Philosophie de Goethe, dernier chapitre
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tance d'une dizaine d'années, l'un et l'autre animés de la même ambition et ne parvenant pas à la remplir? Qu'on ne dise pas que c'est seulement la vie qui a manqué à Chénier. Elle n'a pas manqué à Goethe et lui aussi n'a laissé, comme André, que d'admirables fragments. Ni l'un ni l'autre n'auraient pu faire davantage ; de pareilles tentatives ne peuvent être amenées à fin qu'à l'époque de la science naissante, comme au temps de Lucrèce, si même la science de ce temps mérite ce nom. Mais dès la fin du dixhuitième siècle, avec l'abondance des faits »que la science a recueillis et la précision sévère des lois dans lesquelles elle essaie de fixer cet amas flottant de phénomènes, il n'y avait qu'un poème possible sur la nature. Ce poème, c'est M. de Humboldt qui a eu la gloire de l'écrire et il s'appelle le Cosmos. Ne regrettons-pas que le rêve de Goethe et d'André Chénier soit resté un rêve. Ils n'ont pas enchaîné les détails infinis de la réalité vivante dans les liens d'une œuvre didactique, ils ont fait mieux, ils nous en donnent le sentiment et la vue d'ensemble. Goethe ouvre devant nos yeux les abîmes muets de l'être et du temps, il ressent le vertige et le frisson du mystère cosmique, qui révèle Dieu aux^ uns, qui le remplace pour les autres. André, bien que plus rarement, s'est avancé assez loin dans cette voie. Non seulement quelques beaux fragments de son Hermès, mais un petit poème sur V Astronomie qui semble en être un épisode détaché, révèlent une puissance et comme un jet de naturalisme poétique qui élève André à des hauteurs inaccoutumées. Qu'on en juge par quelques-uns de ces beaux II. 17
vers qui nous sont donnés pour la première fois :
(( Heureux, dit André, s'adressant à M. Bailly
(vers la fin de 1791 probablement) dans une sorte de programme en prose, heureux mille fois le sage qui, s'élevant au-dessus de la fange des passions humaines, habite le sommet des montagnes, étudiant l'histoire du ciel, qui est si douce et si pure, jusqu'au jour où il exhalera et rejoindra à l'àme universelle cette portion qui lui en était échue en partage et que son corps emprisonnait ! »
Salut, ô belle nuit, étincelantc et sombre !
Muse, muse nocturne, en ton brûlant délire, Lance-loi dans l'espace; et pour franchir les airs, Prends les ailes des vents, les ailes des éclairs. Les bonds de la comète aux longs cheveux de flamme. Mes vers impatients, élancés de mon âme, Veulent parler aux dieux et volent où reluit I/enthousiasme errant, fils de la belle nuit. . .
Puis le poète invoque la grande nature, mère du génie, il suit dans l'infini
Les détours de la voie argentée,
Soleils amoncelés dans le céleste azur,
Où le peuple a cru voir les traces d'un lait pur.
Terre, fuis sous mes pas ! L'éther où le ciel nage
M'aspire. Je parcours l'Océan sans rivage.
Plus de nuit. Je n'ai plus d'un globe opaque et dur
Entre le jour et moi l'impénétrable mur.
Plus de nuit, et mon œil et se perd et se mêle
Dans les torrents profonds de lumière éternelle.
Féconde immensité, les esprits magnanimes Aiment à se plonger dans tes vivants abîmes. Abîmes de clartés, où libre de ses fers, L'homme siège au Conseil qui créa l'univers ; Où l'àme, remontant à sa grande origine. Sent qu'elle est une part de l'essence divine.
J'ai pris cet exemple exprès pour bien marquer la nuance de ma pensée. Cette extase, cette ivresse de lumière et d'infmi, c'est le plus haut point où puisse monter la poésie, prenant son essor dans les phénomènes physiques. Mais enfin c'est de l'enthousiasme à propos des révélations de la science plutôt que de la science même. Ne nous en plaignons pas. Il vaut mieux que les domaines restent distincts et que les deux sortes d'inspirations ne se mêlent pas trop intimement.
