ET LE NOUVEL EMPIRE
Ij'hisloricMi qui s'engage dans l'étude des monuments compris entre la XIP et la XVilI" dynastie de la classilication rourante, groupes royaux bien définis et d'histoire relativement très bien connue, se heurte dès les premiers pas à une dilhcidté singulière, dont il n'est pas excessif de dire qu'elle est l'origine de tous les malentendus et de toutes les erreurs (jui ont si longtemps obscurci l'histoire de la période intermédiaire, dette difficulté réside dans le manque de tout élément commun, de tout point de contact visible entre les groupes royaux connus de la liste grecque, dite souvent mniu'thonicniic' et ceui dans lesquels on est introduit par l'analyse des listes hiéroglyphiques.
Dans l'ordre des documents hiéroglyphiques on possède
ici, oulro le papvriis de Turin, la liste de kaniak, la seule des listes sélectionnées connues de nous où la période entre Moyen et Nouvel Empire a trouvé une place. Les frajjraents conservés du papyrus fournissent, comme on sait, pour la période qui suit la \ir dynastie, un très {jrand nond}re de noms ou vestiges de noms, plus d'une centaine, et il est certain qu'on en lisait beaucoup plus encore sur le document intact; mais la grande majorité d'entre eux ne se rencontrent point ailleurs, et lorsqu'on extrait de la liste ceux dont raiithenlicité liislori(jue est conlirmée par leur présence sur des monuments de leur temps, on obtient un petit groupe d'une quinzaine de rois, dont l'importance relative est immédiatement soulignée par le fait que neuf ou dix d'entre eux figurent également dans la liste de karnak : les indications de ce dernier document sont loin d'être sans valeur, bien qu'il soit dilficile de l'utiliser comme document historique à cause de l'absolu désordre de sa rédaction et de l'obscurité des intentions chronologiques du rédacteur. Lorsqu'on réunit, cependant, les noms de ces neuf ou dix rois coiHUJs à la fois du papyrus, de la liste de Karnak et des monuments, on observe que presque tous, comme nom de deuxième cartouche, ont celui de SebehJmtep ou celui de Nofirholcp, et que ces noms appartiennent, notamment, à trois d'entre eux bien connus par des monuments nomljreux et qui sont voisins aux fragments 79-80 du papyrus : Sekhemre- Soiia:tfioii{ Sebehiiotrp , Kliaspslieshrc No/irhotep et Khanojirre SebeL'hotrp'^' : il semble sortir de là que parmi les rois dont le papyrus fait suivre la XIP dynastie, existe un groupe particu-
'■' A ces Sebeiilioli'|) et Nofiiiiolcp de monuments importants serait à joindre le Sekhnnre-Khoutaoui Sehekholep voisin des trois précédents aux fragmenls 79-8*0 du j)apynis, si la lecture du premier nom, au papyrus, ne devait subir une correction importance : le papyrus porte, en réalite, Spkhemre-Gerglaoui Sehel.holpp , et le personnage ainsi désigné, dont on possède une seule mention par ailleurs, n'a pas dû jouer un grand rôle; tandis que le vrai Sekhemre-Khoulaoui , ce\\ù des monuments, n'est pas un Sebekhotep. Ces parti-
lièrement important par ses monuments, entièrement connu de la liste de Karnak, celui des Sehekhotep-Nofirholep , et l'idde se présente immédiatement qu'il pourra être le noyau autour duquel se grouperont, de proche en proche, les autres rois de la même période.
Il n'y a là, comme on voit, qu'un premier essai d'induction d'après les listes, et pour lequel il faut encore, en ce qui concerne la situation historique des éléments mis en place entre la XIP dynastie et la XVlll", la {garantie des témoignages monumentaux. Cette garantie, heureusement, est assez facile à obtenir dans l'état actuel de la documentation. Lepsius, déjà, remarquait que le Kliaatiklirc Schohholep de plusieurs monuments remarquables — perdu au pa|)yrus de Turin mais nommé par la liste de Karnak — est postérieur à la XII* dynastie '^^, et attribuait à la «XVII" dynastie?? le groupe de tombeaux d'Elkab dans l'un desquels se rencontre le nom de Sekhcmre-Souaztaoui Sebekhotep'- ; Brugsch, observant les analogies que présentent ces monuments avec ceux de la XVIII* dynastie, exprimait l'avis qu'ils doivent précéder immédiatement l'avènement du Nouvel Empire '-'''. Des indications plus nombreuses et tout à fait certaines ont été fournies, depuis lors, par l'observation des monuments d'un autre groupe de huit ou neuf rois, omis ou perdus au papyrus de Turin et dont la liste de Karnak ignore le plus grand nombre, mais indubitablement apparentés avec les Sebeklwlop-ÎSoJivholep par leurs tilulatures, et dont il est possible de constater directement qu'ils sont postérieurs à la XII* dynastie et assez voisins de la XVI II". Cette nouvelle famille est celle des rois dont le nom solaire commence par
cuIarlU's, qui n'ont pas encore été signalées, seront éltuliées par nous, ultériourenient, en détail; nous prenons la [)réfaulion de les signaler iri |)onr éviter un malentendu.
