CHAPITRE PREMIER
u: THÈME DU DKSOUDRE SOLS SA FORME SIMI'LE AL TEMPS DU MOVE> EMPIRE.
Dans la puhlication et la nouvelle étude qu'il vient de donner des Admonitions du papyrus Shti de Leyde^'', A. IL (lar-
'" A. H. GAiibiNEn. The Admomttom nj nu Eg\jpliun Sage, Loipzijj, Kjog.
diner s'est attaché, autant pour achever de déiinir le caractère de l'ouvrage (juc pour réunir des indications sur Sii date, à mettre en «évidence h.'s analojjies et les points de contact qu'il présente avec certaines connpositions littéraires bien connues du Moyen Enipire, les Maximes de Ptahholep, le Paysan, le Gesprarli eincs Leheiisniiiden mil sciner Seclc, tous ouvrages dont le caractère dominant est d'être des œuvres de beau langage, des recueils de phrases choisies et comme toutes faites d'avance, de formules et d'expressions ingénieuses, rassemblées et groupées avec plus ou moins d'art, de manière à se rattacher à une idée centrale cjue le livre a la prétention de déveloj)per et qui est sa raison d'être. Dans ce mode de composition, le livre du Paysan se présente comme un traité des droits du pauvre, ou de la Justice, Plahliolep a pour objet let; connaissances que doit posséder l'homme bien né et particulièrement le juge, et le Lehensniiide soulève la question de savoir si la vie vaut la peine d'être vécue. Les Admonitions, dans leur principe, ne sortent pas du domaine de ces notions simples de morale sociale et de morale personnelle; comme Gardiner l'a fait voir avec clarté, les innombrables images de bouleversement politique et social, dont la juxtaposition forme le livre, n'ont pas le sens prophétique que Lange avait cru reconnaître^'^, mais elles montrent, au roi négligent et coupable à qui le discours est censé s'adresser, les tristes conséquences d'un gouvernement défectueux, énonçant en détail ce qui ne doit pas être pour faire ressortir, par antiphrase et point par point, ce qui doit être quand les choses vont comme il est convenable : les Admonitions sont donc un traité de la bonne organisation de la société.
Sous cette apparence, cependant, le livre n'est essentielle-
''' H. 0. Lange, Projihezeiuitgen einet dgypttschea Weises elc, ilans Silzungsbei: d, Berl. Aie. d. Wiss., iQo'6, I, p. O01-610.
meut autre chose qu'un recueil des belles phrases où le goût ('{jyptien voyait l'expression d'un art ralhné, et par cette réahté comme pîu* le choix de l'idée centrale il s'apparente aux ouvrages semi-philosopliicpies du Moyen Empire dont on parlait tout à riieure; on trouve tout de suite, ainsi, une raison notable de suivre Gardiner dans sa tendance à attribuer la rédaction du livre à la même époque. Cette date, cependant, peut être contestée, et nous verrons dans un instant (ju'eiïectivement elle est contestée par Sethe. Aussi Gardiner s'est-il occupé de faire ressortir les éléments de détail que le texte des Admonitions se trouve posséder en commun avec les textes certainement datés du Moyen Empire; il s'est principalement attaché, pour cette comparaison, au LehcnsmiUJe, et a réuni, sans compter une phrase entière, une dizaine de mots ou expressions caractéristiques qui se rencontrent dans un livre et dans l'autre'^'. Travail certainement utile, mais assez incomplet, en ce sens que dans ses considérations trop exclusivement verbales sur les deux textes, Gardiner a laissé dans l'ombre des faits d'un autre ordre, très remarquables et peut-être plus probants, qui consistent dans la rencontre d'idées communes, exprimées au moyen de formules quelquefois différentes, souvent très analogues et dans certains cas identiques. Il convient de donner immédiatement aux rapprochements de Gardiner leur complément indispensable dans ce domaine.