Ce serait le lieu de discuter, s'il en était besoin, la question dont on a fait grand bruit dans la notice de la dernière édition, celle des croyances philosophiques ou religieuses d'André. Une note rencontrée dans les papiers de Chênedollé et reproduite par M. Sainte- Beuve, rapporte un propos d'après lequel « le jeune poète était athée avec délices. » Le nouvel éditeur prouve très bien par des dates que Chênedollé n'a pu connaître personnellement André, et que ce propos a dû être tenu par Rivarol et rapporté par Chênedollé de l'émigration en France, où il ne rentra qu'à la fin de 1799, lorsque Chénier n'existait plus depuis cinq ans. Tenons donc le propos pour une anecdote sans titre et sans preuve*, il nous reste, pour juger la question, les œuvres elles-mêmes. Or, il en ressort clairement, pour qui cherche à démêler le mouvement intérieur de l'àme dans le travail de chaque jour, que le jeune poète, grec par la forme de son inspiration, appartient entièrement d'abord, pour le fond de ses idées, à la philosophie du dix-huitième siècle. Il n'a jamais médité bien profondément sur les questions d'origine et de fin, sur les problèmes métaphysiques. lia respiré l'air des doctrines qui flottaient autour de lui, fort insouciant
de ces questions, dans la première fougue de la jeunesse; puis, à mesure que les sujets grandissent dans sa pensée et que son inspiration s'élève, il arrive aune sorte de respectueux silence sur la nature et l'origine des choses, il s'élève même j usqu'au dieu de Buffon, dieu rarement invoqué, apparaissant ou comme un nom ou comme un être supérieur à la nature, jusqu'au jour où sous l'impression des grandes indignations et des révoltes contre les triomphes du crime et l'impunité des juges assassins, il sent naître dans son cœur un instinct tout puissant, un appel à une justice vengeresse qui recueille sa protestèdion et vers laquelle monte, dans un élan suprême, sa conscience de poète et d'honnête homme.
Telle est, à ce qu'il me semble, la vérité sur les croyances d'André. Elles suivent le progrès même de son inspiration que nous avons vu se développer et s'élever de plus en plus. Je parle de l'inspiration, non du talent, qui, dès le retour de Strasbourg et le commerce intime avec les poètes grecs, est parvenu presque à sa perfection. Mais la conception grandit toujours. Il est clair que de l'idylle grecque, charmante et sensuelle, jusqu'au poème de VInvention et de VHermèSy il y a une marche continue et sans arrêt. De l'élégie toute pénétrée de volupté aux odes à Fanny, il y a une transformation sensible, celle de la sensation pure en sentiment ; le poète, tout en adorant la femme, la respecte dans ses vers et ne livre à la curiosité publique que les délicates émotions d'un cœur qui s'honore lui-même dans l'objet auquel il se consacre. Enfm de ces odes respectueusement amoureuses aux magnifiques poèmes du patriotisme indigné, à
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l'ode à C/iarlotteCorday, aux Hymnes et aux ïambes y c'est bien une autre métamorphose. Le poète a enfanté le héros, et c'est le dernier progrès de ce beau génie auquel les bourreaux barbouilleurs de lois n'ont pas laissé dire son dernier mot. •
ANDRÉ CHÉNIER (sUITe). — LE POETE PUBLICISTE.
Nous avons à considérer maintenant le poète sous ce nouvel aspect. Il ne nous paraîtra ni moins admirable ni moins grand. Nous voulons parler de sa vie politique et militante jusqu'à l'échafaud. Une série de circonstances favorables et d'heureuses découvertes a permis à la sympathie publique de le suivre presque jour par jour, surtout dans la dernière partie de son existence, de le voir à l'œuvre, combattant à visage découvert et d'un'cœur intrépide les doctrines et les hommes de la terreur, qui s'annonçait longtemps avant l'heure de son règne officiel. Un critique passionné pour la gloire de son jeune héros, dont nous avons déjà rappelé avec honneur le nom et les travaux, M. Becq de Fouquières, a dévoué plusieurs années de recherches, non seulement à commenter les œuvres poétiques et les œuvres en prose, moins connues et tout aussi dignes de l'être, mais aussi à recueillir et à classer toutes les informations qui peuvent éclarer l'histoire douloureuse de sa captivité et de sa mort. En même temps
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qu'en son nom personnel et avec un zèle que rien ne lassait M. Becq de B'ouquières conduisait cette enquête, le neveu du poète, M. Gabriel de Chénier, rassemblait tous les souvenirs et les traditions de la famille et les plaçait sous nos yeux.
D'après cet ensemble de renseignements , nous croyons être en mesure de nous prononcer en connaissance de cause sur les véritables motifs, incomplètement connus ou défigurés jusqu'à ce jour, de l'arrestation et de la condamnation d'André Chénier. C'est une page héroïque et douloureuse à restituer à l'honneur des lettres françaises et aussi à l'honneur de ce grand parti d'honnêtes gens, qui se perpétue à travers les vicissitudes de notre histoire, et qui, tout dévoué à la juste cause de la société moderne, n'a jamais cependant transigé ni avec les crimes qui ont déshonoré son berceau, ni avec les passions qui ont plus d'une fois troublé la conscience publique en égarant le jugement de l'histoire et lui inspirant des indulgences aveugles ou complices.