'') Lepsius, Ueber die zivolfte /Egyplisclic Kdnigsdynastie , iH'),'}, p. iv>.
'»' LD., m, 1.3 b,c.
'') Rriigscu, Geichichie Aigyplens, 1877, p. aVi-a/iG.
l'éi«imont Sphhomre ou Sf^sheshrc , — à file appartient, par ce caraclère, l'im des Sebckliotep importants cités un peu plus haut, Sekhemre-Souaztaoïn , — et les plus intéressants d'entre eux portent, comme nom de deuxième cartouche, celui de Sebehmsaf ou celui dWntcf; il ne faut pas confondre, d'ailleurs, les Antef de ce groupe avec leurs homonymes de la série ancienne, les Antef antérieurs à la XIP dynastie, dont la séparation d'avec ceux de la série postérieure est aujourd'hui bien effectuée. On peut inscrire, dès lors, à côté des noms des neuf ou dix Sebekitotep-Nojirliotap , ceux de leurs voisins les rois en Sehhemrc . . . , qu'on peut appeler, par abréviation , les SehekmsaJ- Àntfif, et l'on obtient alors, au total, une liste do dix-huit ou viujjt rois qui représentent, pour la période comprise entre la XII" et la Wllh dynastie, le mieux connu des groupes royaux qui figurent aux listes hiéroglyphiques.
Or, un tableau tout différent se découvre lorsqu'on interroge la hste grecque. Entre les groupes historiques bien connus et détaillés qu'on trouve rangés sous les rubriques XII et XVIII, la liste se borne à mentionner les dynasties XIII, XIV, XVI et XV II, avec l'indication, pour chacune, du nombre des souverains et de la durée totale, et ne fournil un tableau complet que pour la \\% qui comprend, comme on sait, six rois « Pasteurs «. Leurs six noms, qui sont tout ce (jue la liste grecque nous apporte de précis pour la période qui nous occupe, n'ont de correspondants ni dans la liste de Karnak ni dans les fragments conservés du papyrus de Turin. Par contre , les plus caractéristiques d'entre eux sont confirmés historiquement par la présence de noms évidemment identiques, ceux des Apopi et des Khinn, sur des monuments pharaoniques assez nombreux. Voilà donc un nouveau groupe de rois à placer, d'après la liste grecque, entre le Moyen et le Nouvel Empire, et cette position est confirmée par certaines indications qui mettent le groupe en relation avec les prédécesseurs immédiats
de la XVIIP dynastie. Aucune relation, par contre, no s'aperçoit entre les Apopi-Khian ainsi mis en place et le groupe des AntefSehekmsaf et des Sehckhotop-Nofirholep dont nous expliquions la constitution tout à l'heure, et c'est à cette solution de continuité dans la chaîne des analofjies , qui est peut-être un simple effet de la pénurie documentaire, qu'on doit d'avoir vu se produire des conséquences singulièrement persistantes et graves dans le domaine des conceptions historiques.
