‹ La fin du Moyen Empire egyptien; étude sur les monuments et l'histoire de la période comprise entre la 12e et la 18e dynastie (volume 2)Chapitre 23 sur 51 · TABLEAU SYNTHÉTIQUE DE L'ÉVOLUTION DU THEME DANS LA LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

TABLEAU SYNTHÉTIQUE DE L'ÉVOLUTION DU THEME DANS LA LITTÉRATURE

C'est dans l'Egypte paisible et prospère de la XIP dynastie ({ue les images du désordre et de la désorganisation se présentent à nous pour la première fois, dans des compositions purement littéraires qui ne racontent ni ne prédisent, mais peignent le malheur social dans un esprit de description géné-

M. U. WEILL

raie, pour instruire et pour divertir. Le noble Egyptien de cette épociue aimait à exalter on lui le sentiment de la stabilité de l'Etat et de sa propre richesse, par rHvocalion de toutes les images contraires, et il goûtait fort les petits poèmes de désespérance, complaintes du vaincu, hymnes à la mort et aux séjours de l'autre monde, chansons du malheur public, dont quelques échantillons excellents nous ont été conservés par le compilateur du Lebenxmiide ; la complainte du malheur public tenait une place particulièrement importante dans cette littérature. Plus sérieusement, d'autre part, la désorganisation sociale était un thème d'enseignement, du genre de ceux qui font l'objet de compositions assez nombreuses de la même époque, \e Paysan, Ptalthotep, les histructiom d'Amenenifwt, où des idées extrêmement simples sur la morale sociale et la conduite personnelle sont exposées dans la forme un peu singulière qui caractérisait l'œuvre d'art pour les Egvptiens d'alors. Complètement développé et tel qu'il nous apparaît dans les Admonitions au roi du papyrus de Leyde, le thème du désordre donne lieu à un véritable traité du gouvernement et de l'administration de l'Egypte, dans lequel chacpie prescription ressort, indirectement, de l'image du malheur qui survient dès qu'elle n'est pas suivie. Le livre comporte, en conséquence, une collection complète des infortunes sociales dont les Egyptiens avaient à cette époque l'expérience ou l'idée; on y apprend que l'affaibHssement de l'autorité entraîne le désordre, la violence, l'hostilité entre les hommes et jusqu'au sein de la famille, l'instabilité de la richesse et le bouleversement des conditions, l'impiété, la famine et le dépeuplement, enfin le recul de la culture devant l'intrusion des Bédouins et le progrès du nomadisme. Pas la moindre allusion à une invasion étrangère à main armée; l'heureuse Egypte du début du deuxième millénaire n'avait pas idée qu'une calamité de cet ordre fût possible.

Quelques siècles plus tard, les Egyptiens du Nouvel Empire étaient persuadés, tout au contraire, que le Delta avait été au\ mains des liari)ares et qu'il avait fallu l'effort héroïque d'un roi sauveur pour tirer le pays de l'abime. On racontait qu'à la faveur du désordre et de la disparition de l'autorité royale, les Asiatiques s'étaient emparés du Pays du Nord, et, installés dans Avaris, s'étaient livrés à toutes les impiétés et à toutes les déprédations : on complétait ce tableau du malheur national en empruntant les traits qu'il fallait aux descriptions de violence et de désordre de la littérature ancienne. Puis, le sauveur était venu, avait pris Avaris, anéanti on expulsé les étrangers et instauré la monarchie théhaine. Sur l'époque des événements et le nom du roi sauveur, il y avait des traditions nombreuses et gravement différentes les unes des autres; elles étaient nées de la singulière coutume, généralisée dès le premier siècle de la XVIIP dynastie, d'attribuer abusivement au souverain régnant, dans une sorte de biographie triomphale, la gloire d'avoir chassé les Asiatiques et sauvé le pays. Cette restauration fictive se racontait aussi parfois suivant le mode ancien, c'est-à-dire sans évoquer d'autres calamités que celles mentionnées dans les compositions de la XIP dynastie; la grande inscription de Toutankhamon est un excellent exemple du panégyrique royal composé de cette manière. Plus souvent, par contre, la destruction du fléau étranger était exphciteraent et plus ou moins longuement mentionnée : il fut ainsi fait pour Hatshopsitou, pour Thoutmès III et Thoutmès IV au temps de qui la grande guerre était placée dans un récit qui passa chez Manélhon (.Misphragmoulhôsis et Tethmôsis), pour Mineptah, pour Bamsès III, peut-être pour l'un des Amenhotep ; et à côté des formes traditionnelles qui sortirent ainsi du mensonge laudalif, on a l'heurense surprise de trouver trace de la forme primitive et véritable, celle qui attribuait les événements à Amosis : elle existait à l'époque pharaonique,