On connaît la composition du Lebensmiidc^'^K Le désespéré argumente avec son âme, qui répond à toutes ses bonnes raisons de chercher la mort par des raisons non moins solides de tenir à la vie; et comme il n'arrive pas à la convaincre, l'homme reprend une dernière fois la parole pour réciter, à la
('' Gardinkh, Inc. cit., p. 3.
(') Pap. Berlin n" 8026: L. I)., \1, 111-iia et, luaiiconp iiiicnv, Kioian, /)«« Grspvnch rities LebeiurnurJo)) mil spîupi- SppIc (planclios). dans Ahli. liirl. AL, l8i)(). Cf. Aus den Papyrus dcv Kun. Mui. (1899), p. ^>'i-ïi{).
file, tjuatr(3 poésies consacrées à la mort et à lu tristesse, et dans lesquelles il faut voir certainement le principal élément (l'intérêt ([u'on trouvait dans le petit livre. Ces quatre pièces sont sans rapport entre elles; elles existaient, isolément, antérieurement au dialogue philosophique où nous les trouvons, et ne sont reliées, à cette place, que par le fil de l'idée pessimiste fpii les domine toutes. Le premier poème pourrait s'appeler la Chanson du maudit. «Vois, — dit chaque strophe — mon nom est abhorré, plus que ... " ; suit, cha([ue fois, renonciation d'objets répugnants, mépiisés ou haïssables. La deuxième pièce est une complainte du désordre social : ce A qui parlé-je aujourd'hui? n demande chaque strophe : il n'y a plus ni amis ni frères , on trompe, on violente et on vole. La troisième est un hymne à la mort accueillante et douce, et la quatrième, une petite chanson à la gloire de l'Occident et des dieux justes. On voit que, tandis que la première pièce, la troisième et la quatrième sont assez habilement placées dans la bouche du malheureux qui veut mourir, la deuxième, au contraire, est sans rapport avec le sujet et visiblement n'a été insérée là que pour compléter une collection de pièces tristes : en bonne logique, le désordre social n'a rien à faire avec le drame tout personnel où s'agite le désespéré. Il y a là une faute de composition, extrêmement heureuse pour nous parce qu'elle nous vaut de posséder entièrement une des œuvres dans lesquelles la littérature du Moyen Empire se plaisait à dérouler les images de la perturbation sociale.
C'est dans ce petit poème que nous chercherons à retrouver des idées et des formules des Admonitions. Remar([uons encore, auparavant, qu'on possède au moins un autre échantillon complet du même genre littéraire. En même temps que les Admonilions du papyrus de Leyde, Gardiner a publié et étudié le texte, très apparenté par certains éléments de sa composition, qui couvre les deux faces de la planchette 5665 du British
Muséum"^; c'ost un dtWeloppement assez banal et maladroitement H'digé de la complainte du désordre et du malheur public. Le texte lire son intérêt, d'abord, de ses analojjies avec le petit por-me conservé par le ï^ehommude et avec le livre du Leheiismiifk en général : l'attristé de la planchette du British Muséum s'adresse à son cœur, exactement comme celui du papyrus de Berlin parle à son ème. En second lieu, il est précieux par la manière exacte dont il est daté, l'autein* de l'opuscule prenant la peine de nous donner son nom, Khnkhopirre-Seiihnu , rpii le range en toute certitude parmi les contemporains de Sanousrit IL Ainsi la preuve nous est donnée que c'est aux siècles prospères de la XII' dynastie que ces lamentations étaient composées et avaient leur vogue, et l'on se rend compte de leur caractère tout artificiel et littéraire; ceux qui les écoutaient trouvaient à ces images de bouleversemont le charme qu'ont pour les gens paisibles les histoires de voleurs et les romans d'aventures, et, en outre, ils avaient le plaisir d'entendre exalter, par l'évocation de tout ce qui est abominable, — l'affaiblissement de l'autorité, l'insécurité, ie changement, la confusion des classes, — leur société solide, stable, soumise comme il convient à toutes les disciplines divines et humaines.
