‹ La fin du Moyen Empire egyptien; étude sur les monuments et l'histoire de la période comprise entre la 12e et la 18e dynastie (volume 2)Chapitre 36 sur 51 · DE LA METHODE A SUIVRE POUR CLASSER LES FAITS ET LES NOMS ROYAUX · texte numérisé non relu

DE LA METHODE A SUIVRE POUR CLASSER LES FAITS ET LES NOMS ROYAUX

Une fois rétablie l'histoire des prédécesseurs de la XVIIP dynjistie à Thèbes, en guerre avec les Apopi de la lîasse-Eg[> pte d'abord maîtres de la vallée entière, puis refoulés et finalement détruits avec leurs alliés asiatiques, il nous reste la tâche de remonler plus haut pour appliquer la même méthode d'inventaire monumental, de classement et de restitution historique aux documents de la période immédiatement antérieure, depuis la lin de la \ll' dynastie jusqu'à l'époque des Apopi et de Skoncnre Tioua. Dans ces limites, l'histoire est à élucider tout entière, et comme il v a eu forcément fractionnement du pays à un moment donné, ou aura à faire l'histoire de la

Basse-Egvpte jusqu'aux Apopl, l'histoire de la Haute-Egypte jusqu'aux rois de la famille de Tioua et d'\hmès. Los noms royaux, comme on sait, sont extrêmement nombreux, et très fréquen)ment de nouveaux monuments nous en apportent de nouveaux encore. Manéthon, ici, n'est conservé que sous la forme du tableau cbronolo^jique d'Africain, sans noms de rois, et dont nous avons vu que les chiffres devaient être réduits dans une proportion très grande pour restituer la tradition véritable de l'époque manéthonienne'^^. Quelques noms royaux des monuments se rencontrent sur la table de Karnak, quelques-uns figurent sur les morceaux conservés du papyrus de Turin : comme nous l'avons expliqué précédemment''^^, il faut commencer par perdre de vue complètement ces documents postérieurs, et reconstruire l'histoire, s'il est possible, à l'aide des seuls monuments contemporains; après quoi seulement il nous sera permis de revenir au papyrus, pour l'étudier à la lumière de l'histoire rétablie et voir de quelle information disposaient les scribes de la XX" dynastie.

Les monuments ne sont pas entièrement dénués d'indications historiques positives. On sait, par exemple, que Sekhemre- Khoutaoui fut le successeur immédiat de la XII" dynastie, et que Sekhemkharo lui succéda; on a des indications sur les alliances de famille des Anlef avec les Sebekemsaf; on sait que kliasekhemre Nofirhotep et khanofirre Sebckholep étaient frères de père et de mère; on est renseigné approximativement sur la dislance chronologique qui sépare ces rois de plusieurs de leurs prédécesseurs, notamment du groupe des Sebekemsaf; on sait mémo, et nous l'avons rappelé précédemment, que toute la famille thébaine dans son ensemble — Antef, Sebekemsaf et Sebekhotep-iVofirhotep — est beaucoup moins

*'' Voir Hyksôs, Introduction, M, et surtout Etudes et note» complémenlaireu , S IV.

<*> llyktfôs. Introduction, S 1.

éloi^jnée du déhut do la XVIII" dynastie qu'on no l'avait cru longtemps, et l'on a un indice fjue les Sebekemsaf (Paient revendiqués comme ancêtres par les fondateurs du Nouvel Empire. Dans le même sens, nous avons en dernier lieu constaté nons-méme, par l'observation des noms royaux que portent les plus anciens des scarabées «byksôs?'' et de runilormité du type de ces scarabées d'un bout à l'autre de leur période, que l'intervalle entre la XIP dynastie et le Nouvel Empire ne peut être, au total, très considérable ''). Avec ces divers renseignements, cependant, on n'arriverait à établir ni un tableau historique ni même un classement d'ensemble, si l'on n'avait, pour grouper et mettre en place les rois, des indications d'un autre ordre, très significatives, infiniment précieuses parce qu'elles s'offrent de la manière la plus générale, et qui ressortent simplement de l'examen des titulatures royales.