Les « Pasteurs r» de la tradition grecque et des monuments, en effet, qu'on a toujours eu des raisons de placer immédiatement avant la reconstitution nationale de la XVIIP dynastie, étaient considérés tout naturellement comme postérieurs au groupe des rois Sebekhotep, et puisque ces Apopi-Khian forment la dynastie \V de Manéthon,les Sebekhotep, Nofirhotep, etc., rangés avant eux, prenaient place sous la rubrique des dynasties XIII et XIV. Que les rois de la XV', d'autre part, soient qualifiés de t^ Pasteurs», ainsi que le groupe anonyme de la XVP, et que la XVIP comprenne, en nombre égal, «Pasteurs» et KThébains^i, cela correspond à l'histoire de ces étrangers, envahisseurs et conquérants, puis en lutte avec la puissance indigène et finalement expulsés, telle que la racontent les fragments manéthoniens, ou supposés tels, que nous a conservés Josèphe : la dynastie mixte XVII correspond à la guerre de libération, et l'époque de l'invasion est représentée par la fin de la XIV' dynastie indigène, t^Xoite??, et l'avènement des « Pasteurs n de lu XV'. La XVP dynastie elle-même, qui n'est qu'un mot et qu'un chiffre dans la liste, ne reste pas vide de faits, car plutôt que d'identifier les Apophis et les lannas de la XV" avec les Apopi et les Khian des monuments comme il est naturel, on préfère souvent classer ces rois des monuments dans la XVP, différenciant ainsi une XV' dynastie d'envahisseurs (les rois de la liste et de la narration manéthoniennes) et une XVP dynastie de Pasteurs maîtres de rEoi/ple entière (les rois des
monuments); do sorte enfin qu'à toutes les dynasties, de la \[[[' à la WII", arrivent à correspondre des groupes monumentaux ou des listes de noms. Cette adaptation des faits monumentaux à la liste grecque est pratiquée notamment par Wiedemann et par Maspero dans leurs histoires '*; comme on s'en rend compte, elle répond surtout à un désir de conserver leur valeur à la liste et aux fragments dits manéthoniens, seuls documents qui fournissent un exposé suivi de l'histoire de la période. Si l'on joint à cela qu'il y a une sorte d'accord entre le tableau des dynasties et le papyrus de Turin, par le noud)re considérable des rois inscrits entre le Moyen et le Nouvel Empire'2^, et d'autre part, que l'histoire de la domination des Pasteurs ou Hyksôs, dans les fragments dits manéthoniens, a une importance de nature à justifier les longues durées indiquées par la liste pour les dynasties correspondantes, on ne s'étonnera pas que les chiffres de la liste aient été si facilement acceptés comme exprimant, au moins dans l'ensemble, la vérité historique. Ces chiffres, comme on sait, sont formidables : d'après Africain, 260 rois, dont 81 Pasteurs, pour l'ensemble des dynasties XIII-XVII, avec une durée de 1,690 ans. De là, les dates très anciennes qu'on était conduit à assigner aux périodes antérieures de l'histoire d'Egypte, la XIP dynastie finissant vers 3ooo av. J.-C, l'Empire memphite commençant avant /iooo, et qui ne sont point abandonnées, aujourd'hui encore, par les partisans de la chronologie lonfpie^^K
<') Wiedemann, yEg. Gesch. (i88A),p. 963-3oo; Maspero, Hist., I (18;)^), p. 5q7-5.S'4, K (1897), P- 5o-53, Hisl. anc, 6' éd. (1906), \>. l'ia-i/iO, 196-903. — Les historiens qui, au contraire di! Wiedemann, Maspero, Bissinfj, croient à la chronologie courte , préft-rent naturellement laisser s'évanouir la XVI' dynastie et n'admettre, dans la tradition {jrecque et sur les monuments, qu'une seule série de rois Apopi et Khian : tel, en dernier lieu. Ed. Meïer, Getch. d. Ah., I, II (1909), p. 396 et suiv.
'*) Argument invoqué encore en 190 A par Bissing, Gesch. jf!gyp(ens, p. 3^).
f*) Tel, à la fin de 1908 encore, Wiedemann {Or. ÏÀlteraturzeitung , XI, col. 607), rendant compte de la nouvelle Hitlpry de Breasted.
Les chiffres d'Africain, cependant, sont susceptibles d'une correction remarquable, en quelque sorte matérielle et qui a pour résultat de réduire immédiatement du tiers la durée de i,5()0 ans qu'on vient de dire. On arrive à apercevoir cela en considérant d'abord le tableau récapitulatif des dynasties tel qu'il résulte d'Africain :
Xlll' dynastie. .
XIV" dynastie. .
XV' dynastie . .
XV 1° dynastie. .
XVII* dynastie. .
60 Diospoiites 453 ans.
76 Xoïtes i84
6 Pasteurs 284
3 2 Pasteurs 5i8
43 Pasteurs. .}.,,, , r
; <i rpi ,1 • > simultanément. 1 5 1 43 Ihebams.)
Total 1 ,690
Le détail roi par roi n'est donné que pour la XV* dynastie, et pour celle-là, précisément, on possède d'autre part les chiffres détaillés de Manéthon dans la narration citée par Josèphe, du Livre de Sotliis et d'Eusèbe. Si l'on néglige les versions dérivées et plus ou moins corrompues du Livre de Sotliis et d'Eusèbe, le rapprochement des listes détaillées de Manéthon dans Josèphe et d'Africain, pour la XV" dynastie, donnera lieu au tableau suivant :