André Chénier était à Londres, attaché comme secrétaire à l'ambassade de M. de La Luzerne, au moment de la convocation et de l'ouverture des états généraux. Il avait alors vingt-sept ans. Il n'est pas douteux qu'il ne partageât alors avec ivresse les grandes espérances qui traversèrent l'âme de la nation.
Il suivait d'un regard et d'un cœur ardents les premiers mouvements de cette jeune liberté, pleine de promesses et pure encore de crimes. En cela, il était d'accord avec l'immense majorité des Français, enthousiastes d'une révolution qui s'annonçait comme pacifique ; il était d'accord avec ses plus chers amis, de Pange, les frères Trudaine, avec son père, dont il partagea le patriotique espoir, les nobles illusions, jusqu'au jour où ils mirent tous deux en commun leurs tristesses et l'inconsolable regret d'avoir cru trop facilement non aux idées, qui ne trompent pas, mais aux hommes, qui exploitent et corrompent les idées. En attendant ces heures de désillusion, donnons-nous le spectacle de ces premières heures de confiance et de joie virile d'une jeune Ame qui assiste à la naissance d'une société nouvelle dans un pays et dans un siècle que l'on croyait épuisés. Assez tôt viendront les appréhensions, les indignations, les luttes implacables et sans merci.
« Tout Paris solonise », écrivait le poète Alfieri à son ami André vers le mois d'avril 1789, peignant de ce mot expressif la fièvre d'idées politiques qui agitait alors la société parisienne. Chaque Parisien, seigneur ou bourgeois, devenait législateur ; les plans de réforme et de constitution abondaient chez les libraires et dans les salons. M. de Chénier père fit comme tout Paris, il solonisa. C'était, on le sait, un homme instruit, auteur de deux traités historiques sur VEmpire du Maroc et les Révolutions de Vempire ottoman, dont il avait recueilli les éléments sur place pendant son séjour à Constantinople de 1746 à 1765, en qualité de consul général dans les échelles du Levant, et
au Maroc comme chargé d'affaires de France de 1767 à 1785. Il était préparé, mieux que beaucoup d'autres Solons improvisés, à la tâche de réformateur par les solides qualités de son esprit et sa longue pratique des affaires. On s'en aperçoit au tour du style et de la pensée, à cette précision de bon sens expérimental qui se marque dans ses Idées pour un cahier du tiers état de la ville de Paris. C^est une brochure d'une trentaine de pages à peine, où se trouvent résumés tous les vœux raisonnables d'un bon citoyen qui a réfléchi, qui a lu VEspjHt des lois et qui n'est pas étranger à la constitution anglaise. L'auteur, devançant les premières résolutions qui seront adoptées quelques semaines après, demande qu'on opine par tète aux états généraux, que la puissance législative réside uniquement dans cette assemblée, que la responsabilité du pouvoir exécutif soit effective et le contrôle de ses actes nettement défini , que l'impôt ne puisse être ordonné que par les représentants de la nation , qu'il soit établi dans une proportion égale, que les barrières pour la perception des droits soient reculées aux frontières du royaume. Il réclame des garanties pour la liberté des citoyens, « qui ne pourra être suspendue plus de vingt-quatre heures sans que l'accusé soit traduit devant son juge naturel », l'établissement du jury « suivant la forme usitée en Angleterre », l'abolition des justices seigneuriales, l'égalité et l'identité des peines pour tous les citoyens, nobles et roturiers, la suppression de la vénalité des charges, l'accès du tiers état à tous les emplois, l'uniformité des lois, l'égalité du partage des biens patri-
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moniaux entre tous les enfants, la liberté des cultes. C'est toute une théorie de monarchie réformée et d'institutions adaptées par un esprit pratique au nouvel état social. Il ne s'y mêle pas l'ombre d'une déclamation : à peine si quelques idées utopiques percent ici et là sous ce fond de bon sens politique et de modération légale. C'est l'idéal constitutionnel que se formait alors dans les comités électoraux la partie saine et intelligente de la nation, et si l'on veut chercher la moyenne de ce que souhaitait, de ce qu'espérait alors la France, c'est bien là qu'il faut la prendre.
