‹ La fin du Moyen Empire egyptien; étude sur les monuments et l'histoire de la période comprise entre la 12e et la 18e dynastie (volume 2)Chapitre 35 sur 51 · Thébains 5 1 8 ans · texte numérisé non relu

Thébains 5 1 8 ans

Ainsi la durée primitive de 25(j ans se trouvait triplée pour la chronologie générale. Une erreur de ce genre pouvait atteindre des proportions plus grandes encore, et Ton en trouve la preuve, dans les limites mêmes de la période cpji nous intéresse, en remarquant simplement que le cliiffrc de la XIIP dvnastie d'Africain, /i53 ans, est le ii-iple du chiffre i5i de la XVIP. Une pareille situation arithmétique n'est pas plus fortuite que celle oii se trouvent les chiffres des dynasties XV et XVI, et elle démontre, exactement de la même manière, que ces /ioS ans résultèrent, à un moment donné, de multiplications et d'additions opérées sur le chiffre authentique i5i, et par suite, que dans la forme la plus ancienne de cette tradition historique la XIIP dynastie et ses 6 5 3 ans n existaient pas. On a d'ailleurs la chance, ici, d'apercevoir presque nettement comment les durées supplémentaires se sont introduites.

Pielisonsle paragraphe d'Africain relatif à la XVlPdvnaslie : tXVII" dynastie, autres rois Pasteurs, /i3, et Thébains Diospolites, h 3 ; lesquels Pasteurs et Thébains régnèrent 1 5 1 ans». Le chronographe veut dire, très évidemment, que /i3 Pasteurs

|573] -«< 255 )ki—

eiliS Thiibains r«5gii('rent pcMidant une durée; totale de i 5 i ans, et sans nul doute ensemble, nn Pasteur pour un Tli(51)ain , puisqu'ils sont en égal nombre. Mais supposons qu'un rédacteur juge bon de transcrire : «Autres rois Pasteurs, régnant i5i ans; Tbébains Diospolites, régnant i5i ans; Pasteurs et Thébains régnant ensemble i5i ans» : n'aura-t-on pas créé, par cette seule modification de la forme de la rédaction, trois durées de i 5 i ans, en place d'une seule, trois durées qui ne manqueront pas d'être additionnées par un rédacteur ultérieur, donnant ainsi naissance à une dynastie de /i53 années? En réalité ces malentendus successifs, que nous supposons ainsi s'effecluant à partir du texte d'Africain , étaient déjà consommés avant son époque; Africain recueillit et la dynastie fallacieuse de /i53 ans, résultat de la multiplication par 3 de la dynastie véritable de i5i ans, et cette dernière dynastie dans sa forme authentique; la dynastie de /i53 ans, on ne peut savoir pourquoi, passa en tête et fut inscrite sous le numéro XlII.

Ainsi ce n'est pas seulement la XVP dynastie, comme nous l'avions aperçu d'abord, c'est aussi la XlIP du tableau d'Africain qui cesse d'embarrasser notre route; ces terribles chiffres de /i53 et 5 i8 ans sont de ces fantômes dont il suffit de s'approcher pour qu'ils s'évanouissent. Ce qu'on découvre alors, c'esl la forme ancienne de la tradition chronologique grecque à laquelle nous arrivons ainsi à remonter, et où ne subsistent plus que les éléments suivants entre la XIP dynastie et la XVIIP :

[XIV*] dynastie. . 76 Xoïtes i84 ans,

[XV'j dynastie. . 6 Pasteurs 9 5g

[XVIP] dynastie..! ?^ E^r?-'' ' ! '^'

*- -^ •' (43 Thébains . ]

soit, au total, 5yâ ans seulement, au lieu des i,5()0 ans de la liste d'Africain. La réduction opérée grâce aux simples

remarnucs aritlim«''ti([iies qui précèdent est do ()()6 ans, dont (J'y! dus à révaiiouissenient des dynasties \III et XVI (/i53 + 5 18), et les 2 5 autres à la rectilication du chiiïre de 289 ans, pour la XV% grâce aux chiffres conservés dans le document manéthonien authentique.