Evidemment composées dans un milieu semblable, les Admomlions sont-elles de la même époque? On y rencontre, en plusieurs endroits, des matériaux employés d'antre part dans le chant de la subversion du Lebensmûde. Relevons les exemples qui suivent :
1° Tout cliange.
Adm., Il, 2 : ^^ J^'~~^P^ "il 'l'y «> point d'homme de
la veille i , et IV, Ii-d , doublé par V, i q- i 3 : | \ ff) P 3^^^
'•' G.'.RDi.iEn, Inc. cil., p. gâ-iio.
\ ^V "^"V- ;;^ V V p 0 rt ces choses-là sont déiruitos. qu'on voyait la veille '\ ont pour correspondant, dans Lehrnsmiide . ii5: ^^PJ^^^'-f[-® " "ii 'le se souvient pas de la veille w, dont il faut rapprocher aussi la phrase de Kliahlio-
pirrc-Senbou , recto lO: SÉTirTiT^S'^^Z^SUP'©'^ ^'^^ changements se produisent {^ou hicn : événements sur événenements); une année n'est pas comme ia précédente w.
:i° Les frères sont ennemis.
Adm., V, 10 : I ^ ^ ^ y, I<^' — ' Sl^^i. """ l'^J'""!'' frappe son frère, [le fils] de sa mère»; XIV, ik : ;^,'^'Tf' '-^ ^ X ^ wj i ^ ^ chaque homme tue son frère n. Leh. .
1 i/i-t 1 5 : 1 :ib .=> ! ^— i ' — -J> jV * m ^^*^ "'^'^"'^ 4'^' ^''*'
avec vous devient un ennemi»; i o3 , doublé par 1 1 7 : | , ^ j^ J^>r «les frères sont mauvais». Les Adm. ont, en outre, une phrase sur les mauvaises relations des pères et des fils
considère son fds comme son ennemi».
3° Le vol et le brigandage sévissent.
Adm., Il, 2 ••— ^i^^^^inT'^^" ^^^^ ^^ *^"^ lieux»; V, 11-12 : ^^ ç T J '^iw "' m "^ i ^ ÎÎX - T' \ "^ "^^ ZI ^ 7 ^ ^ 1^1 ''^ — ^ ^'^ s'assied dans les buissons pour attendre le passant nocturne et lui enlever ce qu'il porte ».
11'^ Kon vole, et chaque homme s'empare [des biens de] son
prach;iinr; la deriiitTO phrase est mieux écrile 1. io5-ioG :
II" Une phrase snvla violence couronnée de succès, dans Lch., to-j:
(juc l'homme doux est ruiné, le violent parvient à tout(?)», est remarquable parce qu'on la retrouve, mutilée et défigurée, dans Adm., V, lo, sous une forme qui serait à peu près incompréhensible si l'on n'avait qu'elle*'^ : ^ *>i T ^l] 3lV J /^ Je-^^-j^J; on traduirait : «rLe puissant envoie des messagers à tout le mondes, ce qui n'a pas grande signification, et en tout cas ne dénonce point une chose blâmable comme il serait nécessaire, A propos de cette phrase, bien conservée dans le |)etit poème du Lebensmûde mais arrivée méconnaissable au scribe des Admonitions, il est dilFicile de ne pas citer un cas analogue de phrase qu'on trouve intacte dans un document littéraire et horriblement défigurée dans un autre. Ici, c'est le texte des Admonitions qui possède la forme originale; on y lit
âl^vv^ @ <^P ^^ Zl!^1^T^ ^les enfants des grands sont abandonnés par les rues; celui qui sait dira oui, le fou dira non; quant à celui qui ne sait pas cela, tant mieux pour lui(?)r. Le sens, comme on voit, est clair presque partout. Prenons maintenant la phrase que voici, dans un texte qui très probablement remonte au Moyen Empire, celui des
Jmtructiom d'Amenemhat [Sallier a , III, 9.-6) : |*2ftî P ffj P M ^ '■> Noir sur celte rencontre GAr.Di>EH, Adm., p. 3.