André aurait assurément souscrit des deux mains à ce programme de réformes, en y mettant de plus l'ardeur et le feu de la jeunesse; mais à cette date il était loin de Paris et livré au spleen britannique. Les fonctions un peu subalternes qu'il remplissait à l'ambassade pesaient à son libre esprit. Il devenait de plus en plus impatient du joug officiel et surtout de l'absence. Inconnu, délaissé dans ce vaste désert d'une foule préoccupée de ses affaires et de ses intérêts, trop peu en vue pour se consoler par l'accueil des hautes classes, qui n'avaient pour lui que de la morgue ou de l'indifférence, il admirait les institutions de l'Angleterre, mais il en détestait les mœurs et le genre de vie. L'appel des idées nouvelles, le pressentiment des événements qui se précipitaient en France hors de sa portée et de sa présence, tout cela augmentait sa mélancolie. On en retrouve une trace curieuse dans ce fragment écrità Londres sur la table d'une taverne: aLondon,Covent-Garden, Hood's Tavern. Vendredi 5 avril 1 789 . . . Que l'indépendance est bonne ! Heureux celui que le
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désir d'être utile à ses yicux parents ne force pas à renoncer à son honnête et indépendante pauvreté î Peut-être un jour je serai riche : puisse alors le fruit de mes peines, de mes chagrins, de mon ennui, épargner à mes proches le même ennui, les mêmes chagrins, les mêmes peines ! Puissent-ils me devoir d'échapper à l'humiliation ! Oui, sans doute, l'humiliation. 11 est dur de se voir néglige, il est dur de recevoir, sinon des dédains, au moins des politesses hautaines, il est dur de sentir... quoi? qu'on est audessous de quelqu'un? — Non, mais il y a quelqu'un qui s'imagine que vous êtes au-dessous de lui ... » Ce soir-là, pendant que dans l'ombre enfumée de cette taverne il se plaignait à lui-même de son sort et de son isolement dans la société anglaise, il voyait passer devant son esprit l'image de cette société parisienne, si vive, si enjouée e-t sérieuse à la fois, plus brillante et plus animée que jamais à l'approche et comme au contact de ce mystérieux avenir. Aussi, dès que cela était possible, traversait-il le détroit ; il venait retremper son esprit, sa verve, sa veine poétique au milieu de ces cercles choisis où sa place était marquée. Pendant les années 1789, 1790, et jusqu'aux premiers mois de l'année 1791, époque où il résigna définitivement ses fonctions, ses voyages en France sont continuels. Il y réside presque plus qu'en Angleterre. Il accourt à Paris pour voir passer devant lui les faits, les hommes, les idées; il observe, il pense, il écrit, il agit. Tantôt il est au Louvre, dans l'atelier de David tout encombré de toiles et d'esquisses patriotiques, où il s'inspire du Serment du jeu de paume pour le célébrer à sa manière,
d'une plume qui vaut le plus illustre pinceau; tantôt on le rencontre à l'hôtel de la rue de Bourgogne, chez la comtesse d'Albany, à côté des Necker et des Montmorin, s'entretenant avec M'"'' de Staël de ses Lettres sur Jean-Jacques qu'elle vient de publier, se liant avec Malesherbes, qui fera plus tard appel à son cœur en faveur d'une grande victime, écoutant Vicq-d'Azyr, qui l'initie aux dernières découvertes de la science, causant politique et poésie avec Pindemonte et Alfieri.
C'est surtout chez les frères Trudaine que notre poète se plaît pendant ses séjours à Paris. Il trouve là, avec une amitié sûre, éprouvée depuis l'enfance, la plus étroite affinité de sympathies littéraires, de goûts poétiques et d'idées. Les deux frères Trudaine, conseillers au parlement, gardaient, comme une des meilleures parts de l'héritage de leur père, les traditions de la plus élégante hospitalité, le souvenir de l'amitié de Turgot, une philosophie aimable, l'amour du progrès, non sans quelque mélange de chimères et d'illusions, comme cela était fréquent alors. La Société Trudaine (c'était le nom sous lequel on la désignait dans Paris) accueillit la révolution avec enthousiasme ; elle y voyait la suite naturelle et le complément de l'œuvre des philosophes.
