PARIS EN MINIATURE
a est un monsieur entre deux âges, qui mange, « boit, dort, se promène, courtise la gri- « sette, et dépense le plus gaîment qu'il peut « ses revenus. On dit qu'il n'a jamais rien « voulu faire de sa vie, pas même un enfant (< à sa femme. C'est notre propriétaire. La « chronique scandaleuse rapporte mille et « mille choses sur le compte de madame, *f mais il ne faut jamais croire que la moitié « de ce qu'on dit. Quand monsieur est à la « campagne, il m'arrive fort souvent de ti- « rer, vers le minuit, le cordon, tantôt à un « ami, tantôt à un autre, qui vienrent chez « lui , et que je n'en vois pas ressortir. Au « reste , madame a des vertus ; elle est dame i< de charité, et elle ne salue jamais la femme « du beau jeune homme par respect pour les « mœurs.
(( — Et quel est ce petit monsieur du prête mier étage , qui a presque une figure « d'homme?
« — Malpeste! c'est l'aigle du barreau, « pour m'exprimer comme son clerc. Il parle
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« pour, il parle contre avecla même facilité. (( Depuis que M. Dupin a quitté la robe, nul u avocat ne saisit mieux que lui les deux cô- « tés d'une question. On raconte qu'un jour i( il se trompa de rôle, et plaida pour sa parie tie adverse ; on le tira par la manche , et « on l'avertit de son erreur ; il toussa un mo- (( ment, dit: c( Voilà ^ messieurs, comme je {< parlerais, si j'avais à défendre la cause de « l'adversaire. )> Et il se mit à battre tous ses « argumens en brèche. Oh! c'est un merveil- « leux orateur ! il y a en lui l'étoffe d'un 22 1 .
i( Sur le même carré est le haut locataire, « l'homme brillant de la maison. Il se lève à u midi, sort en voiture, rentreà deux heures, « donne à dîner tous les jours , et reçoit trois « fois par semaine.
« — Que fait-il?
« — Tout ce que je vous ai dit.
(( — Il a donc une grande fortune?
« — Mieux que cela, monsieur; il a un « grand emploi. On dit qu'il ne touche pas u moins de dix raille écus par an.
PARIS EN MINIATUTE. 14S
« — Dix mille écus !
« — Si nous passons à l'aile gauche de la « maison , nous trouverons un musicien , « une danseuse de l'Opéra, et trois
« — Combien la maison renferme-t-elle « de personnes? » demanda Brémond en l'interrompant.
« — A peu près cent.
« — Ainsi voilà cent personnes qui s'agi- « tent en tous sens, suent, travaillent, amasce sent mille soucis, vivent de leur fortune, (( de leur industrie, ou de leurs vices, pour « nourrir l'homme du premier, misérables « mouches qui volent çà et là sans pouvoir « éviter de tomber dans la toile que l'arai- « guée a ourdie près de leur demeure.
« — C'est bien cela^, monsieur; je l'avais « souvent pensé. A chaque verre de vin que «je buvais, je me disais : « Voilà des cen- « times que j'envoie à monsieur l'employé qui « dort. » Oh ! que j'aurais mieux aimé les « payer à l'ouvrier Jacques , ou au pauvre « maître de langues! Mais payez donc deux
144 PARIS EN MENIATURE.
« fois les droits, quand vous n'avez pas dé « quoi vivre !
« — Ces deux hommes sont donc bien dignes « d'intérêt !
« — Ah! monsieur! s'il y avait une jus- « tice ! . . . mais pauvreté n'est pas seulement « vice ; elle est crime.
« — Cependant, si ces deux hommes sont (( coupables!
« — Eh! oui, ils sont coupables, je ne peux « rien dire là contre ; mais il est bien aisé de « n'avoir rien à démêler avec les gens de loi « lorsqu'on reçoit trente mille francs par an « pour aller passer douze heures par semaine (( au ministère des finances.