Comme l'observe Gardincr'^', c'est la phrase même des Adni., transcrite avec tous ses mots caractéristiques pris dans leur ordre; mais comment employés! Pour la traduction, le mieux paraît être de se tenir, avec Griffith^-^, à l'interprétation donnée par Maspero^^'en 187/1; le roi, qui vient de décrire l'édifice qu'il s'est construit, sans nul doule son tombeau, ajoute : «Il y a des combinaisons (?) nombreuses dans les couloirs; je sais indiquer comment arriver à ses chambres funéraires, de telle sorte que personne ne le connaîtra, à l'exception de toi. 57 On est extraordinairement loin, comme on voit, du sens de la phrase primitive, dont pas un vocable n'a gardé sa signification ni son rôle, et cela ouvre des vues bien curieuses sur la manière de composer des Egyptiens de cette époque, qui non seulement prenaient des idées et des phrases toutes faites pour les employer, de gré ou de force, dans les développements les plus divers, mais encore faisaient une phrase avec une autre phrase, dont les mots et l'allure générale étaient conservés en apparence tandis que chaque mot en réalité changeait de nature. Il ne semble pas, cependant, que dans le cas actuel il s'agisse d'un jeu voulu. Le scribe A'Amenomhnt a reçu la phrase toute faite et l'a trouvée bonne; on a d'ailleurs un indice qu'elle ne figurait pas dans la rédaction primitive iV Amcnemhat et fut prise ailleurs : c'esl la présence de la particule introductive ^'^ffjP^! 4"'' f^'u^age constant dans les Admomlions , est tout à fait anormale au contraire dans Amencmhat. 11 est inutile d'ajouter qu'on ne peut rien déduire de là en ce qui concerne l'âge relatif à'Anmiemkat et des Admonitions, car le prototype de la phrase correcte et de la phrase
'') Gardinbr, ylrfm. , p. 51.
(*' GuiFFiTM, dans A.Z., \X\IV (1896), p. /18.
'^^ Recoi'ds of llie Pasl , i" Séries, 11, p. i5-i6; voir Maspero, tV. dn MylU. cl d'Arch., III (liibL éinjpL, Ml), p. t()9-i7o.
M. R. WEILI,. '.y
set'oiidairo est probablement antérieur à l'un et à l'autre des deuv documents, et le délenteur de la version correcte peut fort bien être postérieur au détenteur do la version défigurée.
i\ous avons lieureusemenl acquis d'autres moyens de déterminer la date des Admonitions, (|ue toutes les observations qui précèdent rapprochent des compositions littéraires du Moyen Empire : c'est une œuvre de beau langage, un recueil de phrases comme Ptahfiotep, Amenemhal, le Paysan, le Lehensmiide, et quant au sujet, c'est un développement très abondant du thème du désordre dans l'Etat, qu'on retrouve dans deux compositions plus modestes de la XII* dynastie, le petit poème recueilli par le Lchcnsmude ei les plaintes de Khahhopirre-Senbou ; dans la rédaction, enfin, il y a de remarquables points de contact entre les Admonilions et ces dernières œuvres. Il semble donc qu'on puisse, sans imprudence, attribuer les Admonitions à la même période ^'^: et c'est ce que tout le monde aurait fait déjà si l'on n'avait observé qu'il est question, dans le texte, d'invasions étrangères en Egypte et particulièrement d'Asiatiques dans le Delta, et si Sethe, notamment, n'inclinait à voir dans ces passages le souvenir des Hyksôs'-l L'objection demande à être attentivement examinée ^^^.
