OBSERVATIONS
1 . La première moitié, dans Sallier, correspond exactemenf à la phrase ancienne relevée, plus haut, dans Adm., Il, 5-6 : i ]k ^ ,' ^ fia calamité par le pays'».
Z-h de Sallier correspond à «la calamité au temps des Rois du Sudn de l'inscription de Mineptah.
3 et 5 de Sallier : il y correspond la mention de rrRois du Nord" et de (fRois du Sudr) dans l'inscription de Mineptah.
5. Le roi asiaiiijue dans Jla-otmrit du texte d'Hatshopsitou fusionne les éléments de la version de S;illier et de ia version de Hariis.
7 de Harris, sans correspondant dans Sallier, est probablement une interpolation introduite sous linlluence de la phrase du n° U (voir, plus haut, la discussion du texte de Harris).
g. L'impiété du roi de Ha-ouarit est également mentionnée dans le
lexto (rn;ilslio})sitou, où TAsialique est ffd.ms l'ignorance de Re, et n"ci{jiss;iit pas selon les oiib'cs dn diou-n.
On voit que des neuf éléments en lesquels, pour la faciiité des renvois, nous avons divisé ces passajjes, un grand nombre se correspondent exactement, ceux des n°' i, 9 , /i , 5, 0 et q, avec des analogies de rédaction particulièrement remarquables aux n"' 1, 6 et 9; cela suffit à montrer que les deux textes sont le résultat de l'adaptation à deux histoires différentes, pour leur servir d'introduction, d'une même version préexistante. Ce fait une fois constaté, on arrive à pénétrer assez avant dans riiistoire de la structure des versions secondaires. Fout d'abord, revenons un instant à l'élément 7, que Harris seul possède : comme nous l'avons expliqué plus haut, il ne ligurait pas primitivement à cette place et doit être considéré comme interpolé ou comme détaché fautivement de l'élément ti ; de sorte qu'à cette place également l'accord s'établit entre Sallier et Harris dans sa forme originale {^deuxième stade du développement de Harris, voir plus haut la discussion du texte). Fixons notre attention, ensuite, sur les correspondances lointaines et par endroits si douteuses, croirait-on, des n"' 3 . 5 et 8 , où Apopi tient la place du roi asiatique et où l'on voit paraître, dans Sallier, un Skenenre absent d'autre part. Le rapprochement des deux versions du n" 8 montre qu'elles ne sont pas si différentes, dans le fond, qu'il semble au premier coup d'œil, car de part et d'autre le n° 8 introduit l'énonce uniforme de l'impiété du roi sacrilège et a pour but de l'expliquer; l'explication seule diffère, et dans Sallier a été choisie en harmonie avec le thème général de l'histoire, qui est celle d'une guerre éclatant entre les deux rois au sujet de Soutkhou. Pour la même raison, aux n"' 3-5, la peinture de l'anarchie politique fut supprimée par le rédacteur de Sallier et remplacée par l'introduction des deux adversaires, Skenenre et Apopi, présentés comme se partageant l'Egypte; cette sub-
stitutloii fut faite phrase à phrase, et si fidèlenienl que l'élément /i de Harris, ({ui continuait hien l'élément 3 dans cette forme du récit, passa dans Sallier où il s'intercale de la manière la plus inutile et la plus choquante entre les phrases où Skenenrc et Apopi apparaissent : les «calamités de la ville de Re» répondent très évidemment, quoiqu'en termes différents, à K chacun tuait son prochain 55 de l'autre document, et nous découvrons ainsi l'origine de cette intercalation singulière, que nous étions tentés, d'après l'analyse de Sallier seul, d'attribuer à l'erreur ou à la fantaisie d'un copiste. On voit que la vérité est tout autre; le rédacteur de Sallier avait en mains un texte dont la version de Harris nous donne une idée relativement fidèle; ill'adaptait, il l'utilisait pour en faire le début de l'histoire de Skenenre et d'Apopi, mais conformément au procédé littéraire égyptien il n'en prenait point l'esprit, il n'en prenait que les phrases, et une à une les transcrivait ou les remplaçait par d'autres, selon qu'elles allaient à peu près ou n'allaient pas du tout avec le récit qui devait suivre. Bien qu'exécuté assez habilement, ce travail de démarquage introduisit des incohérences regrettables, parmi lesquelles on remarque, outre le fait déjà signalé du n" h , que dans Harris tout le paragraphe 1 -h forme un tableau unique et bien suivi, — le thème ancien du désordre sous sa forme simple, — tandis que dans le passage correspondant de Sallier le rédacteur est obligé de distinguer deux époques, celle où il n'y avait pas de roi et celle où Skenenre devint roi du Sud.