M. de Condorcet, dans lequel personne alors n'aurait pu deviner le sectaire futur, répandait dans les salons, avec son ironie à l'égard des vieux dogmes, sa foi enthousiaste et naïve dans un dogme nouveau, sa religion du progrès illimité. On l'écoutait comme un oracle. Une anecdote, contée par Lacretelle dans son Testament philosophique et lit-
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téraire, nous peint au naturel une scène de la société du temps. C'était en 1789, chez M. Suard, au milieu d'un cercle que M. de Condorcet avait enflammé de son ardente parole. Les déclamations ne déplaisent pas dans ces jours de rénovation et d'attente solennelle. Il semble alors que c'est comme la note naturelle des grands événements qui se préparent. Le marquis de Condorcet venait d'exposer les merveilles de l'âge d'or, dont la science était l'ouvrière prédestinée, renouvelant tout sur la terre, les conditions de la vie morale de l'humanité et même celles de la vie physique, prolongeant enfin l'existence humaine au delà de tout terme assignable. Deux femmes qui devaient être un jour parmi les meilleures amies d'André Chénier, M"»^' Pourrat et sa fille, M"''' Lecoulteux, assistaient à l'entretien. Elles seules proposèrent quelques objections timides contre l'orateur applaudi. « Avant tout, s'écria M"'^ Pourrat, trouvez-nous donc une fontaine de Jouvence, sans quoi votre immortalité me fait peur. — C'est donc la résurrection chrétienne que vous préferez? reprit en raillant M. de Condorcet. Je crains bien que les anges et les saints ne se sentent portés à favoriser le chœur des vierges aux dépens des douairières. » Ce fut M'"^ Lecoulteux qui répondit à cette boutade : « Je ne sais pas de quel prix seront ces pauvres charmes formés du limon de la terre aux yeux des anges et des saints, mais je crois bien que la puissance divine saura mieux réparer les outrages du temps, s'il en est besoin dans un tel séjour, que toute votre physique et votre chimie ne pourront le faire sur la terre. » Ce simple mot, c'était la piqûre d'épingle dans un système gonflé
de vaines promesses et toujours prêt à s'enlever dans la nue.
Mais l'impulsion des belles chimères était donnée, et du moins dans la sphère des idées politiques et sociales l'entraînement des esprits était général, irrésistible. Notre sagesse rétrospective, éclairée par la connaissance des faits, s'alarme volontiers de tant d'illusions, si vite et si cruellement condamnées. Il n'en est pas moins vrai qu'il y eut alors un moment unique dans l'histoire du monde, une heure de générosité magnanime, d'enthousiasme sincère, d'espoir illimité, dont M"'^ de Staël et André Chénier resteront les grands témoins. Les plus honnêtes gens furent les plus enthousiastes. Quoi d'étonnant? cette aurore de 1789, n'était-ce pas celle d'un jour attendu, promis par les voix les plus éloquentes du siècle, le joui* de la justice réalisée, des abus et des privilèges supprimés, de la liberté réconciliée avec la royauté? Et si, dans cet immense mouvement qui emportait une nation ivre de joie vers un avenir sans bornes, il se produisit, dès les premiers jours quelques chocs redoutables, quelques désordres avant-coureurs, si quelques nuages sinistres se montrèrent dans l'azur du ciel entrevu, faut-il être trop sévère pour l'optimisme qui ne voulut pas d'abord s'en effrayer, pas même s'en apercevoir, comptant sur la noblesse de la cause, sur la grandeur des principes, pour désarmer les passions mauvaises et pacifier l'avenir?
