LE PROBLÈME DES ^MIYKSÔS")! ET LA METHODE À SUIVRE
Il est extrêmement évident qu'avant d'accepter comme liisloritjues les renseignements qu'un texte antique nous apporte, il laiil voir d'où ce texte provient et dans quel esprit il fut rédijjé. La critique serait relativement facile si l'écrivain savait citer fidèlement ses sources; mais toujours il fait œuvre personnelle, rétléchit. interprète, condamne ou approuve, supprime, corrige, soulijjne. adapte, sans autre règle que de suivre ce qui lui parait être la vraisemblance , et comme la vraisemblance est infiniment diverse et dépend, non seulement des idées générales du siècle, mais surtout des préoccupations particulières et souvent très courtes qui guident l'écrivain dans la rédaction de son livre, ainsi que des documents variés dont il y fait entrer la substance, il résulte de cette manière de procéder qu'une tradition ne se transmet qu'en s'altérant, se diversifie, se bifurque, s'adapte dans les directions les plus opposées, et par moments recroise des formes éloignées en donnant naissance aux plus extrordinaires hybrides. Lorsque arrive alors l'historien moderne, qui s'empare des traditions tardives, pense les confirmer par la constatation de quelques rencontres locales avec les traditions antérieures ou avec des faits certains, et cherche ensuite à les interpréter sur le plan historique, on voit que ce moderne, en réalité, continue simplement l'œuvre d'adaptation vraisemblable des critiques antiques, et qu'il ajoute une assise à l'édifice des confusions et des malentendus. Pour remonter de la tradition littéraire à l'histoire, une seule méthode est d'application saine et sûre. Elle consiste à faire l'histoire de la tradition avant de s'engager
dans riiistoire proprement dite. i\ établir la liliution des formes et la parenté des variantes de manière à pouvoir embrasser d'un coup d'œil. ensuite, la forme originale et les principales circonstances des variations : à la source et en cbaciin des points d(ï variation on aura trace des faits historiques cjui donnèrent lieu à l'élaboration première de la tradition, et de ceux qui déterminèrent, plus tard, son évolution ou son enrichissement. C'est seulement alors qu'on aura le droit de mettre en ligne, avec les résultats ainsi induits, les témoignages historiques directs, qui ne doivent être conférés qu'avec les phénomènes traditionnels les |)lus primitifs auxquels il est possible de remonter.
Ces principes incontestés sont loin d'exercer la puissance directrice qu'il faudrait dans tous les domaines. En ce qui concerne l'Egypte, les fécondes méthodes de séparation des sources attendent encore d'être appliquées aux textes hiéroglypbiques et grecs qui intéressent l'histoire, et il en résulte la perpétuation de malentendus très graves sur des questions extrêmement importantes. C'est un de ces malentendus, celui de 1'" histoire des Hvksôs-f. qu'on cherchera à dissiper dans les pages qui suivent. L'histoire des Hyksôs et d'Avaris est racontée, comme on sait, par Manéthon. dans les fragments que nous a conservés Josèphe; elle est confirmée, à ce qu'il peut sembler, par une mention historique de la prise d'Avaris au début du Nouvel Empire, par une autre mention d'Avaris hostile qu'un roman de la XX* dynastie place vers la même époque, enfin-par le fait que quelques-uns des rois HyLsàs, ou Pasteurs, de la relation grec(pie, se rencontrent sur des momiments hiéroglyphiques. Depuis l'époque de Mariette et de Rougé. personne n'a jamais essayé de sortir de cette espèce de raisonnement, cpii consiste à appuyer la tradition tardive par une concordance de détail avec une tradition j)lus ancienne, et à prendre cette matière traditionnelle bouleversée pour la mettre en rapport, toute brute, avec un petit nombre de faits
certains. On arrive, ainsi, à se faire des événements une idée à peu près aussi bonne que celle qu'avaient les antiques lecteurs de Manéthon; et il est évident que nous n'aurions le droit (le horner là notre eiïorl que s'il était impossible de remonter de la tradition nianétbonienne à ses sources.
Or, cette recherche ascendante n'est pas impossible. L'histoire des Asiatiques envahisseurs et d'Avaris menaçante, puis reprise, se retrouve mutilée, hachée, terriblement adaptée déjà, mais reconnaissable, dans les documents hiéroglyphiques du Nouvel Empire; chose surprenante au prime abord, c'est à cette époque une sorte de roman sans date déterminée, qui sert indifféremment à la glorification d'un roi quelconque par le moyen de son introduction dans une biographie triomphale; c'est, autrement dit, un thème, d'utilisation arbitraire et sans intention historique véritable. Le récit, pourtant, n'est pas d'invention pure, car une inscription du caractère historique le plus incontestable nous apprend c^uAinosis prit Avons; et l'on vérifie, par l'absence de l'histoire dans les compositions de la période antérieure, que les faits historiques qui sont à sa base se déroulèrent bien entre le Moyen et le Nouvel Empire.
L'intervention des Asiatiques et d'Avaris dans le thème romanesque du Nouvel Empire est d'autant plus remarquable qu'on rencontre dans la littérature du Moyen Empire, plus ou moins longuement développé, un thème en partie très analogue, celui d'une Egypte perturbée et ruinée, mais seulement par suite de désordre intérieur, non par l'invasion étrangère. La manière dont l'histoire se présente est d'ailleurs très différente de ce qui a lieu pour l'histoire d'Avaris plus tard; sous le Moyen Empire, les développements du thème de désolation ne sont pas à la gloire d'un roi déterminé, restaurateur de l'ordre; ce sont de pures compositions littéraires à tendance didactique et morale, qui décrivent le bonheur et l'ordre par antiphrase. Il n'y a pas discontinuité, cependant, entre ces œuvres et les
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(lifl'(5i:<înles versions de l'histoire de l'invasion sous le Nouvel Kmpire, (hms lesquelles les ('déments carncléristiqucs des composiliiins aiicieinies se retrouvent, mariés à l'élément nouveau des Asiati(jU(.'s et d'Avaris (jui représente renricliissement du thème de la désolation d'une époque à l'autre. Celte acquisition, nous l'avons dit, correspond à une expérience historique certaine; mais quelle? (sAmosis prit AvarisT? : le renseifjnement est raaifi^ie. Manéthon a l'air d'en savoir davantage, mais il apparaît, à l'analyse, qu'il n'y a rien chez lui qui ne se trouve déjà, en moins de mots, dans le thème romanesque du Nouvel Empire. Lorsque nous aiu'ons fait la lumière sur celte situation, d'importance capitale au point de vue de la compréhension du texte manélhonien, nous reviendrons au récit des Asiatiques et d'Avaris tel qu'il se manifeste au temps de la XYIII' dynastie, nous en juxtaposerons les éléments avec les données que nous apportent les monuments de la période antérieure au Nouvel Empire, et nous arriverons ainsi, peut-être, à voir ce que furent en réalité les ennemis que les fondateurs de la XVIir dynastie eurent t\ vaincre.
SKCTION I.
Le thème du désordre et du roi sauveur dans la littérature égyptienne.