‹ La fin du mondeChapitre 20 sur 29 · LE MONT DE PIÉTÉ · texte numérisé non relu

LE MONT DE PIÉTÉ

an après, même impuissance de la part de M. le vicomte, même histoire auprès d'un second brocanteur, puis d'un troisième, puis d'un quatrième , et cela durant l'espace de quatre années. Le cinquième, homme de tête pria M. le vicomte de remettre l'airaire au lendemain, et il alla chercher quelques éclaircissemens au greffe du tribunal de commerce. Là , il trouva quatre bonnes sentences inexécutables contre monseigneur; dès le lendemain récrin fut morcelé, et vous et moi en avons peut-être une pierre au doigt.

OHAPÏTHE ZZII.

« Dans les vingt-huit millions d'individus « dont se compose le peuple, y en a-t-il un, << un seul heureux? Cherchons bien. »

Il chercha.

(< — Allez voir François, » lui dit une bonne âme.

ÛÉCEPTIOTSS. 209

Après plusieurs courses infructueuses, il parvint à le joindre.

« — Ah ! monsieur, » s'écria François, « si « la semaine avait sept lundis, je serais heu- « reux comme un banquier. Le lundi je vais « me soûler aux barrières, et j'oublie mes h dettes, le froid, la faim et le travail... Tà- (( chez de trouver Joseph; c'est peut-être « votre affaire. )>

Il trouva Joseph.

« — Monsieur , » dit cet homme , « il y a (( un jour du mois où je défierais tout le (( monde en bonheur, c'est lorsque j'ai un « billet de loterie dans ma poche. Ah ! si « j'avais de quoi recommencer ' tous les « jours ! ))

« — Moucher Brémond, » lui dit un vieillard avec un amer sourire , « allez dans telle

« rue, à tel numéro , vous y trouverez ce que (( vous cherchez. Il y a là un pauvre diable « qui, depuis ce matin, est heureux comme u on ne l'est pas. »

Brémond s'empressa de s'y rendre. Il demanda au portier l'homme que le vieillard lui avait dit. Le portier le regarda entre deux yeux.

« — L'homme que vous demandez, » répondit-il d'un air nonchalant, w est mort ce « matin. »

Et il se remit à son cordon en sifflant un air.

Il y a un conte de nourrice qui dit : (( Quand j'étais enfant « J'allais me promener sur un petit che- (( min blanc.

(( J'ai rencontré Flotte ;

« Flotte m'a demandé mes deux roulottes;

(( J'ai donné mes deux roulottes

« A Flotte.

« Flotte m'a demandé du pain.

« J'ai demandé du pain à ma mère ;

« Ma mère m'a demandé la clef.

(( J'ai demandé la clef à mon père ,

(f Mon père m'a demandé du lait.

« J'ai demandé du lait à la vache ,

« La vache m'a demandé du foin.

i< J'ai demandé du foin aux faucheurs,

(( Les faucheurs m'ont demandé du lard.

(f J'ai demandé du lard au porc,

« Le porc m'a demandé du gland.

« J'ai demandé du gland au chêne,

« Le chêne m'a demandé du vent.

« Le bon Dieu m'a donné du vent, et j'ai « eu du gland, du lard, du foin, du lait, la « clef, du pain , et Flotte , pour mon pain, (f m'a rendu mes deux roulottes. »

Ainsi l'enfant se laisse ingénument ravir ce qu'il a de plus cher, et quand iî veut le reprendre, il ne trouve que sa mère qui a la volonté de le servir et n'en a pas le pouvoir, et Dieu qui a la volonté et la puissance.

L'enfant , c'est le peuple ; mais voilà longtemps que Dieu ne se mêle pas des choses de ce monde , et le peuple n'a pas de mère.

Au demeurant, et tout bien considéré, c'est de l'histoire ancienne; car aux États de Tours , sous la minorité de Charles VIII , un orateur en était déjà réduit à dire : « N'était « que Dieu donne patience au pauvre peuple, M il cherroit en désespoir, y

GH^PZ^nS ZZIZÎ.

XODRÇtrOI»

« Sot, fol métier que le métier de moran liste! J'ai voulu me mettre à la recherche u des faits , et j'ai tourné dans le cercle de la « même idée. Quand je m'efforçais d'en sor- « tir, une impérieuse nécessité m'y faisait « rentrer.

« La misère et le fisc! autour de la misère, « tous les vices, tous les crimes, tout le mal

t( moral. Le fisc estlacause, la misère est l'effet « qui devient cause à son tour ! C'est qu'au « fond tout est là.

« S'il faut en croire les auteurs qui ont fait i< de la philosophie consolante à l'usage des « bonnes gens , l'homme ne s'est rais en so- « ciété que pour détruire l'empire de la force. « Il y a mieux que du vrai, il y a du probable « dans ce dire; mais le but est-il atteint? La i( fortune est aujourd'hui la force qui do- « mine. Le pauvre est traité , dans notre état « social , comme le serait le faible dans l'état « dénature. Qu'importent la force matérielle te ou la force morale si le résultat est le « même ?