La philosophie avait ouvert les voies à la révolution; son erreur fut de croire qu'elle en était la maîtresse et qu'elle le resterait. C'était particulièrement là l'illusion de la Société Trudaine;
c'était celle aussi du chevalier de Pange, un autre ami d'enfance d'André Chénier, connu plus tard lui-même comme un des plus vaillants adversaires de la Terreur, mais à la date où nous sommes entraîné fort avant dans le tourbillon. C'est M. de Pange qui fit entrer André Chénier dans la Société de 1789, établie pour relier comme dans un faisceau toutes les bonnes volontés et les intelligences disséminées. Cette société, dont le premier soin fut de fonder un journal, paraissant tous les samedis en brochure in-octavo, avait un but tout philosophique: « Elle doit être considérée, disait le programme qui constatait sa naissance, comme un centre de correspondance pour tous les principes généraux, et non pas comme un foyer de coalition pour des opinions particulières. Ce n'est ni une secte, ni un parti, c'est une compagnie d'amis des hommes, et pour ainsi dire d'agents du commerce des vérités sociales. » Ces amis des hommes se proposaient d'étudier Var^t social, un grand art en effet, qui ne comprenait rien moins que la solution scientifique de tous les problèmes de la souveraineté, de la répartition des pouvoirs, d'une constitution libre, d'un état équilibré. On comptait parmi les premiers adhérents bien des noms étonnés de se rencontrer sur la même liste, bien des hommes que les doctrines et les passions devaient jeter plus tard dans des partis irréconciliables. Barère y figurait à côté de Beauharnais, Brissot à côté des Broglie, Sieyès à côté de David, Mirabeau l'aîné à côté de Garât ; la science y était représentée par Cabanis, Condorcet, Dupont de Nemours, Lacépède, Lavoisier, Monge, le docteur Guillotin ; la haute société
de Paris par Lafayette, La Rochefoucauld, La Trémouille, Montmorency, Narbonne, le chevalier de Pange ; le parlement par les deux Trudaine ; la littérature par Chamfort, Rulhière, Rœderer, Suard et les deux Chénier, avec cette mention : Marie-Joseph, rue de Corneille, Chénier de Saint-André (comme on l'appelait alors) en Angleterre. « Le 12 mai et le 17 juin eurent lieu deux assemblées générales de cette société : la première pour inaugurer le local dans lequel elle s'était installée au Palais-Royal, la seconde, à laquelle avait été invité Paoli, pour célébrer la transformation des états généraux en assemblée nationale. Ces deux réunions avaient été presque fastueuses; elles avaient même déplu par l'étalage d'un luxe aristocratique. Néanmoins cette société aurait pu exercer une heureuse influence sur l'opinion publique par le caractère et le talent de plusieurs de ses membres ; mais on ne pouvait espérer fonder une société populaire en fixant à une cotisation de cinq louis l'admission de ses membres, et en s'attachant à l'étude abstraite de questions métaphysiques ^ » L'esprit public se portait ailleurs. Les réunions de cette société comptaient les noms les plus illustres de l'Assemblée nationale et du monde scientifique ; c'était une société savante, une sorte d'académie des sciences morales et politiques, plutôt qu'un instrument d'action populaire. Après quelques publications remarquées, elle finit par se perdre ou se transformer dans le mouvement impétueux des partis, sans laisser d'autre trace d'elle-même que de nobles et inutiles écrits.
1. Becq de Fouquicres, OEuvrea en prose d'André Chéîiier, notice préliminaire.
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C'est le sort de la philosophie et des philosophes au milieu des tempêtes politiques. La pensée n'en a pas moins toute son action pour amener les événements, plus tard pour les juger; mais c'est la passion qui les accomplit. M. de Tocqueville nous fait remarquer le contraste entre la bénignité des théories et la violence des actes, qui a été l'un des caractères les plus étranges de la révolution française. Ce contraste, il l'explique par ce fait que la révolution a été préparée par les classes les plus civilisées de la nation, exécutée par les plus incultes et les plus rudes. C'est ce que disait presque dans les mêmes termes M. de Pange dans un fragment posthume où il résumait ses réflexions sur les six années qu'il venait de traverser : « La philosophie , qui n'a pas conduit cette révolution qu'elle avait pourtant préparée, ne la terminera pas non plus ; mais elle apprendra peut-être à en profiter. » Les politiques ne tardèrent pas à s'éloigner de cette société d'idéologues, les hommes d'action n'avaient même pas attendu les politiques ; il ne resta que des publicistes de doctrine et des penseurs. Ce n'était pas assez pour établir l'influence de cette réunion sur la marche des événements ; c'était assez pour en assurer l'autorité dans l'histoire.