Précédemment, déjà, nous avons eu recours à plusieurs reprises, pour le classement, aux caractères onomastiques des titulatures. Nous avons observé que les deux principaux des Apopi avaient des noms solaires très analogues, du type .4-[Z]-rf, et nous avons rangé à côté d'eux d'autres rois aux noms solaires formés suivant le même type; nous avons inscrit à coté de S-lien-n-re Tiouâ plusieurs rois dont les noms solaires sont du même type iS-[.i]-/wé', notamment un S-ouah-n-re dont on vérifie, par un monument, qu'il est en relation particulière avec les premiers Ahmès; plus hardiment, nous avons vu une indication de synchronisme dans le fait que le Tanite S-ousir-n-re khian a un nom solaire de ce même ty[)e 5-[X]-n-re qui est celui de la famille de TiouA, et à l'appui nous avons relevé, après d'autres auteurs, la singulière analogie des noms solaires de A-km-n-re Apopi et S-ken-n-rc Tioua. Jusqu'à quel point, maintenant, les observations de cet ordre

''^ Voir, pour ceci, HijIsûk, Etudes et notes complémentaires , S lit.

(lonnonl-ellcs lien ù des conclusions lé};iliines, et la mélliotlt' doit-elle élre gcnéralisée "/

Un fait, d'abord, d'un bout à l'autre de l'histoire d'K^jypte, est la Bimilitude, voulue et très apparente, des noms que portent les membres d'une même famille royale, i^e phénomène est manifeste au cours de la XI l' dynastie, où l'on ne rencontre d'autres noms de 1^ (jue ceux d' Amenemliat et de Senousrlt, et où de nombreuses similitudes se remarquent dans la ronslilution des autres noms : noter particulièrement les noms de i^ de Senonsrit \'% Amenemhnt II et Senousrit Ili, du type ® i^lLl' ''^'''" '^' ' "^^ ^* * comme (Mément variable, et ceux de Senousrit II et Senousrit III, du type © * [X], avec Jg^ ou Hy . Remarquer aussi la similitude de formation des noms d'Horus, de niki et d'IIorus d'Or des deux premiers rois de la famille. On fait des observations du même ordre en ce qui concerne la WIII' dynastio, dont presque tous les rois portent comme nom de ^^ celui dWmeiihotcj) ou celui de Tlioulmès, et où les noms de ^^ présentent de frappantes analogies entre eux à partir de Thûutmès I" : voir surtout ceux de Thoutmès P", Thoutmès II et Amenholep II, du type © j ^^ \X]. C'est également à partir de Thoutmès I" que s'établit l'usage du nom d'Horus eu "^ *« — '. . ., qui persistera sans interruption jusqu'à la XXIP dynastie, et peut être considéré comme le signe nominal de la grande famille thébaine. A l'époque saïte, à l'époque plolémaïque surtout, les mêmes faits de relations onomastiques s'observent de la manière la plus frappante.

Remarquons bien que ces analogies sont moins voulues, moins artificielles, si l'on peut dire, et par suite, en fait, moins régulières, en ce qui concerne les noms de ^ ou de deuxième cartouche. D'une manière générale et en principe, le nom de deuxième cartouche est le nom humain du roi, son nom personnel, antérieur à l'intronisation, point diderent

dVspc'ce (le ceux que j)uuvuieiil porter 1<'S particuliers (ii> distiiu'liou, ol cela e\pli(|ue à la lois, ot que des noms royaux nombreux soient si évidemment des noms propres ordinaires, et <pu* certains noms royaux rej)araissenl à plusieurs siècles (\o distance : il y a des Ante/ et des ]Jeniûuhalop , comme on sait, avant ot après la Xll" dynastie, il y a dos Almèa au début du Nouvel Empire et à l'épocjuo saïte, et nous rencontrerons plusioui's Amenemlmi et Senousi'it cpii n'ont de conmnui «jue le nom avec ceux de la XH" dynastie, H en est tout aulroment des noms dont le souverain se pare à son avènement, et qui tous s'appliquent à la personno divine du roi, qu'il s'agisse de son imafje vivante — à celle-là appartiennent le nom du premier cartouche (nom de ^^, ou nom Wr^re) et sans doute le nom de }iib(i — ou de sa personne éternelle, représentée et nommée deux fois, sous la double figure (Ynarus dam le tombeau et iVHorus (l'Or. Cela fait au total quatre noms divins, souvent apparentés entre eux, créés de toutes pièces au moment de l'accession au trône ot inscrits en avant du cinquième, le seul préexistant. Il est clair que le choix de ces noms correspond, pour la souverain, à une véritable adhésion d'ordre familial ou historique; le fds exprimera le fait de la continuité dynasti(pie en prenant des noms construits avec les mêmes éléntents et dans le même esprit que ceux de son père, et s'il s'agit d'un , usurpateur, on pourra cbercher dans sa titulalure auquel de ses prédécesseurs il entend rattacher son règne ('l On comprend même que les analogies nominales, qui expriment In légitimité, seront observées plus fidèlement en temps de troubles

'') Cette manière d'exprimor la légilimitt'" est d'autant plus sîjjnificalive que, dans la conception é{i[\plioiine, le prince qui devient roi t'-tait désigné par les dioux, pour cet oflice, depuis sa naissance, qu'il avait été engendré par jes dieux eux-mêmes, descendus auj)rès de ia reine pour créer en elle le roi futur, et qu'au cours de la scène de la tliéogamie la reine extasiée pronoufait dus paroles, que conliruiait 1<' dieu, où paraissaient tous les noms du souNt'raiu à naître : sa titulature divine n'était donc pas choisie au montent de l'avènc-

ol (le règnes Hcourtés, ([n'aii cours des périodes paisibles où ie roi n'a pas de précautions spéciales à prendre pour alïirmer son droit au trône.