« Ainsi la pensée première , la pensée cons- « titutive de la société est violée. Cet état de « choses peut-il durer toujours?

« La lutte a été longue et sanp;lante entre « l'aristocratie et le tiers-état. Alors le tiers « se disait le peuple , et il avait la masse pour «lui. Feintise! hypocrisie! Qu'a-t-il fait, H après la victoire? Une aristocratie d'autant

« plus lourde qu'elle s'étend à plus de gens. (( De bonne foi, la tyrannie d'un seul ne vaut- « elle pas mieux que la tyrannie de plusieurs? « — Mais, » dira-t-on, « il ne tient qu'à « vous de vous faire aristocrate; les rangs (( sont larges. Travaillez, prenez de la peine, « entassez écu sur écu , et vous serez des i< nptres. Voilà ce que vous avez gagné à la « révolution.

(( En ce sens, au moyen âge, il était loi- (( sibîe à chacun de se faire haut baron. Si « l'on avait dit à un pauvre serf: « Mon cher « enfant, tu as du cœur et des bras; lève une « compagnie de gens-d'armes, va guerroyer <■<■ sur les terres du voisin ; chasse-le de son « château, et t'en rends maître. » Le raisonce nement n'aurait pas été plus absurde.

(( Il était aussi difficile au pauvre serf de (( lever une compagnie de gens-d'armes, qu'il « l'est aujourd'hui à l'ouvrier de lever un « troupeau d'écus.

« On insiste et l'on dit : Mais tout le monde « ne peut pas être riche.

a 16 POURQUOI.

«Assurément; l'inégalité est dans la na- « ture. Je nais laid, contrefait et sot; vous (( naissez beau et spirituel; mais les bienfaits « de la civilisation sont-ils donc pour vous « seuls ? Quoi ! tout pour vous , rien pour K moi ! Ce n'était pas la peine d'engager ma « liberté native et de me mettre en société.

« Ce que vous dites du peuple, l'aristocra- « tie le disait du tiers-état; vous étiez encore (( moins à ses yeux que le peuple n'est aux (( vôtres. Il y avait plus de distance du trafiu quant au propriétaire, que de l'ouvrier au « trafiquant. Et pourtant vous vous êtes fait (( jour.

« Il n'est pas d'homme du peuple qui n'é- (( changeât avec joie sa destinée contre celle « d'un chien de bonne maison.

« Ainsi l'on a voulu que la force morale (( domptât la force matérielle!... Bien fou est (( celui qui croit à une patience éternelle dans « la souffrance, et qui veut arrêter, de sa dé- « bile main, le mouvement de tout un peuple.

(( Quand le chasseur veut tromper le gi-

POURQUOI. air

{( hier, il lui jette un appât. Quel appât avez- « vous jeté au peuple?

(( Dites-moi en quoi sa condition s'est amé- (( liorée depuis dix siècles? Si quelques hom- « mes sortent de ses rangs ^ c'est l'exception, c( et pour être heureux, ils sont obligés d'en « sortir.

« Il faudrait avoir la vue bien courte « pour ne pas voir que la querelle terminée {( entre le tiers-état et l'aristocratie va s'ente gager entre le peuple et le tiers-état. Tous « les principes invoqués par les communes, « le peuple peut les inscrire sur ses ban- « nières. »

A cette pensée, Brémond s'arrêta épouvanté.

« Est-ce une fatalité échue à notre mal- « heureuse race , que de n'avoir jamais de « lendemain assuré ! Voici donc revenir une (( autre Jacquerie!... Quoi! cinq siècles de « guerres civiles, de pillages, de meurtres, f( d'incendies!.. »

s 18 POURQUOI.

C'était devant son insouciant ami queBré" mond tenait ce langage.

« — Eh bien? » lui dit Pococurante d'un air goguenard.

" — Votre comète! votre comète! qu'elle « vienne. Elle peut seule nous tirer de là.

(( — Je vous y attendais, » reprit Pococurante en mettant dans sa bouche une pastille à l'ambre. « Vous avez fait de longues ex- « cursions dans le monde politique et dans le « monde moral; vous avez sué à la peine; si « vous aviez eu l'oreille docile , je vous au- « rais dit tout ce que vous avez vu, et je vous « aurais épargné bien des fatigues. Il y a plus, « mon cher ami ; c'est que tout cela est mau- « vais, mais tout cela est inévitable. Ce sont « les hommes qui font les choses , et les « hommes ne sont pas des anges.

« — Ah! si dès le principe tout avait été « bien ordonné !...

« — Enfant que vous êtes! une république (f de platoniciens serait , après un certain « laps de temps, une mauvaise république.

(( Dépensons gaîment nos revenus , allons « voir La Blache, et laissons couler l'eau... « Ah! ah! » reprit-il en riant, « vous cher- « chez déjà de l'œil la comète sur l'horizon !

« — C'est ma seule espérance.

« — Bon ! après ce monde-ci un autre, et « le nouveau ira comme l'ancien. »

ma ^^mmm,

aHAPZTHS ZZZT.

Page 1