Ce dernier détail — le manéthomsme cevi.nn du ciiillre 209 dans le tableau restauré auquel nous venons d'aboutir — donne lieu de croire que la tradition ancienne ainsi représentée est celle de Manéthon lui-même. La chose, qu'on le remarque bien, n'est point évidente au prime abord; car Africain n'avait pas Manéthon comme source unique, et nous avons été conduits plusieurs fois, antérieurement, à constater que là où la documentation de Manéthon nous était conservée par chance, celle d'Africain se montrait au point de vue historique beaucoup meilleure ". En ce qui concerne le détail de la XV" dynastie, cependant, c'est l'inverse, et nous avons vu que la version d'Africain résulte d'une déformation de celle de Manéthon; de sorte qu'on peut admettre sans doute que pour la |)ériodc comprise entre la XIP et la XVIIP dynastie, c'est chez Manéthon qu'on trouvait ce tableau de trois dynasties, au total de 5^^ ans, qui représente la forme la plus ancienne de la tradition chronologique grecque à laquelle il nous soit possible de remonter. Il est d'ailleurs sans importance, remarquons-le, que cette chronologie appartienne ou non à Manéthon luimême; l'essentiel est qu'elle représente la forme primitive d'où la liste d'Africain devait sortir par l'effet d'opérations arithmétiques grossissantes.

Il est curieux de voir qu'avec cette tradition primitive restaurée nous retrouvons, au simple point de vue chronologique, la théorie à laquelle Lieblein s'est arrêté, sur la foi de considéralions qui n'ont rien de commun avec les nôtres, et qu'il a expo-

"' Voir riiez nous, précédemmcnl, seclion I, rliap. rir, S iv, cliap. iv, S i.

sée à plusieurs reprisns dans les (juaranle ;lcrnières ann(5es'''. Lieblein, comme on sait, établit la chronologie de la pénotb; entre dynasties XII et XVIII en mettant en marge, et hors de tout compte, les deux dynasties XIII et \VI, grosses et très gênantes, supposées commencer en même temps que la XI V" et représenter des séries royales collatérales ou ^illégitimes»; de sorte qu'il ne subsiste au point de vue chronologi([Uc que les dynasties XIV, XV et XVII, absolument comme dans la forme traditionelle primitive, sans doute manétlionienne, que nous sommes arrivés à restituer. Mais cela est simple coïncidence; Lieblein cherche des combinaisons numériques susceptibles de fournir un certain total désiré, il élimine des dynasties qui se trouvent être, par hasard, les dynasties inexistantes, mais cela, il ne s'en doute pas, et inscrit simplement les dynasties éliminées en marge de la chronologie, comme simultanées; il remarque si peu les relations numériques qui donnent la clef du problème, qu'il conserve pour la XV'' dynastie le chiffre de 28/1 ans d'Africain, au lieu d'y remettre le chiffre manélhonien correct de 269.

Ce dernier détail est cause que Lieblein arrive, pour la période considérée, au total de 619 ans, au lieu des ^^k auxquels il eût pu être conduit. De manière plus générale, le caractère fortuit de ses combinaisons est nettement accusé par le rapprochement avec différents systèmes qui essayaient, comme le sien, d'abréger les terribles durées des dynasties XIII à XVII dans la version africaine, par la supposition de dynasties simultanées. Le nombre des combinaisons possibles, dans cet ordre d'expériences, est assez considérable, et il s'accroît énormément lorsqu'on fait entrer en ligne les nombres d'Eusèbe, dans sa version grecque et sa version arménienne, souvent différents d'une version à l'autre, plus

") LiEBLKi.N, Recherches sur la chronologie égyptienne , 1878, p. i48 et ailleurs; Hecherches sur l'histoire etc., 1910, p. 101 et suiv.

gnnds ou plus petits que les nombres d'Africain aux mêmes places : le choix arbitraire ouvre à l'hypothèse, ici, un champ absolument illimité pour dos exercices du caractère le plus chimérique et le plus malsain. Parmi les historiens qui ont voulu, comme Lieblein, arriver à une durée voisine de 600 ans pour l'intervalle entre les dynasties XH et XVIII, il faut citer Lepsiiis, qui trouvait 676 ans en mettant en marge les A 53 ans de la dynastie XIII et traitant avec une extrême liberté les autres nombres de la série "l Brugsch, un peu plus tard, arrivait à 8()3 ans'-^ par des combinaisons qu'il amendait, en 1877, de manière à réduire à 533 ans le chiflre total '^'^. Aux mêmes tendances chronologiques obéissent, en dernier lieu, Newberry et Garstang, lorscju'ils évaluent sommairement à h 00 ans l'intervalle entre la XII* dynastie et le début du Nouvel Empire'''.

