomparable qui, prenant quelques vers à Ovide, imitant Anacréon, puis, pour tout le reste, traduisant Moschus, nous donne d'un bout à l'autre l'illusion d'une œuvre originale .

Citons quelques vers inédits de cette pièce. Europe s'est assise sur le flanc du taureau divin ; aussitôt il fuit vers la mer et s'y précipite, fier de son fardeau.

Sur le front du Taureau la belle, palpitante, S'appuie, et l'autre main tient sa robe flottante Ouà bonds impétueux souillerait l'eau des mers. Autour d'elle son voile épandu dans les airs. Comme le lin qui pousse une nef passaj^cre. S'enfle et sur son am:mt la soutient plus légère. Mais, dès que nul rivage à son timide effroi, Nul mont ne s'offrit plus, qu'elle n'eut devant soi Rien qu'une mer immense et le ciel sur sa tète, Promenant autour d'elle une vue inquiète :

« Dieu Taureau, quel es-tu? [*arle, (aureau trompeur,

Où me vas-tu porter? N'eu as-tu point de peur

De ces flots ? Car ces flots aux poupes vagabondes

Cèdent; mais les troupeaux craignent les mers profondes.

Où sera la patrie et l'eau douce pour toi?

Es-tu Dieu? Mais des dieux que ne suis-tu la loi ?

0 palais de mou père ! ô malheureuse fille, ■ Qui pour tenter sur l'onde un voyage nouveau, Seule, errante, ai suivi ce pcrfile Taureau!... » .... Elle dit. A ces mots, pour ht tirer de peine. Du quadrupède amant sort une voix humaine : « 0 vierge, ne crains pas les fureurs de la mer Dans ce taureau nageur tu presses Jupiter. Je me choisis en maître une forme, un visage. Mon amour, ta beauté m'ont, sous ce corps sauvage , Fait mesurer des flots cet empire inconstant. La Crète, île fameuse, est le bord qui t'attend : Il m'a nourri moi-même. Et là ta destinée Te promet de grands rois, fds de notre hyménéc. » 11 dit : le bord paraît. Les Heures, en ce lieu, Ont préparé son lit... Il se relève Dieu, Détache la ceinture à la belle étrangère. Et la vierge en ses bras devient épouse et mère.

En 1784, un voyage en Italie, avec les frères Trudaine, le rapprocha tout naturellement de cette belle antiquité qu'il avait devinée à travers Moschus et Théocrite. Le ciel et la lumière sont les commentaires vivants de la poésie antique. « Avant de partir, les jeunes voyageurs avaient fait de magnifiques projets. On devait visiter la Grèce, voir Athènes, puis Smyrne, le berceau du divin aveugle. On serait allé ensuite à Constantinopïe ; André le désirait vivement, parce que, comme il le disait, Bysance était sa mère. » Mais la fatigue, la maladie dont il souffrait déjà depuis plusieurs années (les sables brûlants, comme il le dit dans une apostrophe éloquente à son mal), diverses autres circonstances, le rappelèrent à Paris,

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remettant à une autre époque, qui n'arriva pas, le beau rèvc d'aller voir la terre sacrée où son imagination habitait d'avance et avait fixé son idéale patrie. Il ne put la saluer que de loin par ces beaux vers :

Salut, (liciix de l'Euxin, llellé, Seslos, Abyclc, Et Nymphe du Bosphore, et nymphe Propontide,

llèbic, Pangée, Haemus, et Rliodopc et Riphéc; Sahit, Thrace, ma mère et la mère d'Orphée; Galata, que mes yeux désiraient dès longtemps ; Car c'est là qu'une Grecque en son jeune printemps, Belle, au lit d'un époux nourrisson de la France, Me fit naître Français dans le sein de Bysance.

Il avait trouvé en Italie de nouveaux sujets inspirés en partie par les poètes napolitains et toscans des quinzième et seizième .siècles, ces autres imitateurs de la poésie antique, et spécialement des églogues maritimes, qui le frappèrent beaucoup et dont il imita quelques-unes. Huit élégies italiennes, quatre élégies orientales, quelques projets de compositions dont la première est suffisamment indiquée par ces abrévations : "FAsy. ItcuX. Tp'.6. ca-cpr/.., et dont Sapbo devait être, avec Cydno, la triste et délirante héroïne, voilà le butin qu'il rapporta de son voyage. On peut suivre aisément la trace de ces nouvelles inspirations à travers ses ébauches.

De 1788 à 1791, il n'y aurait à noter, comme élément de variété dans l'inspiration, que le séjour en Angleterre, où il a rempli pendant trois ans et demi les fonctions de secrétaire d'ambassade auprès du marquis de La Luzerne. Il y mit à profit ses longs et pénibles loisirs en étudiant à sa source la littérature anglaise, Shakspeare surtout, qu'il comprit mieux qu'on

ne le comprenait alors en France, et auquel il rendit le plus délicat des hommages en imitant quelquesuns de ses vers. Il admire aussi Milton dont il dit magnifiquement :

Grand aveugle dont l'àme a su voir tant de choses !

Pendant ces trois années, qui lui semblèrent mortellement longues, il revenait souvent à Paris ; il y revenait avec délices prendre sa place dans les entretiens de ses amis, « au milieu de cette société parisienne si vive, si enjouée, bien qu'assombrie déjà parles préoccupations de l'avenir». Tantôt c'était chez Lebrun, qui lisait à ses amis les fragments de son poème de la Nature ; tantôt dans l'atelier de David, au Louvre, au milieu des toiles et des esquisses dont la vue enflammait l'imagination d'André ^ ; souvent chez les Trudaine, qui demeuraient place Vendôme ; dans la belle saison à Cernay, chez M"'^ Rroutin, où il rencontrait Lacretelle, de Tracy, Morellet. Enfin il fréquentait les salons de la célèbre comtesse d'Albany, alors installée dans son hôtel de la rue de Bourgogne : là se réunissait l'élite de la société parisienne ; à côté des Necker, des Montmorin, on y rencontrait les représentants de toutes les puissances de l'Europe ^ Dans le salon de sa mère, M'"^ de Chénier la Grecque,

1. André comprenait admirablement l'art, et l'on assure que David ne négligeait pas ses avis. Notre confrère, M. Charles Blanc, en donne une preuve curieuse dans son Histoire des j^eintres. Dans le tableau de la Mort de Socrate, David avait d'abord représenté Socrate tenant la coupe que lui olfrait l'esclave en pleurs. « Non, non, lui dit André Chénier, Socrate ne la saisira que quand il aura fini de parler. »

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