« — Ce n'est pas là raisonner; mais vous (( me donnez envie de connaître votre Jacques « et votre maître de langues; et j'y vais de « ce pas. »
G^KAPITnE ZIT.
En prison comme sur la place publique, l'individu qu'on rencontre est rarement celui qu'on cherche. Brémond allait demandant à chacun le maître de langues, et chacun lui tournait le dos ou s'amusait de lui, peu soucieux de rendre service à un monsieur libre, pour la çécurité duquel deux cents hommes étaient privés de soleil, lors-
qu'un cicérone s'offrit à lui. C'était une manière de bel esprit, à la taille souple, à l'œil intelligent, vêtu de hasard, car aucune des pièces de son habillement n'était en harmonie avec l'autre, et qui semblait connaître jusqu'aux moindres détours de la maison. Son accent était décidé et tant soit peu goguenard; on eût dit qu'il jouait avec sa misère et ses vices.
Brémond n'eut pas besoin de le presser beaucoup pour qu'il racontât son histoire. Fils il ne savait de qui, élevé par le premier venu, il était arrivé jusqu'à l'âge de quinze ans sans se demander ce qu'il ferait en ce bas monde, et peu inquiet de l'avenir. Il comptait sur la conscription pour le tirer de peine; sa mauvaise étoile voulut qu'il tirât un bon numéro à la loterie du sang. Désespéré, il chercha à se vendre et à faire le héros pour le fils de quelque privilégié; mais l'homme abondait an marché, et les usuriers qui font la traite des blancs le refusèrent tout net; il voulut se donner au roi ; la campagne d'Es-
pagne venait de s'achever comme un rêve , et on avait assez de lauriers et de soldats. Ignorant de tout métier, et sans un écu dans sa poche , il essaya de se faire laquais , mais il ne put jamais parvenir à obtenir un billet de confession ni à apprendre son Confiteor pour se confesser en formes. 11 fut durant quelque temps aux gages d'une honnête fille de ses amies que le budget nourrissait par ricochets; mais madame passa des bras d'un chef de bureau dans ceux d'un directeurgénéral; elle abjura les goûts bourgeois et envoya son ami se pourvoir ailleurs. Après mille et mille traverses, il vécut, tant bien que mal, jusqu'au jour des ordonnances; il eut un élan de vertu ; sans s'être trouvé à la bataille, il ramassa aux Tuileries un gros portefeuille bourré de billets de banque , qu'il rapporta fidèlement à l'hôtel-de-ville. On lui avait dit que le sort du peuple allait enfin changer; il le crut de bonne foi et entra dans la garde mobile. Le corps-de-garde était pour lui un autre el Dorado; il y avait
le vivre et le couvert j mais voilà qu'après quinze jours on le prie de laisser là son sabre et sa ffiberne, et de retourner chez lui. 11 se surprit un moment à maudire sa vertu et à regretter son portefeuille , et il se mit à chercher ou une condition , ou quelqu'un qui lui apprît, par charité, un métier honnête; il tomba dans une bande de désœuvrés qui exploitaient Paris en se tenant dans les plus douces limites du Code pénal. En peu de jours, il passait en adresse le chef de la bande, et il allait de prouesse en prouesse, lorsqu'on le surprit, dans la rue Vivienne, mettant, par mégarde , la main sur le cachemire d'une marchande de modes.
« — J'ai été jugé hier, » dit-il, « et, par « malheur, on ne m'a condamné qu'à un an « de prison. Quand j'en sortirai, j'aurai soin c( d'en prendre pour cinq ans. L'on est bien (( ici; l'on y vit.
« — Déplorable condition! » pensa Brémond. (( Mais pourquoi n'avez-vous pas ap- « pris un état? » lui demanda-t-il.