Il ne faudrait pas croire, cependant, que le papyrus Harris nous restitue le texte même sur lequel travaillait le rédacteur de Sallier. Le thème général de Harris, la chose est claire, est antérieur à celui de Sallier, et le roi asiatique est déjà connu de l'inscription d'Hatshopsitou; mais la version de Harris n'est, elle aussi, qu'une adaptation du texte antérieur, transposé en la forme d'un récit de restauration de l'Egypte par Sit-
iiekht, et la circonstance la plus remarquable de cette adaptation (^st la suppression do la mention de fla-ouarit, où le roi asiatique, dans le texte d'Ifatsliopsitou, résidait encore. Si l'on remet en j)lace Ha-ounvU d'après ce dernier texte, et si l'on opère les restitutions nécessaires dans la version perturbée en recousant y après li et sup|)rimant la pbrase inutile de 2, on obtiendra, ainsi qu'il suit, une image certainement fidèle du prototype d'où les textes de Sallier et de Harris furent tirés par adaptations divergentes :
^La terre d'Egypte était plongée dans le malheur; il n'y avait pas de roi, et le pays était aux mains des princes des nomes, et partout sévissaient le meurtre (Harris, élément Zi) et la violence (élément -y). Et il arriva que les Asiatiques, dans Ha-ounrit (inscr. d'Hatsbopsitou), élurent parmi eux un roi, à qui obéit l'Egypte entière, et qui gouverna avec impiété, t)
L'analyse antérieure du texte de Harris nous a déjà permis d'apercevoir le caractère composite de cette rédaction, où le vieux thème simple de la désolation et le thème postérieur de la roijauté sacrilège — ce dernier encore à l'état isolé chez Hatshopsitou — sont juxtaposés sans autre artifice. Une fois constitué, cependant, dans un document perdu dont nous ignorons la nature et la tendance, ce thème complexe fut utilisé de deux manières, comme tlume général de désolation, dans le panégyriqut; du roi considéré comme restaurateur de l'Egypte par fiction laudative, et comme introduction à l'histoire particulière d'une guerre du Sud et du Nord. Dans le premier mode d'emploi il arriva, tantôt que le nom de Ha-ouaritfût conservé, — cela s'observe chez Hatshopsitou, — tantôt qu'un rédacteur plus subtil supprimât la mention de cette résidence, trop particulière pour n'être pas gênante dans des formules arbitrairement et gratuitement appliquées : c'est le cas du texte de Harris, et aussi des Annales de Thoutmès IH. Dans le deuxième mode d'utilisation, au contraire, les formules trop générales deman-
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dajont à êtro précisées, car ce qu'on voulait raconter était ia guerre victorieuse et libératrice menée par Skencnre, un des fondateurs de la monarchie ihébaine, contre le roi de la Basse- Egypte; le nom de Skenenre était alors introduit dès les premières phrases, et à l'Asiatique anonyme de Ha-ouarit était substitué le roi Apopi que Skenenre avait à combattre.
C'est ainsi, sans doute, qu'Apopi devint rui de Ha-ouarit. Il est extrêmement probable que dans la forme primitive de rin'stoire des deux adversaires le nom de la ville ne (igurait pas, car Ha-ouarit, dans la tradition que le rédacteur de Harris t)iiitile, mais qui nous arrive intocte dans l'inscription d'Iiatshopsilou, est la mile dos Asintiqws et de leur roi et non la ville d'Apopi; l'histoire d'Apopi et de Skenenre sur laquelle travaillait le scribe de Sallier ne connaissait donc pas Ha-ouarit, dont le nom fut seulement entraîné dans le récit avec les autres éléments du thème étranger que l'écrivain s'approprie. Observer, à l'appui, que dans la version même de Sallier, le nom de Ha-ouarit ne reparaît plus une seule fois après la mention ainsi introduite, et que lorsqu'il est dit, par exemple, (jue le messager envoyé par Apopi à Skenenre s'en retourne dans son pays, on trouve qu'ril se mit en route vers le lieu où était son maître r. Il parait clair que, dans la forme primitive du récit, la résidence d'Apopi, roi du Nord, n'était pas désignée avec plus de précision que celle du « chef du pays du Sudw.
11 y a donc à l'époque ramesside, antérieurement à la confusion créée par le rédacteur de Sallier i, deux histoires différentes, une histoire do la défaite du Nord par le Sud à l'époque des rois Apopi et Skenenre, où n'apparaît le nom d'aucune ville (récit n" i), et une autre histoire de guerre où les gens du Sud battent les Asintirpies et prennent Hn-ouaril , mais sans que soit conservé le nom du roi qui remporta cette victoire (récit n" a). Il sera utile de nous rendre compte, avant d'aller
plus loin, quc3 ces deux n^cils. indépenrlants et réellemniil diflérents l'un de l'autre, sont cependant étroilemont apparentés et ont pour oi)jets deux épisodes analogues et voisins, détachés d'un même ensemble.