pnisciue Ptolémée de Mendès ia rapporte, et c'est la forme dans laquelle la tradition se rattache immédiatement à l'histoire, puisciu'on sait positivement par une inscription contemporaine cpi'Amosis prit Avaris. Ce dernier document, toutefois, ne nous apprend rien sur les ennemis qui furent vaincus à cette place, et nous aurons à nous demander, plus loin, jusqu'à quel point la tradition théhaine est dans la vérité lorsqu'elle y met les Asiatiques.

On voit, en tout cas, que l'histoire des Asiatiques et d'Avaris est originairement — avec Amosis — un épisode de l'histoire des guerres qui ahoutirent à la restauration de l'unité égyptienne. Tout un ensemble de récits devait être en circulation sous le Nouvel Empire, un vrai cycle des origines thébames dont nous avons seulement cjuelques lambeaux défigurés; par fortune, nous arrivons encore à restituer de celte épopée perdue un autre épisode, voisin de l'épisode d'Avaris mais tout à fait distinct de lui primitivement, celui de la guerre d'Apopi, roi du Nord, contre Skenenre, roi de Tlièbes*^^. Dans la forme primitive de cette deuxième histoire, il n'y était question ni d'Avaris ni des Asiatiques, et c'est seulement par suite d'une contamination par la première, plus exactement par suite de l'adaptation du thème d'Avaris, devenu banal, au début de f histoire d'Apopi et de Skenenre, que dans celle dernière histoire le nom d'Avaris fut introduit. L'auteur de fadaptation eut dailleurs soin d'ùter de la version combinée la mention

(') Rappelons qu'au môme cycle des origines de la monarchie thébainc appartient, sans doute, une autre histoire découverte depuis peu et sur laquelle, le texte n'étant pas puhUé, les renseignements nécessaires font encore défaut. 11 s'agit du document de la planchette Carnarvon au musée du Caire, qui parait porter le récit d'une guerre soutenue par le roi du Nord contre les Sej)lentrionaux, le roi du Nord n'étant ici ni Ahmès ni Skenenre, mais Kamès. Tout ce qu'on sait jusquù présent du texte nous est appris par M\'ii'ERO, L'ostrucon Carnarvon et le pnpyntu Prisse, dans fier, de travaux, X\XI (1909J, p. li\). Cf. ce qui sera dit de Kamès plus loin, section 11, chap. i.

(les Asiatiques, (jui n'était plus en situation dans un récit où l'ennemi des Thébains était le roi Apopi, et ainsi prit naissance la forme à la fois complexe et mutilée que le papyrus Sallier i nous apporte.