« — Et comment, s'il vous plaît? Il faut « avoir de l'argent, ou une famille qui vous « en donne, pour faire un apprentissage; je « n'avais ni l'un ni l'autre. Je ne pouvais op- « ter qu'entre le corps-de-garde ou la prison. « M'y voilà! » dit-il en sifflant un air. « Ah! « monsieur, » reprit-il, « avant d'aller jus- « qu'à votre homme , je vous conseille de « vous arrêter un moment ici. Il y a un pauvre « diable qui, depuis son jugement, s'arrache « les cheveux et |deure à fendre le cœur; « vous le consolerez peut-être. ))
Brémond s'approcha de ce malheureux qui, voyant que c'était à lui qu'on en voulait, cacha son visage dans ses mains, et refusa obstinément de répondre aux moindres questions. Les douces paroles de Brémond, son air de bonté, firent enfin leur effet, et le condamné, charmé d'entendre une voix amie, paya, par sa confiance, l'intérêt qu'on lui témoignait.
«J'appartiens, » lui dit-il, « à une famille « honnête, mais peu riche. Mon père, en ré-
ItfO LES TROIS VOLEURS.
« compense de ses longs services, obtint pour (( moi , une bourse au collège de ***. Quand « j'eus achevé mon éducation , je délibérai « long-temps sur le choix d'un état; le bar- « reau me tentait; avant d'être reçu avocat, « il fallait être, durant trois ans, à la charge « de ma famille, ou me créer une industrie; ((je serais peut-être parvenu à vivre ces trois « années, mais je calculai qu'il m'en coûte- « rait, en outre, plus d'un millier de francs (( en inscriptions et en examens, et je sentis « que la somme était trop forte. Et puis, une « fois avocat, qu'aurais-je fait? j'aurais vé- « gété bien long-temps, car pour songer à « être avoué, notaire , humble huissier même, « c'aurait été folie. Sous l'empire d'une charte « qui proclame que les Français sont tous ac- « cessibles aux emplois, il y a des charges à « payer. J'eus un moment le projet de courir « la carrière administrative; on me recom- (( manda à un haut employé des finances, (( qui me promit de me faire obtenir un sur- « numérariat; mais, hélas! il fallait vivre.
LES TROIS VOLEURS. liîl
« Tous mes rêves d'avenir allèrent s'englou- « tir dans une étude de notaire , où je rece- « vais dix écus par mois, avec la brillante « perspective d'arriver un jour à cent francs. (( Etre jamais notaire m'était aussi difficile K que d'être un jour empereur du Mogol. « Cependant j'étais dans l'âge des passions
«et des folies; je rencontrai un ange,
« un ange ! » dit-il en levant au ciel ses yeux mouillés de larmes. « Elle , orpheline , « moi, libre de mes actions.... mais pauvres « tous les deux. Si vous saviez ce que c'est, « monsieur, que de voir souffrir une femme « qu'on aime, de la voir soujffrir de la faim !.. « Je sentis mon sang bouillonner , ma tête «se perdre.... J'allai chez un banquier, « je lui offris d'une main mal assurée un pa- « pier où j'avais tracé, avec la fièvre, une « signature qui n'était pas la mienne.... j) Et le malheureux grinçait des dents, il riait d'un rire convulsif. « Il me jeta deux piles « d'écus.... et, pendant trois mois , Henriette « n'eut pas faim.
K — Infortuné! » s'écria Brémond.
« — Oui, » reprit-il en laissant tomber sa tête sur son sein, « et ils m'envoient aux (( galères.
« — Pourquoi diable vous avisez-vous de « voler deux cents francs à un banquier! » dit le cicérone. « Il fallait, comme moi, « voler un cachemire de cinq cents francs à <( une petite marchande ; vous en auriez été (( quitte pour un an de prison. »
Cela dit, le guide se remit en marche, et Brémond le suivit l'àme navrée. Ils traversèrent de longs couloirs peuplés de prévenus qui y cheminaient comme de pâles ombres, et ils arrivèrent devant une petite porte garnie de triples verroux , que le geôlier ouvrit d'un air nonchalant. Dans ce cachot infect, sur un grabat, était un homme au teint livide, à l'œil hagard, dont tout le corps frissonna au bruit des verroux, comme si sa dernière heure était venue. Il reorarda fixe-
ment Brémond , et quand il l'eut reconnu , il
LES TROIS VOLEURS. ISo
laissa échapper de sa poitrine brûlante un soupir lent et pénible.