La réciproque, maintenant, est-elle vraie, et des analogies nominales a-t-on le droit de conclure à la parenté dynastique, tout au moins au voisinage historique? Nous venons de voir qu'appliquée aux noms de deuxième cartouche, ou noms personnels, cette manière de faire conduirait fréquemment à des erreurs. Mais il y a plus, et ce sont les autres noms, les noms divins eux-mêmes, qui sont repris et reparaissent dans l'histoire à des moments variés, à intervalles parfois de plusieurs siècles. Voici, par exemple, les noms d'Horus de l'Ancien Empire qu'on emprunte à partir de l'époque saïte, Ouadj-taoui, nom d'Horus d'Ounas, pris pour la même fonction par Takelta I", Ast-ob-taoui , nom d'Horus de Nousirre, employé comme nom de nibti par Osork,on H, Dad-khaou, nom d'Horus de Dadkare avant d'être celui de Shabataka; voici Sam-taoïii, nom d'Horus et de nihti de Nibkheroure Mentouhotep, puis nom d'Horus de Khaânkhre Sebekhotep, repris comme nom d'Horus par un Piankhi de la XXV" dynastie et par Gambyse. Voici de même Khopirkare, le nom solaire de Senousrit 1*', qu'on retrouve comme nom solaire de Nectanébo H, et Menkhopirre, celui de Thoutmès HI, qui reparaît chez plusieurs princes des dynasties saïtes et bubastites. Le phénomène est en somme assez rare; mais, qu'une synonymie de cet ordre soit fortuite ou voulue — qu'un roi reprenant un ancien nom divin ait l'idée d'exprimer ainsi une descendance lointaine, ou que la rencontre résulte simplement de ce que la gamme des thèmes, dans lesquels les noms divins sont choisis, est au fond très limitée, — la possibilité n'en est pas moins très dange-

ment, mais assignée par la volonté du dieu à l'heure même de la conception. Voir, pour ceci, MonKT, Du caractère relif^ieux de la royauté pharaonique, p. 51-52, 83-84.

relise au point de vue des classilicatioiis liislorlques (|ui seraient fondées sur les analojjies nominales trop exclusivement. Il semble, en réalité, (]ue des classifications ainsi établies ne deviennent légitimes et sures qu'en y faisant intervenir, à toute occasion possible, les faits historiques certains, en vérifiant, tempérant ou rectifiant la classification onomastique parle fait historique, ou, pour dire autrement, en insérant dans la trame des faits historiques trop rares les indications fournies par les analogies nominales. La définiUon de cette méthode peut être immédiatement précisée par quelques exemples.

Voici im groupe de rois thébains, caractérisés par leurs noms solaires en © iifc [Z] , et dont les principaux, désignés par leurs noms de cartouches, sont :

Khasehhemre Nofrhotep Khanoftrrc Sebehhotep Kkadnhitre Sebehhotep Kliakotepre Sebehhotep

On sait par les monuments, comme nous le rappelions tout à l'heure, que les deux premiers de la liste, Khasekhemre et Khanofirre, sont frères. Voici maintenant une autre famille de rois, thébains également pour le plus grand nombre, famille définie par la forme du nom solaire, composé de manière très spéciale avec l'élément ©| (ou ®^) Sekhemre, placé uniformément en tête et suivi d'un deuxième élément variable. Les plus remarquables des rois de ce groupe onomastique sont, désignés par leurs deux noms de cartouches :