Pour le constater, il nous faut abandonner pour un instant le terrain de l'histoire des textes, et revenir encore une fois à l'histoire proprement dite de Ha-ouarit, sur laquelle nous sommes renseignés par l'inscription bien connue d'Ahmès à Elkab, et dont on sait que Ha-ouarit fut effectivement prise par le roi du Sud, et que ce roi était Ahmès, le restaurateur de la monarchie égyptienne et le fondateur de la XVIII' dynastie : voilà, sans plus y insister pour le moment, à quoi d'historique correspond la tradition du récit n° 2 , et l'on comprend immédiatement pourquoi le nom du roi vainqueur a disparu du récit dans les versions oii les faits sont évoqués pour servir à la gloire (l'Ilalsliopsitou ou du père de Ramsès III. Mais la même inscription d'Elkab nous apprend , d'un autre côté, que le roi Ahmès , le vainqueur de Ha-ouarit, fut le successeur immédiat de Skenenre, de telle sorte que le duel traditionnel de Skenenre et d'Apopi se place immédiatement avant la prise de Ha-ouarit par Ahmès, et que le premier récit, par l'époque des faits racontés, se rapporte ainsi que le deuxième aux événements de la conquête du Nord par le Sud au début du Nouvel Empire. De ce que nous arrivons à remonter, ainsi, aux narrations indépendantes de deux épisodes de la lutte, il semble résulter que dans la littérature thébaine du Nouvel Empire il y avait une sorte de cycle des origines impériales comprenant des histoires diverses, les victoires de Skenenre, celles d'Ahmès, la défaite d'Apopi qui régnait dans le Nord, la prise de la forteresse du Delta et la déroute des Asiatiques qui avaient occupé le pays pendant la période d'anarchie'^'. Que s'était-il passé, en réalité, au temps des fon-
'■' A ce ryclo apparti<^iit indubitablement une autre histoire encore qu'on racontait au temps de la XX' dynastie, et où le roi aux prises avec les Septen-
dateurs de la XVIIP dynastie? Qui était Apopi, qui étaient les Asiatiques de Ha-ouarit, et y avait-il quelque chose de commun entre Apopi et les Asiatiques? On aurait peine; à répondre si l'on n'avait que les deux landjeaux de chroni(jue (jue l'analvso des textes du Nouvel Empire nous a finalement permis d'extraire. Les monuments contemporains seront là, heureusement, pour nous aider à reconstruire l'histoire: mais avant d'y arriver, nous avons d'ahord à suivre la tradition littéraire dans la suite de son développement et les péripéties accidentées de ses dernières phases.
CHAPITRK III.
LKS HISTOIRES DE LA DOMI>ATIO> ÉTRA.NGKRE l-T 1)1 ROI SAIVELR DANS LA RELATION MA>ÉTIIONIE>î\E :
iMii;Mii:iu: histoire, or des iiyksos et de lexode.
Ce que les histoires relatives à la domination des étran^jers et à leur expulsion par le roi sauveur étaient devenues, en Egypte, au début de la période ptoiémaïque, nous commençons à le savoir grâce à l'analyse romarfjuablement nette qu'Ed. Meyer a donnée"^ des fragments manéthoniens ou pseudo-manéthoniens qui ont trait à ces questions et que nous a conservés le Contre Apion de Josèphe. On sait par quel bonheur ces fragments ont passé dans l'œuvre de l'apologiste juif. Les diverses
IrionauY n'élait ni Sicenonre ni Alim«''s , mais Kamès : nous en dirons un mot plus loin, lorsque nous essaierons de reconnaître, d'après les monuments de ce roi Kamès, la place liislorique qui lui appartient. Le texte auquel nous faisons allusion n'est connu du public, jusqu'à présent, que par les quelques mois qu'en dit Maspero, L'oslracon Carnarvon et le papjirus Prisse, dans liée, de Iravatix, XXXI (1909), p. i46; ce n'est qu'après la publication que préparent Grillith et Gardiner qu'on pourra déterminer à quel type documentaire et à f|uel slade d'évolution il se rapporte.
'■*> Ed. Meyeii, Aeg. Citron, (ujoi), p. 71-80, 88-95.
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histoires de Barbares conquérants et dévastateurs, puis expulsés d'Kgyplo, étaient déjà, au temps do Manéllion, mises en rapport avec la sortie (rK};ypte des Israélites, et Manéllion recncillil, deu\ formes complètes du récit où ces divers éléments étaient combinés de manière variable; Josèphe, qui cherchait dans les écrivains {jrecs des lémoi{jna|jes de l'antiquité de son peuple, recueillit ces deux versions de l'Exode dans l'état de conservalion plus ou moins bonne où le texte manélhonien lui était parvenu, et nous permit ainsi de connaître les circonstances qui se rattachaient à l'Exode dans la narration de l'écrivain du m* siècle.
Les deux histoires recueillies par Manélhon sont placées sous deux rois différents, à deux moments différents de l'histoire de l'Egypte, et ni Manéthon ni son commentateur juif ne songent, bien entendu, qu'elles pourraient être deux projections d'une même tradition primitive. Comme Manéthon suit l'ordre chronologique, elles étaient nettement séparées dans son ouvrage, et cela se manifeste avec une clarté égale sous la plume de Josèphe. La première histoire, sur laquelle nous allons porter notre attention d'abord, pourrait être appelée celle des Hijhsns, par opposition avec l'histoire des Impurs, de date postérieure dans le récit raanétbonien et que nous analyserons ensuite.