C'est dans le n° 45 des Mémoires de cette société, le 28 août 1790, que Chénier publia son pre-
mier écrit politique sous ce titre : Avis au peuple français sur ses véritables ennemis. C'était, à ce qu'il paraît, une sorte de manifeste de la Société de 1789. Il en fut fait, le jour même de la publication, un tirage considérable. Déjà, dans ces pages hardies, le poète pressent les périls prochains et les indique avec une justesse prophétique. Lorsqu'une grande nation, dit-il en substance, se réveille d'une longue léthargie, rentre dans tous ses droits et renverse l'ordre de choses qui les violait tous, elle ne peut en un instant se trouver établie et calme dans le nouvel état qui doit succéder à l'ancien. La forte impulsion donnée à une si pesante masse la fait vaciller quelque temps avant quelle puisse prendre son assiette. Il ne faut pas espérer qu'un peuple, encore chaud des émotions qu'il a reçues et exalté par le succès, demeure dans une tranquille attente. — Et voyez l'énergique peinture de ce mal nouveau qui se déclare, l'agitation désordonnée d'une nation qui ne s'occupe plus que de politique : « Tous pensent avoir acquis le droit d'en faire également ; tous ont l'imprudente prétention d'y concourir autrement que par une docilité raisonnée, les efforts se croisent ; un si grand nombre de pieds retardent la marche, un si grand nombre de bras retardent l'action... Tous les autres travaux sont en suspens, les têtes s'échauffent ; on enfante ou on croit enfanter des idées. Dans le premier instant, les patriotes ne faisaient qu'un seul corps, parce qu'ils ne voyaient qu'un but ; ils commencent à trouver entre eux des différences, le plus souvent imaginaires, chacun s'évertue et se travaille; chacun dans ses principes, dans ses discours, dans
ses actions, veut aller au delà des autres... On exagère la vérité que l'on possède jusqu'au point où ce n'est plus la vérité, et, voulant rendre la cause d'autrui odieuse ou ridicule, on gâte la sienne par la manière dont on la défend. » On accuse les ennemis secrets de la chose publique. Oui, il y en a ; mais qui sont-ils? Il importe de le savoir, il faut sortir, une fois pour toutes, de ces inculpations vagues de conspirations, d'argent donné et reçu. « Tâchons de savoir avec certitude de quel côté nous avons à craindre, de peur que notre inquiétude errante et nos soupçons indéterminés ne nous jettent dans ces combats de nuit où l'on frappe amis et ennemis. »
Or les pires ennemis de la nation ne sont pas, comme le prétendent quelques déclamateurs, ni les Autrichiens, ni les Anglais, ni même les émigrés. Le plus grand nombre de ceux-ci serait déjà revenu, s'il l'eût osé ; mais on leur mande comment ils courraient risque d'être accueillis, et ils se condamnent à prolonger un exil funeste à eux-mêmes et à leur patrie. — Le vrai danger, c'est l'esprit d'alarme et de panique qui s'est emparé du peuple et y sème l'agitation et la discorde. Notre premier intérêt est de conjurer ce péril. « Or, si l'on examine à quoi tient parmi nous ce penchant aux soupçons, au tumulte, aux insurrections, porté à un si haut degré, quoique la division d'intérêts, la chaleur des opinions, le peu d'habitude de la liberté, en soient des causes toutes naturelles, nous ne pourrons méconnaître qu'elles sont prodigieusement augmentées, entretenues par une foule d'orateurs et d'écrivains qui semblent se réunir en un parti. Yoilà les ennemis publics, parce
qu'ils travaillent à égarer, à pervertir l'esprit public. » Et ici une admirable définition de ce que doit être un bon esprit public dans un pays libre : « N'est-ce pas une certaine raison générale, une certaine sagesse pratique et comme de routine, à peu près également départie entre tous les citoyens, et toujours d'accord et de niveau avec les institutions publiques, et par laquelle chaque citoyen connaît bien ce qui lui appartient, et par conséquent ce qui appartient aux autres, chaque citoyen connaît bien ce qui est du à la société entière et s'y prête de tout son pouvoir, chaque citoyen se respecte dans autrui et ses droits dans ceux d'autrui?.. Et quand la société dure depuis assez longtemps pour que tout cela soit dans tdus *une habitude innée, une sorte de religion, je dirais presque de superstition, alors un pays a le meilleur esprit public qu'il puisse avoir. » Cet idéal, André le décrivait, l'ayant vu réalisé et fonctionnant sous ses yeux en Angleterre. Malgré tous les défauts qu'il trouvait à la nation anglaise, il n'hésitait pas à reconnaître et à montrer ce qui était le ressort de sa grandeur politique, le respect de la loi et de la liberté d'autrui.