Lepsius, Brugsch et Lieblein ont ceci de commun, dans leurs systèmes, qu'ils cherchent des combinaisons de dynasties simultanées pour arriver à un total chronologique prévu d'avance. D'autre part, qu'ils choisissent ou non entre les chiffres des différentes listes, qu'ils s'interdisent ou non de corriger tels chiffres plus ou moins gênants, ils n'acceptent pas moins comme historiques, en général et sauf corrections, les chiffres des documents tardifs d'Africain et d'Eusèbe, voire du Livre de Sothis, et ne se demandent jamais si certains de ces chiffres ne se seraient pas introduits, par répétition surabondante ou malentendu de toute autre forme, entre les éléments d'une tradition ancienne plus correcte et plus sobre.

Nous n'en avons pas moins un devoir de reconnaissance

(') Lepsius, Uùer die la. aegyptische Kônigsdynastie ; Chronologie der Aegypter, 1 8 4 9 ; Kônigtbuch , 1 8 5 8 .

<'> BniJGscii, Histoire d'Egypte, 1869, p. 287-293. '*' BniGscii, Getch. Aegyptem, 1877, p. 765-770. '*' NEWDEniiy et Garstang, A Short lliatory, 190^, p. lo^i

onvers los historions qii'iiiimol)ilise unn sorte dn respect de la tradition d'Africain et d'Kusèhe — ils croient respecter ainsi Manélhon lui-même — et qui cherchent cependant, par le procédé un peu simple des dynasties simultanées, à échapper à la tyrannie des longues durées ^manélhoiiienncs». Leurs clî'orts ont constitué une réaction utile, à une certaine époque, contre l'acceptation des chifTres d'Africain , supposés manéthoniens, acceptation qui se manifeste trop généralement chez les partisans de la chronologie longue. Ceux-ci ont toujours été nombreux, depuis Champollion lui-même, en passant par Boeckh et Unger, jusqu'aux modernes comme Wiedemann, Maspero et Pétrie. Certains, comme Boeckh, se tiennent à la pure chronologie d'Africain, mais le plus grand nombre s'arrogent les mêmes libertés que Lepsius et Brugsch, dans l'acte de choisir entre les chiffres et de rectifier ceux-ci. L'opinion moyenne de ces historiens est assez bien représentée par Wiedemann, qui ne tient pas aux chiffres précis et propose des dates approximatives fondées sur un intervalle de i,5oo ans entre la XIP et la XVIII" dynastie '^^ Tout à fait curieux est le tableau chronologique dressé, en dernier lieu, par Pétrie '-', qui accepte, de la XflP dynastie à la XVIP, tous les chifTres d'Africain, à l'exception de celui de la XIV^ i8/i , qu'il élève à 260, de manière à arriver au total de 1,666 au lieu de 1,690 qu'Africain non modifié fournirait. Pourquoi 1,166 ans? Pour mettre la chronologie «xmanéthonienne» en accord avec les (laies sothiaques de la XIP et de la XVIIP dynastie dont Pétrie déclare reconnaître entièrement le principe et la théorie, or, d'après ces dates, qui déterminent, comme on sait, la date absolue d'un événement à i,/j6o ans près — unepériode sothtaque entière, ou plusieurs périodes sothiaques — l'inter-

(') Wiedemann, Aeg. Geschlchle, i884, p. 783.

(*' Voir, par exemple, sa Révision of Chr<inoloj>y, dans Hcsearches in Siuni , 190G, p. 1G3-175.

vallc entre la XII* dynastie et la XVIIP ne peut être que de 2o() ans. ou de 9o6 -|- 1,^60, soit i,6GG ans : Pétrie se décide pour le second chiffre, et il met Africain d'accord avec le résultat présupposé en enllant de 76 ans, arbitrairement, l'un des chiffres de sa série chronologique déjà bien lourde.