. ( Penten

Sekhemrc-Khoutaom s i 1,0111,

( Amenemnat-Sebekhotep

Scichem re-Sa n h h taoui

Sekhemre-Smeiitaoui Thouti

Sehhemre-Soua: taoui Sehekhotcp

Sekhemre-Scshedtaoui Sebekemsaf

Sekhetnre-Ouazkhaou Sebekemsaf

Sekhcmre-yoJiiLhitou OupouailemsaJ \ Sekhemn-Apinat Antcj-d

Sehhemre-IIarhermat Aiitef

Or. j);irml ros Scl.hemrc, il en ost un, et dos plus importants, Sehliemre-Soun:faoui , qui porte comme nom de deuxième rarlouche celui de Scbehiiolep , et paraît ainsi occuper la position d'un (Hément intermédiaire enlie la famille des Sekh(*mre et la famille des SehcUinlop définie plus haut, comme si les d(Mi\ fjroupes, à ThM)es, avaient succédé l'un à l'autre, et que les termes de la titulature eussent évolué, de l'un à l'autre, par dejjrés. Cette situation supposée admise, on se demande laquelle des deux familles est venue en premier lieu , on d'autres termes, si le Sohhcmre-Sounztnom qui fait la transition a été le dernier des Schhemrc et le premier des Sebekhotep, ou le dernier des Schckhotcp et le premier des Sehhemre. (/est ici qu'intervient Yindication historique positive, sous la forme de détails généalogiques dans quelques tombeaux princiers, d'où il ressort que les trois rois que voici se sont succédé, en Haute- Egvpte, à une génération de distance l'un de l'autre :

Sekliemre-Senliedtdoui Sebekemmj Sekhemrc-Souazlaoui Sebekholcp Khasekhetnre Noftrhotep

Cette petite liste, ordonnée chronologiquement par le moyen des documents, accuse de manière parfaite la position intermédiaire do Sekhemre-Souaztaoui Sebekhotep entre les .SVkhemre et les Khn[Xye, et suffît à montrer que c'est le groupe des Sokhemre qui a précédé l'autre.

Rien de plus tentant, maintenant, que d'admettre que les rois de la famille Sekhemre forment un groupe historique véritable, dont les membres se succèdent sans interruption ni mélange dans les limites d'iuie période déterminée. Si cela est exact, l'histoire va s'ordonner de la manière la plus sédui-

sjiiilc, car (l'aiilres documeiils nous apprennent que iSVAV/ew/rp- Klioutnoui a succédé lunnédialcniciil à la \ll' dynastie, el ainsi nous serons conduits à niollre en place, après la XII" dynastie et sans lacune, un premier groupe royal, celui des Sehliemic — rois Anlcf, Sehekomsaf el autres, le dernier d'entre eux étant le premier en date des Sehekiiotep, — puis, immédiatement ensuite, le groupe des A7m[/l']re qui sont les rois Sehekhotep. La grande simplicité de ce tableau, malheureusement, ne correspond pas aux circonstances moins symétriques et plus complexes de la réalité historique. Les mêmes documents, par lesquels nous savons que Sekhemre-Khoutaoui fut le successeur immédiat de la XII" dynastie, nous apprennent aussi qu'il eut pour successeur non un autre Sekhenu'e, mais un certain roi Srhiiemicare , d'un type nominal tout difîérent, comme on voit, et dont la titulature nous introduit, en suivant la chaîne des analogies, dans une troisième famille très éloignée, par ses caractères, des deux autres. On y trouve des noms solaires de deux types, en © P [X] [J et en © [X] ♦, et , dans le deuxième cartouche, quantité (VAmenemhat, unSenousnt aussi, de telle manière que cette famille a l'apparence d'être celle de successeurs légitimes, ou prétendus tels, de la XII' dynastie. Quant à la position historique de ce groupe, intercalé dans la série des Schhemre ou superposé chronologiquement à cette dernière famille, il est impossible de la reconnaître dès l'abord, et on n'arrive à la définir que par l'analyse des monuments eux-mêmes et l'élude de leurs lieux de provenance.

Ce rapide apercii de quelques faits sullit à montrer dans quel esprit doit être appliquée la méthode définie plus baut en termes généraux. On peut en préciser les fermes en disant que le fait historique positif, partout où on le rencontre, doit sorvir de base au classement, et que c'est en partant de ce fait historique constaté que doivent rayonner les restitutions et les inductions fondées sur les analogies nominales. En pro-

cédant ainsi, il nous serait possible d'exanniner les faits en ne nous éloignant qu'assez peu de l'ordre historique véritable, si l'on y tenait et s'il n'était préférable, souvent, de suivre un chemin différent pour mieux aller du connu à l'inconnu et asseoir les déductions avec plus de certitude. En tout cas, nous tenons dès à présent les deux bouts de la chaîne, à une extrémité les Apopi, maîtres un instant de l'Egypte entière, et dont l'histoire est faite; à l'autre extrémité le roi Sekhemre- Khoutaoui qu'on rencontre immédiatement après la XII" dynastie et dont nous allons, en premier lieu, étudier les monuments et déterminer le domaine.

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