Le thème d'Avaris et des vVsiatiqiies subissait, de manière analogue, toutes les corrections que le contexte paraissait demander, notamment dans le cas de l'adaptation à la biographie triomphale d'un roi quelconque. Dans l'inscription d'Hatshopsitou, Avaris et les Asintiquon sont conservés, et il en était probablement de même dans le prototype hiéroglyphique perdu de l'histoire de Thoutmès lll et Thoutmès IV libérateurs; plus subtilement, l'auteur du panégyrique de Ramsès III élimina des précisions gênantes, et ne conserva que le roi asiatique qui se serait emparé du pouvoir avant l'avènement de Sitnekht. Dans d'autres versions, c'était peut-être la mention des Asiatiques qui é'.ait supprimée tandis qu'/lmm subsistait. On remarque aussi que dans les cas où il était fait mention explicite des Asiatiques , ceux-ci n'étaient jamais désignés par un nom plus particuher, par un véritable nom de peuple; l'ingéniosité des rédacteurs s'exerçait pour retrouver des appellations susceplibles de convenir à ces ennemis, et c'est très probablement à l'époque pharaonique même que remonte le nom de Hyksos, quelle que soit la façon dont il s'explique réellement par l'égyptien. Plus certainement encore c'est un rédacteur pharaonique qui créa pour les Barbares la dénomination (ïlmpurs ou de Malades, par contresens sur le mot iadifou, «calamités 77, qui voisinait avec les phrases désignant les Avarites dans de nombreuses versions de l'histoire. Ainsi se différenciaient, pour le compilateur des temps à venir, une histoire des Hijhsôs et une histoire des Impurs, qui se distinguaient à peine par le sens dun mot, et peut-être ne se distinguaient pas du tout, à l'époque hiéroglyphique.

Un plus ou moins grand nombre de versions apparentées

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cheminèrent côte à côte, ainsi, au cours des siècles qui suivirent la prriode ihébaine, jusqu'au jour où l'élément nouveau de la prédiction parut dans la liilé'ralure égyptienne. Ceci se passait assez tard, dans un monde assez éprouvé par le mallieur et l'oppression étrangère pour qu'à l'ardent désir de revanche il iallûl la satisfaction de la prophétie; la date est impossible à déterminer, mais on pense aux premières invasions assyriennes et perses. On vit sur|jir, alors, des compositions dont l'histoire de l'agneau et du roi Bokchoris, au i'"'" siècle de l'ère chrétienne, nous permet de nous faire une idée par analogie; il v avait toujours en scène un roi des temps passés et un devin, homme ou bête, qui prédisait une période d'abaissement et de misère que l'âge d'or devait suivre; et la durée du temps d'épreuve était calculée par l'auteur de manière que 1 arrivée du sauveur fût promise à brève échéance. Aucun échantillon de ce genre littéraire ne nous est parvenu pour les derniers siècles de l'Egypte indépendante; mais il était forcément pratiqué depuis un certain temps déjà lorsque l'élément piMiclion , qui ne peut avoir d'autre origine, vint contaminer Ihistoire des Barbares et du roi sauveur dans certaines de ses formes.

L'une de ces formes était un récit dans lequel les Avarites ennemis étaient appelés Impurs et où le rôle du libérateur était attribué à un roi Aménopbis et à son lils Ramsès, lequel, d'après la manière dont les noms s'ordonnent dans les listes postérieures, est Ramsès 111. On ne saurait dire s'il y avait là, déjà, le résultat de la fusion de deux versions difl'érentcs, dont l'une aurait mis en scène Ramsès 111 et l'autre un Amenhotep; on ne saurait dire davantage si ce dernier roi attira à lui, en dernier lieu, le personnage du devin Aménophis, fds de Paapis, qui avait été effectivement un contemporain d'Amenhotcp III, ou si, comme Ed. Meyer le suppose, cet Amenhotep, fils de Hapou, jouait déjà un rôle à côté du roi Amenhotep dans une

forme tradilionni'llc à Icupelle Uamsès 1|[ était étranger. La seule chose certaine est ([ue lorsque l'épisode de la prédiction fut introduit dans l'histoire d'Avaris et du roi Anienhotep (avec ou sans Ramsès III), on choisit le célèbre ministre de la XVI II" dynastie pour tenir le rôle de prophète. Que prédit-il? Un petit nombre d'années de victoire aux Impurs, après quoi ils seront refoulés, et le récit se termine [)ar l'accomplissement des choses prédites et la victoire du sauveur. De toute évidence, la prophétie ne sert absolument à rien dans ces conditions; elle rend à peine la narration plus dramatique, et ne donne au lecteur nulle occasion d'espérance, puisqu'au moment où il lit, elle est déjà réahsée dans le passé. Il y a là une sorte de gaspillage narratif, d'utilisation à contresens d'un thème d'orientation réelle toute différente.