Les savants dont les recherches ont abouti à l'explication des dates sothiaques et aux conséquences chronologiques qui en résultent, en première ligne Ed. Meyer, sont partisans, contrairement à Pétrie, de la chronologie courte, et n'hésitent pas à admettre l'intervalle de 206 ans entre les dynasties XII et XVIII. Mais en stricte logique, et à envisager la question au point de vue de la détermination astronomique des dates qui est le principe de la théorie, il ne peut être interdit à Pétrie ni à nul autre de supposer, entre les XIP et X\ IIP dynasties, une période sothiaque en plus, soit 1,666 ans au total; de même qu'il est sans doute permis de ne pas admettre la théorie des dates sothiaques, et de révoquer en doute tant l'intervalle de 206 que celui de 1,666 ans. Entre les différents chiffres, et plus particulièrement entre le chiffre long et le chiffre court, on ne peut choisir que d'après les indications extérieures aux théories, c'est-à-dire d'après ce qu'on sait de l'histoire, ou, si on veut les faire entrer en ligne, d'après les listes «manéthoniennesw ou considérées comme telles. En ce qui concerne l'Iiistoire, il n'est pas jusqu'à présent de moyen de mettre d'accord Ed. Meyer et les savants de Y école de Berlin, qui pensent que tous les événements historiques connus entre la XIP dynastie etlaXVIIP peuvent parfaitement tenir en 206 ans, avec les historiens des chiffres longs qui soutiennent, tels Wiedemann et Pétrie, (ju'nn pareil resserrement chronologique est absolument impossible. Sur le terrain ^ manéthonien w, par contre, il semble que des vérités en quelque sorte matérielles soient susceptibles, aujourd'hui, d'être constatées par les opi-

[579] -"!->.( ^ifil )h*^

liants (le toule catégorie. On conviendra que la rhvonol(ij>ic loiiffue n'eût jamais pris naissance, que nulle consi(l(''ralion n'eût jamais sulFi à suggérer qu'il y a i,5oo ou 1,600 ans entre le Moyen et le Nouvel Empire, sans le document d'Africain et les i,5go ans qu'il enregistre dans cet intervalle : la clironolofrie longue, dans ses origines et dans l'esprit des historiens qui s'y tiennent, est essentiellement «manéthoniennc. Or, qu'avonsnous découvert au cours des pages qui précèdent? Que la chronologie longue H est pas mnnHl ionienne. L'intervalle de seize siècles n'est pas de Manétiion, il est d'Africain; il est né d'opérations arithmétiques effectuées, par incompréhension du texte, sur les chiffres d'un tableau primitif beaucoup moins chargé, qui était celui de la tradition de Manéthon ou de son époque, et selon toute apparence enregistrait 69/1 ans seulement entre la XIP et la WilP dynastie. Que deviennent, dans ces conditions, des systèmes comme celui de Wiedemann, 011 les chijfres lonf^s sont posés en principe, ou comme celui de Pétrie, si purement africaniste qu'il corrige Africain , en grossissant certains nombres, pour le mettre d'accord avec la théorie des dates sothiaques? Ces chiffres, fondés sur l'illusion de l'authenticité mauéthonienne d'Africain, doivent évidemment disparaître en même temps que se dissipe l'antique et lâcheuse incompréhension de la nature des textes.

Lors donc que nous aurons mis en ordre les faits historiques et voudrons les conférer, dans l'ensemble, avec la chronologie mauéthonienne, ou lorsque de la chronologie manélhonicnne nous voudrons rapprocher les intervalles longs ou courts qui résultent des dates sothiaques, il nous faudra laisser de côté Africain et ses seize siècles entre XIL et XVIIP dynasties, et considérer, comme remplissant cet intervalle dans ï histoire manéllionienne véritable, les trois dynasties de Sg/i ans au total, dont nous sommes arrivé plus haut à restituer la hstc. Est-il nécessaire de faire remarquer, maintenant, que ces

5 9 A ans et ces trois dynasties ne doivent pas être considéras comme représentant forcément la vérité historique? Ils représentent la liudilion liistorique de Manéllion ou de IN'îpoque de Manétiion, et de même qu'Africain n'est pas Manéthon, Manéllion lui-même n'est probablement pas l'histoire. Mais il n'est pas de notre dessein, ici, de nous engager sur le terrain historique; nous nous sommes efforcé, seulement, comme nous l'avons fait longuement plus haut pour des portions importantes de l'œuvre de Manéthon, de dégager la relation de l'Egyptien antique de la gangue tenace où l'ont prise les compilateurs et les citateurs des époques suivantes. iNotre effort, dans cette direction, ne peut aller plus loin, et à supposer même que la chronologie manéthonienne soit restituée en toute certitude, il ne semble pas v avoir de moyen de remonter, de là, jusqu'à l'histoire. Si l'histoire doit se faire, elle ne se fera (|ue par l'observation et la mise en ordre patiente des documents proprement historiques, c'est-à-dire contemporains des événements auxquels ils se rapportent : à cette enquête documentaire sera consacrée, exclusivement, la suite de la présente étude.

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