Voilà les biens qu'il enviait pour la France. Ce qu'il llétrissait, avec une énergie qui déjà n'était pas sans péril, c'étaient les persécutions et les exécutions populaires qui épouvantaient les honnêtes gens, « cette horrible soif de sang, cet horrible appétit de voir souffrir, qui porte les hommes à se jeter en foule sur des accusés qu'ils n'ont jamais connus ou sur des coupables dont les crimes ne les ont jamais atteints. Une j)artie du peuple ose se mettre à la place des tribu-
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naux, et se fait un jeu de donner la mort. Abominable spectacle, ignominieux pour le nom français, ignominieux pour l'espèce humaine, de voir d'immenses troupes d'hommes se faire au même instant délateurs, juges et bourreaux !.. Et qu'il se trouve des écrivains assez féroces, assez lâches, pour se déclarer les protecteurs, les apologistes de ces assassinats ! Qu'ils osent les encourager, qu'ils osent les diriger sur la tête de tel ou tel ! Qu'ils aient le front de donner à ces horribles violations de tout droit, de toute justice, le nom de justice populaire!.. Certes il est incontestable que, tout pouvoir émanant du peuple, celui de pendre en émane aussi ; mais il est bien affreux que ce soit le seul qu'il ne veuille pas exercer par représentants. »
Et dans des pages vives, pressantes, indignées, où la poésie n'intervient que pour animer et enflammer la raison, il stigmatise « cette effrayante race de libellistes sans pudeur qui, sous des titres fastueux et des démonstrations convulsives d'amour pour la patrie, cherchent à s'attirer la confiance populaire, — gens pour qui toute loi est onéreuse, tout frein insupportable, tout gouvernement odieux, — gens pour qui l'honnêteté est de tous les jougs le plus pénible, qui haïssent l'ancien régime, non parce qu'il était mauvais, mais parce que c'était un régime, — qui haïront le nouveau, qui les haïraient tous, quels qu'ils fussent... Que deviendra la France, si le peuple vient à croire que c'est là la liberté, à prendre en dégoût la liberté elle-même, à regretter l'antique joug sous lequel il rampait sans trouble ? » Vains discours ! Il ne se méprend pas sur l'incroyable préférence que la
multitude aura toujours pour les flatteurs de ses passions : « Les uns lui montrent la douceur de vivre sans frein ; les autres lui présentent sans cesse le frein sévère de la raison, ce frein que nous recevons quelquefois ^ mais que nous mordons toujours. » Enfin, faisant un retour sur lui-même et ne se dissimulant rien des inimitiés qu'il va soulever, il s'en console, s'il peut ranimer dans quelques esprits l'image de la vraie liberté, du vrai patriotisme, obscurcie par la fausse liberté, par l'enthousiasme théâtral et factice. « J'avais résolu , dit-il, de ne point sortir de mon obscurité dans les conjonctures présentes, de ne point faire entendre ma voix inconnue au milieu de cette confusion de voix publiques et de cris particuliers ; j'ai pensé depuis que le sacrifice de cet amour-propre pouvait être utile, et que chaque citoyen devait se regarder comme obligé à cette espèce de contribution patriotique de ses idées pour le bien commun... J'ai de plus, ajoutait-il fièrement, goûté quelque joie à mériter l'estime des gens de bien en m'offrant à la haine et aux injures de cet amas de brouillons corrupteurs que j'ai démasqués. J'ai cru servir la liberté en la vengeant de leurs louanges. Si, comme je l'espère encore, ils succombent sous le poids de la raison, il sera honorable d'avoir, ne fût-ce qu'un peu, contribué à leur chute. S'ils triomphent, ce sont gens par qui il vaut mieux être pendu que loué. »
Ce qui donne à ces pages un caractère à part, c'est qu'elles ne sont pas un cri de désespoir ou de protestation contre le nouvel ordre de choses. Elles ne viennent pas du côté ou le parti royaliste s'assemble
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pour tenter ses derniers efforts par la discussion des principes ou par répigramme irritée. Elles ne sont pas un auxiliaire pour les Actes des apôtres; André Chénier n'a rien de commun, ni dans ses craintes ni dans ses espérances, non plus que dans le tour de son esprit, avec Champcenetz ou Rivarol. Elles sont écrites et signées par un ami du nouveau régime, qui a de tout cœur applaudi aux premiers événements de la révolution, au serment du jeu de paume, même à la prise de la Bastille. On se rappelle ces strophes ardentes qui ne furent publiées qu'un peu plus tard, en 1791, mais qui portent sur leurs ailes les échos des premiers cris de triomphe avec les palpitations de ces enthousiasmes juvéniles :
Tous amis, tous parents,
S'embrassant au hasard dans cette longue enceinte. Tous jurant de périr ou vaincre les tyrans,
De ranimer la France éteinte, De ne se point quitter que nous n'eussions des lois
Qui nous feraient libres et justes. . . Tout un peuple, inondant jusqu'au faîte des toits, De larmes, de silence, ou de confuses voix,
Applaudissait ces voix augustes.
L'enfer de la Rastille, à tous les vents jeté, Vole, débris infâme et cendre inanimée.
Et de ces grands tombeaux, la belle Liberté,
Altière, étincelante, armée, Sort*
Ces transports poétiques, cette joie profonde, presque naïve, avec laquelle André Chénier avait assisté aux premières scènes de la révolution, sont précisément un gage de sa sincérité quand il se jette intrépidement en travers des voies fatales où il la voit s'en-