L'histoire ainsi créée, cependant, devait vivre longtemps, transformée et utihsée de façons extrêmement diverses, mais toujours inséparable du nom du roi Aménophis. D'une part , c'est la prédiction qui, introduite dans le récit en qualité d'épisode supplémentaire et sans importance, grandit sous l'influence des compositions prophétiques véritables qui circulaient à la même époque, et transforme l'histoire des Impurs et du roi sauveur en une histoire de prédiction à long terme : tel un arbre qui serait assimilé par le rameau greflé sur lui et changerait d'espèce. Pour arriver à ce résultat, il suHit que la dernière partie du récit, celle qui concerne V accomplissement , soit supprimée, et que le sauveur soit annoncé par le prophète, en termes ou bien assez vagues pour que le lecteur puisse toujours l'attendre, ou bien précisés de telle manière qu'on puisse l'attendre bientôt. Ainsi le roi Aménophis, de roi sauveur qu'il était, arrivera à ne plus être ([ue le roi qui reçoit la prédiction et sous lequel le malheur se déclare, et l'on aura, à peu de chose près, l'histoire d'Aménophis et du potier prophète que des papyrus grecs des n"^ et nf siècles de notre ère nous conseiTent.

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Dans iino aiitro flircclion, l'histoire d'Ariiénopliis et des Impurs se maintenait, malgré l'élément délétère de la prédiction, dans sa forme primitive avec le retour du roi sauveur au bout d'un certain temps de misère nationale. Elle ne serait pas arrivée à se conserver ainsi, peut-être, si elle n'avait eu la chance d'être prise, enchâssée, fixée pour l'éternité dans la gangue d'une des inintelligentes combinaisons élaborées à Alexandrie pour retrouver les Juifs et l'Exode dans les traditions égyptiennes.

Ce travail s'accomplissait, sans nul doute, au iv' siècle. Les Juifs qui se trouvaient en rapport avec Egyptiens et Grecs dans le monde littéraire d'Alexandrie et qui leur faisaient connaître la Bible, avaient la passion de trouver dans les annales égyptiennes l'histoire du séjour d'Israël en Egypte et de l'Exode; car ainsi devait être prouvée l'authenticité historique de leur livre. Or il se trouvait dans la littérature égyptienne un seul épisode, un seul thème qui se rapprochait par certains éléments d'une histoire d'étrangers quittant l'Egypte pour gagner les terres de l'Asie, et ce thème était celui des Barbares d'Avaris expulsés par le roi sauveur. Ce n'était pas très satisfaisant; il n'y a rien dans le conte égyptien qui corresponde à l'arrivée des ancêtres d'Israël dans le pays, et surtout les Avariles, Hyksôs ou Impurs, jouent dans le récit un rôle odieux et misérable. Cela ne découragea pas l'intrépidité des adaptateurs, qui surent abattre les angles trop gênants de la narration égyptienne. Leurs tentatives portèrent simultanément sur toutes les formes de l'histoire d'Avaris qui avaient cours à leur époque; de deux côtés différents on mit sur le chantier, sans doute à la même minute, l'histoire des Avarites et des rois Thoutmès, et l'histoire des Avarites et des rois Aménophis et Bamsès. La méthode de travail, extrêmement simple, consistait à envoyer les Avarites expulsés, à la fin du récit, en Judée où ils fondaient Jérusalem et devenaient le peuple juif; le chef