« — Ma femme.... mes enfans.... » dit-il d'une voix mourante. « Ah! cachez -leur « bien...
(( — Calmez-vous, monsieur.
« — Oh ! oui , vous me direz , vous , des « paroles de consolation. Vous savez, vous , « que tout n'est pas crime dans le crime; il (( y a aussi du malheur... Funeste rencontre!
« — Ne pourrai-je pas apporter quelque i( soulagement à votre sort?
« — A mon sort!)) répondit-il avec un amer sourire et en secouant la tête. cf Non.. i « ce n'est pas en votre pouvoir. Gardez votre (( pitié pour ma pauvre famille, elle en aura «besoin. Pour moi.... j'en ai fini avec la
« terre — Les voici les voici.... J'entends
ft le bruit de la charette.
« — Quoi, » s'écria Brémond en reculant d'horreur. « Qu'avez-vous donc fait ?
« — Je le reçus comme un sauveur.... Il
K me dit qu'on ne pouvait pas nous décou- « vrir.... Je l'aidai à fabriquer....
« — De la fausse monnaie ! h dit Brémond « en le regardant d'un air de pitié.
i< — Je sentais que je faisais mal ; mais quand on souffre depuis quarante ans ; K quand toute une vie de travail n'a abouti (ï qu'aux privations et à la misère!... J'ai eu (( tort, et le châtiment m'a atteint dès mes i( premiers pas. Le seul écu que j'aie possédé c( depuis trois mois m'a été bien fatal!... 0 « Dieu ! mourir!...
« — Mon cher ami^ » dit le cicérone , « il « ne fallait pas vous amuser à voler le gou- « vernement; avec un banquier, on en est « quitte pour les galères , et avec le public « pour la prison. On étudie son Code pénal « quand on veut se faire voleur. »>
C^HAPITHS ZT.
]LA BliSBIS DU BUDGET.
L'ouvrier Jacques était l'aigle de son atelier; grâces à une dame de haut lieu, sa marraine, il avait été élevé à l'école de Châlons, et il n'en devait sortir que pour être à la tête d'une grande entreprise industrielle; mais la marraine mourut, et Jacques fut contraint (de rester simple ouvrier. Son caractère gai
et conciliant , ses mœurs douces et pures lui avaient gagné l'estime de ses maîtres et l'amitié de ses camarades, et depuis que la justice le tenait en prison, la prison n'était pas un seul moment vide de visiteurs.
« — Dans quel lieu je vous trouve ! » dit Brémond, qui se rappela en le voyant que Jacques l'avait plus d'une fois salué sur l'escalier.
u — Qu'y faire? » répondit gaîment l'ou- « vrier. « J'attends mon arrêt.
« — Comment! vous, Jacques, vous, si « doux, si honnête, vous avez ameuté le « peuple —
(( — Oh! monsieur, brisons-là, » dit Jacques avec un peu d'humeur. « C'est un ser- « mon que j'entends deux fois par jour de la « bouche de M. le substitut. »
Brémond vit que le malheur ou le sentiment profond d'une injustice avaient aigri le jeune homme ; c'est pourquoi il s'étudia à ne pas ;le heurter de front, et à l'amener peu à peu à entrer en paroles avec lui.
LA BREBIS DU BUDGET. Ië7
<( — Vous n'étiez donc pas content de votre « sort, M. Jacques? » lui dit-il.
