IS.olice de M. Docq de Toviquières
ANDRE CIIENIER INEDIT 255
comme on l'appelait, et qui demeurait rue Culture- Sainte-Gatlierine , eM face les Filles-Bleues, André voyait quelques diplomates, quelques magistrats à l'esprit cultive, des artistes, le musicien Lesuem% David, des poètes comme Lebrun, des savants tels que Lavoisier. Nous ne parlerons qu'en passant des autres cercles moins sévères, mélangés de grands seigneurs et de beautés faciles, ou des soupers de La Reynière, où il rencontra sans doute Glycère, Rose, Amélie, Camille même et Lycoris, chez lesquelles il est facile de retrouver sous des noms d'emprunt et des costumes grecs d'aimables contemporaines de la jeunesse d'André. C'est en effet le temps dont il disait plus tard : « Je me livrai souvent aux distractions et aux égarements d'une jeunesse forte et fougueuse. » L'ivresse de ses élégies trouve dans cet aveu une explication plus plausible que celles qu'imagine un peu naïvement M. Gabriel de Chénier.
C'est de la fréquentation des savants distingués qu'il rencontrait chez la comtesse d'Albany et chez sa mère, dans l'intervalle de ces plaisirs un peu fous ; c'est aussi de la méditation des écrits de Buffon et de l'ardente et confuse lecture qu'il faisait alors de Mably, de Raynal, de Burke, de Payne ; c'est de cette fermentation et de ce mélange d'idées philosophiques nouvelles et d'idées scientifiques, que sortit le grand projet de V Hermès. Sans doute on a raison de dire que l'idée de ce poème remonte assez haut dans la vie du poète et l'occupa longtemps. Mais il est per. mis de croire que le cadre primitif s'élargissait de plus en plus, à mesure que le jeune poète y versait de plus abondantes lectures, un plus grand nombre
de connaissances et d'idées ; à la fin, le cadre s'était tellement élargi que le projet devenait chimérique. C'était comme une large encyclopédie poétique qui se dessinait dans la pensée d'André. L'idée elle-même était-elle praticable ? Un poème sur la nature est-il possible à notre époque ? Nous avons eu l'occasion d'étudier avec quelques développements cette question, à propos d'un projet analogue conçu par Goethe, un poème sur la Nature, dont il traçait le plan dès 1798 et qui l'ut l'idée fixe de sa vie, son rêve irréalisé. On me permettra de rappeler les conclusions sommaires de cette discussion où je m'appuyais précisément sur l'exemple d'André Chénier^
A la fin du siècle dernier, plusieurs poètes avaient eu la même pensée. Il y eut alors, sous l'influence de la philosophie régnante, comme une floraison de poèmes de Natura rerum, à l'imitation de Lucrèce. M. Sainte-Beuve nous a laissé de curieux détails sur ce mouvement des esprits, sur cette inspiration commune qui flottait dans l'atmosphère des idées, sur cette recrudescence de poésie encyclopédique et naturaliste qui éclata dans les dernières années de ce siècle, comme si ce siècle eût voulu, avant de finir, donner la dernière et la plus haute expression de lui-même, de ce qu'il avait voulu ou pensé, de ce qu'il avait découvert dans le domaine des faits et des idées. Sans parler de Delille et de quelques autres tentatives comme celles de Lebrun, de Fontanes, n'est-ce pas une rencontre étrange que celle d'André Chénieretde Goethe, l'un et l'autre concevant l'idée du même poème à la dis-