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des Avarites on lulle avec les E^^ypliens était, dans le même esprit, identiHé avec Moïse. 11 naissait ainsi plusieurs récils de l'Exode, incompatibles entre eux et dillerant |)rincipalemcnt par le nom du roi d'Egypte : c'était un Thoulmès, ou bien un Kamsès fds d'un Aménopbis. D'autres divergences se manifestaient encore, dans la tendance, entre les versions ainsi proposées, suivant (|ue l'adaptation avait été faite dans un esprit purement juif ou qu'une adaptation juive avait été revue et corrigée dans un sens malveillant par des Grecs plus ou moins imbus d'c^ antisémitisme r. Il se trouva que la combinaison fabriquée avec l'bistoire d'Avai'is et des rois Thoutmès, Misphragmoulhosis et Telhmôsis, fut «pbilosémitew ; les Avarites, dans celte forme de l'bistoire égyptienne, portaient le nom de Hyksôs, qui n'est pas essentiellement désobligeant, et l'arrangeur n'eut pas grande peine à transformer l'écrasement des impies dans Avaris en une capitulation honorable, suivie d'une retraite avec armes et bagages jusqu'en Judée. Au même moment, les cr antisémites 75 trouvaient la matière d'une combinaison maligne à souhait dans la forme traditionnelle égyptienne avec Aménopbis et Ramsès, où les Avarites, par hasard, étaient appelés \cs Impurs, les Malades, antique contresens dont nous avons expliqué l'origine et d'où l'on fit sortir une histoire dans laquelle une troupe d'étrangers, néfastes par leurs tar«s physiques et leur impiété, étaient ignominieusement chassés du pays et devenaient le peuple d'Israël.

Cela faisait deux types d'histoires de l'Exode, entre lesquels chaque écrivain avait à choisir. Or, les Grecs adoptèrent presque unanimement les versions ^antisémites» où figuraient les Impurs. On en trouve des exemples chez Hécatée d'Abdère au début du m" siècle, à la même époque sans doute chez l'Alexandrin inconnu qui transmit l'histoire d'Aménophis et des Impurs à Manéthon, puis chez Posidonios d'Apamée, Trogue Pompée, Ghaerémon qui raconte l'histoire d'Améno-

phis et des Impurs, en partie du moins, d'après une source extra-maïK'lhonienne, enfin Lysimaque, clicz qui le roi du récit n'est plus Aménophis ou Rumsès, mais liokchoris. On se demande, à propos de cette dernière version, si elle fut obtenue par substitution du nom de Bokcboris au nom roval antérieur dans une liistoirr de l'Exode déjà constituée, ou si l'histoire qui parvint à Lysimaque avait été élaborée, au iv'' siècle, avec une version égyptienne préexistante de l'histoire des Impurs dont Bokcboris était le héros : dans cette dernière bypotbèse même, le nom de Bokcboris n'aurait pu être introduit dans la narration égyptienne que relativement tard, de sorte qu'en tout cas sa présence à cette place est le résultat d'une substitution, dont il importe peu qu'elle ait été postérieure ou antérieure à l'adaptation à l'Exode. On remarque, cependant, qu'au siècle même de Lysimaque la figure de Bokcboris apparaît encore dans une histoire de prédiction, celle de l'agneau, purement égyptienne et tout à fait étrangère à la combinaison de l'Exode; cela donne lieu de penser qu'il s'était constitué, dans l'Egypte grecque, une sorte de cycle de Bohchoris''^\ auquel on avait rattaché l'histoire des Impurs et de l'Exode dans la forme où Lysimaque la reçut.

Quant à la version r philosémite» de l'histoire de l'Exode, avec les- Hyksàs et la cajntulation honorable dans Avaris, elle n'a été recueillie, autant qu'on sache, que par un seul écrivain, l'inconnu chez qui Manéthon l'a trouvée. C'est une difficulté singulière que celle qui se présenta à l'historien du iif siècle, lorsqu'il eut sous les yeux une histoire complète de l'Exode avec les Ilyksds, au temps des rois Thoutmès, et une autre histoire de l'Exode, non moins complète, avec les Impurs, sous le règne d'Amn ophis et de son fils Ramsès. Pas un

O II y avait o(Tectivement on circulation, à l'époque grecque, des liistoires nomljreuses et de tendances diverses dont Bokclioris était le h<''ios; voir WienEMANN, Apg. Gesch., p. 578-580.