« — Quel homme en est content? seule- « ment on se plaint avec plus ou moins de « raison.
t( — Là-dessus, chacun étant juge de sa « manière de voir les choses se fait plus ou « moins illusion. C'est ainsi que le partisan « du gouvernement déchu croit avoir au- « tant de droits à la plainte que le soldat « du 29 juillet.
u — Assurément, » répondit Jacques avec un amer sourire. « Si nous voulions entrer (f dans le champ des abstractions, nous pouri( rions faire un beau cours de morale; mais « il serait mieux peut-être de laisser là cette « vague inquiétude qui porte l'homme à dé- « sirer toujours un mieux impossible, pour « aborder fi^anchement les faits.
« — Comment cela?
« — Entre vous autres, heureux du siècle, « la difficulté n'est que du plus au moins; « pour nous, hommes du peuple, elle est du
iSe LA BREBIS DU BUDGET.
u tout au tout. Je me suis souvent amusé à K lire l'histoire ; quelquefois je me suis mêlé « à ceux qui en faisaient dans la rue, et parce tout et toujours j'ai vu que le dicton : Jlu « gueux la besace f serait un dicton éternel.
« — M. Jacques, le malheur vous rend « injuste.
M — C'est possible; mais si vous avez quel- « que intérêt à la conservation du système K social tel que l'ont fait trois siècles d'abus, (c priez Dieu que le peuple ne découvre ja- <( mais la cause réelle du mal.
« — Plus je vous entends dire et plus je « m'étonne qu'un esprit aussi distingué que « vous ait pris part à la sotte conspiration des « ouvriers contre les maîtres. Dans cette « question, vous ne pouviez pas être de « bonne foi.
« — D'aussi bonne foi que le dernier « d'entre eux; mais il faut savoir quelque- « fois faire des folies avec les fous. Si je leur « avais tenu le langage que je vous puis te- « nir, ils ne m'auraient pas compris; j'ai
w mieux aimé m'adresser à leurs passions qu'à « leur raison , parce que j'ai cru que les « hommes du pouvoir reculeraient devantle M danger.
« — Ainsi, dans un moment où l'industrie (f française à tant de peine à lutter contre les « industries rivales, vous avez cru à la pos- « sibilité d'une augmentation de salaire!
« — Non , monsieur, un homme de sens (( ne butte jamais à l'absurde. Ce n'est pas le « salaire qui est trop petit; c'est l'impôt qui (( est trop fort. Je ne suis qu'un modeste ou- (c vrier , sans droits politiques, sans autre (( avenir que l'hôpital, digne à peine d'entrer « dans la garde nationale , si la municipalité « daigne jeter par charité un habit bleu sur « mes épaules; eh bien! le fisc tire plus de « moi que d'un électeur de campagne.
« — Oh ! « dit Brémond.
« — Vous vous récriez , monsieur ! c'est « que vous n'avez jamais eu besoin de vous « rendre un compte étroit de l'emploi de <' votre argent. Pour moi qui, malheureu-
(( sèment , ne peux pas jeter un centime au (( hasard, j'ai vu partout le fisc acharné « contre moi, me poursuivant dans mes be- « soins, dans mes plaisirs, à ma naissance, « à ma mort, dans ma veille , dans mon som- « meil , jusque dans l'aumône que je fais à « un homme plus malheureux que moi.
(( — Si le fond du tableau est vrai, les cou- « leurs en sont un peu chargées.
« — Comptons ensemble , s'il vous plaît. w Déduction faite des jours de repos , et en « supposant que ma santé ne soit jamais « chancelante , combien estimez-vous que je « gagne par année?
« — Mais... à peu près douze cents livres.
« — Bon an , mal an , je roule en effet sur {< cette somme.
(< — On peut vivre à ce prix.
« — Oui, si le fisc ne venait pas nous en « ravir le tiers. Entrez un moment dans les « détails , et vous verrez le fisc me disputer M juvSqu'au droit de respirer l'air.
« — Vous savez qu'en matière d'impôt.
« rien n'est plus aisé que la critique ; le dif- M ficile, c'est de se passer d'argent.