instant il ne pensa qu'Impurs et Ilyksôs, dans Avaris, étaient la même chose; la dissimilalion des deux histoires était d'ailleurs confirmée, pour lui, par la différence des dates, car il donnait bien aux ïhoutmès et aux Uamsès, en gros, les places qui leur appartiennent en réalit<'! dans l'histoire (^n Nouvel Empire. S'il rélléchit alors, ce qui n'est pas douteux, Manétlion ne put faire autrement que d'admettre que ses devanciers avaient commis une grave confusion dans l'une des deux histoires, l'Exode des Juifs n'ayant pu avoir lieu deux fois. Confusion dans une certaine mesure excusable, put-il penser encore, car les deux histoires n'étaient pas sans analogies, et Impurs comme Hyksôs avaient Avaris pour résidence. Il rétablit, alors, ce qui lui paraissait être la vérité indûment altérée, (j'est à la fin de la première histoire que l'Exode avait lieu : les Ihjkaôs d'Avaris, vaincus par Tethmôsis, fils de Mispbragmouthôsis, capitulent, se retirent en Asie où ils deviennent les Juifs; puis les événements en Egypte suivent leur cours, jusqu'à ce qu'au temps des Ramessides se déchaîne sur le pays le fléau des Impurs, que le roi Aménophis, père d'un des derniers Ramsès, relègue dans Avaris, l'Avaris de la première aventure, où les Juifs de Jérusalem, les descendants des anciens Avarites, viennent les rejoindre pour opprimer l'Egypte une seconde fois; ils sont rejetés chez eux, pêle-mêle avec les Impurs, — et c'est là sans doute, pensait l'honnête historien, ce que l'un de ses prédécesseurs voulait exprimer en disant que les Impurs chassés étaient devenus les Juifs.

A cette histoire complexe s'incorporent en outre des éléments de provenance récente, qui représentent des thèmes annexes de création tardive ou résultent de la projection sur la tradition antique de faits historiques encore peu éloignés : tels sont l'épisode de la fuite d'Aménophis en Ethiopie, qui peut être inspirée de la fuite analogue de Nectanébo devant l'invasion perse de 3 4 2, et l'épisode des animaux

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sacrés tués et mangés, qui reproduit presque textuellement cerlaines histoires d'impiété provocatrice attribuées à Okhos et à (^ambvse.

Telle est la combinaison manéthonienne, avec laquelle nous alteipnon^ au sommet d'un édifice de confusion et d'illusion auquel les siècles suivants ne devaient pas ajouter grand'chose. Les Alexandrins du iif siècle av. au i""" siècle ap. J.-C., nous l'avons vu, se tiennent à une très simple histoire de l'Exode où les Juifs sont les Impurs expulsés et dans laquelle interviennent parfois encore, notamment chez Chaerémon, un devin et une prédiction. Pendant ce temps, les prédictions proprement dites courent dans la littérature indigène; elles sont absolument étrangères, non seulement aux histoires alexandrines de l'Exode, mais encore, dans le principe, à l'histoire indigène des Barbares et du roi sauveur, qui par accident seulement arrive en contact avec la prédiction, au iv" siècle ou à une date antérieure. Le genre littéraire que représente la prédiction est, en Egypte, l'expression des calamités qui fondirent sur le pavs dans les derniers siècles do son histoire nationale, et nous garde le souvenir de ces calamités de même que l'histoire des Asiatiques et d'Avaris, créée au début de la XVIIP dynastie, reflète l'image des difficultés que les fondateurs du Nouvel Empire eurent à vaincre. .Mais tandis que l'histoire des malheurs de l'Egypte sous les Ethiopiens, les Assyriens et les Perses est relativement bien connue, on est très mal renseigné sur les événements qui précédèrent la restauration thébaine, parce qu'on n'a jamais su se détacher suffisamment, pour les comprendre, de la tradition effroyablement déformée dont nous venons de résumer l'histoire et la situation finale. Il est temps, maintenant, de reprendre cette tradition à son origine, dans la forme simple que l'analvse des textes nous a permis d'extraire, pour la rapprocher des faits historiques qui l'éclaireronl, en seront éclairés eux-mêmes, et nous permettront fi-

nalement de voir à quels événements réels le roman des Asiatiques dans Avaris se rapporte.

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