« — Mais pourquoi tout le poids porte-t-il {< sur le pauvre? Pourquoi le fisc, au lieu « d'entrer dans les châteaux et dans les hô- « tels, frappe-t-il de préférence à la porte (( des chaumières et des mansardes? Pourquoi « buvez-vous une bouteille de vin de Bor- « deaux au même prix que je bois une bou- (( teille d'un vin grossier et sans chaleur? <f Pourquoi les mets succulens que Ton sert «sur vos tables échappent - ils à l'impôt, « quand l'impôt décime mon modeste pot- « au-feu?... J'ai parlé d'un électeur campa- « gnard ; eh ! bien , quand cet homme , qui « jouit de dix-huit cents à deux mille francs (( de rente , a porté ses cent écus chez le perce cepteur, tout est dit pour lui; la loi, en « échange, lui confère des droits; et moi, « sur douze cents francs amassés à la sueur <( de mon front, je contribue pour cent francs « de plus que lui aux charges publiques, et « je ne suis qu'un prolétaire.
« — Vous n'en êtes pas à apprendre qu'un « gouvernement sage doit chercher dans l'im- (( pot indirect ses principales ressources, parce « qu'il est permis à chacun de s'y soustraire.
(( — C'est-à-dire que le peuple doit s'en (( tenir au pain et à l'eau. Monsieur, exami- « nez de près l'état social , et vous verrez que « tout s'y combine dans l'intérêt du riche. « On tire goutte à goutte le sang du peuple, « et l'on s'indigne qu'il ose murmurer.
« — Mais avec de l'ordre et de l'économie « on peut entrer, à son tour, dans les rangs (( privilégiés.
« — Non , non , monsieur ! » s'écria Jacques en frappant du pied. (( Jamais l'ouvrier ne « peut entasser dans son épargne assez d'écus « pour devenir maître , et nul ne lui confiera « le plus modique capital pour qu'il profite « seul de son travail. Que résulte-t-il de cet « état de choses? C'est que le pauvre se décou- « rage ; c'est que , fatigué de voir qu'une vie « de privations et de peines ira aboutir à l'hô- « pital, il se fait gibier de cour d'assises. C'est
LA BREBIS DU BUDGET. i65
« le fisc qui peuple toutes les prisons , parce {( que c'est le fisc qui fait la misère publique. « Me citerai-je en exemple? Eh bien ! quand, « après avoir espéré un meilleur sort, je me « vis forcé de me faire ouvrier, je cherchai c( long -temps à emprunter quelques fonds « pour me livrer à mon industrie. On me re- « poussa de toutes parts; on ne comprit pas u que la science d'un métier, de la jeunesse, (( de la force, ont une valeur, sont un capi- <( tal ; le crédit est si bien entendu qu'on ne u prête qu'à celui qui n'a pas de besoin. Las u de voir que je ne pourrais jamais parvenir « à la plus modeste aisance, que le fisc m'en- « chaînait à la misère comme un forçat à son « boulet, je me défiai de ma vertu, et je <( cherchai à me marier, moins pour avoir « une compagne que pour épouser quelque « argent. Monsieur, j'ai des principes, mon « éducation est fort au-dessus de mon état; « jugez combien la misère doit dégrader « l'homme, puisque je sollicitai comme une « faveur la main d'une femme qui , presque
« SOUS mes yeux , était la maîtresse d'un la-
« quais!... »
Jacques se tut un moment ; puis , avec un rire convulsif ;
« Oh ! oui, » reprit-il, « le peuple a tort de (( se plaindre; son sort est si doux!. ..
(( — Jacques, » dit Brémond, « que ne vous « adressiez- vous à moi ? Je ne suis pas riche, « mais je puis disposer de quelques milliers (( de francs...
c( — Vraiment! » s'écria l'ouvrier, dont les yeux brillèrent de joie à cette proposition. « Que vous êtes bon et généreux!... Mais, » reprit-il tristement, u il a fallu un hazard, « une heureuse rencontre pour lae tirer de « là; et derrière moi je laisse plus de quinze « millions d'hommes qui n'auront jamais de « lendemain!... »
aHAPITRS ZTI.