Dans les longues et confuses lamentations d'Apou-our, où les objets sont jetés pêle-mêle sans aucun rangement, on voit à plusieurs reprises dénoncer les tribus nomades établies sur le sol l'ifyptien. Un passage particulièrement clair et complet est
"' Il n'c^t question, bien entendu, que de la date de la rédaction de l'ouvrage, et non de celle du papyrus de Le\de lui-môme, qui est ime copie postérieure, évidfraraonl faite, quoi qu'en pense GardimT {Adm., p. 18), au temps du Nouvel Empire.
(*) ^oir Gardineu, Adm., p. l'y-iS, 112.
('' Elle a déjà été réfutée, en peu de mob, par W. M. Millier dans O.L.Z., XII (iijog), col. /jQ-.
2]ri?^'!T::iM:l^-yS .ledfeerlestpar le pays; les champs sont ruinés, et les Bédouins du dehors viennent en Egypte». Ces Barbares indûment installés sont partout; leur présence est signalée dans le Delta par IV, 8 :
désert sont maîtres (?) des travaux du Pays du Nord », et il est parlé en \V, i, plus explicitement, des Asiatiques ac.;limatés
su,- lo IcTiloire : «k«2oJ^kSMTZ
est acheminée a sa ruine, car il arrive c|ue les Asiatiques connaissent les usages du pays»; phrase sans doute ironique, où l'on peut comprendre que ces Bédouins installés sur la terre la gèrent à leur manière qui n'est point recommandable. Mais les intrus en Basse-Egypte ne sont pas les seuls qu'on rencontre; un passage malheureusement très obscur, qui commence en XIV, 10, nomme les Nègres, les Nubiens, les Libyens, dans des conditions d'où paraît ressortir que ces Barbares venus de tous les points de l'horizon s'arrangent à leur guise dans le pays en désordre; on lit par exemple, XIV,
gaudissent avec l'Egypte». Cela suflit à faire voir que les Asiatiques et leur présence dans le Delta ne sont pas seuls visés par les doléances de cet ordre; si l'on se reporte maintenant au passage de III, i, cité tout d'abord, où paraissent les Nomades en général, on se rendra compte qu'il n'est nullement question dans tout cela d'une invasion à main armée, pas même d'une violence quelconque exercée sur les personnes : les terre» cultivées vont à l'abandon et les Bédouins s'y installent, rien de plus. Pour comprendre la force du grief, il faut se représenter, du haut en bas de la vallée et sur chacune de ses berges, la
tendance obstinée des Nomades à descendre dans la zone des champs avec leurs bètes. et cette lente pression à laquelle l'administration la mieux armée et la plus vigilante n'arrivait pas à résister toujours. Comment les choses se passaient aux siècles de bonne organisation, c'est ce que nous montrent quelques précieux passages de la Bible et des textes égyptiens du iXouvel Empire.
Joseph, expliquant à ses frères la manière dont ils auront à répondre à Pharaon, lors de leur arrivée en Egypte, leur dit : K Lorsque Pharaon vous interrogera et vous dira : Quel est votre genre de vie? vous direz : Tes serviteurs sont des pasteurs de bestiaux depuis leur enfance, nous et nos pères. Et alors vous pourrez résider au pays de Gosen, car c'est une abomination pour les Egyptiens que les parleurs de bestiaux v (^Gen., xLvi, 3 3-3 4). Le passage est d'un assez curieux illogisme; Gosen. que Joseph désire faire attribuer à ses frères comme résidence, est la meilleure terre de l'Egypte, et c'est pour cela que le roi la leur donnera (suite du récit, Gen., XLvii, 6); pourtant, il les y reléguera aussi parce que pasteurs, et abominables. Le Judéen qui écrit ces lignes, vers le viii' siècle, paraît savoir nettement que Gosen est une marche semi-désertique de l'Egvple, concédée aux nomades de la frontière de l'isthme, et avec une singulière précision, qui ne peut résulter que de la connaissance du désert égvpto-syrien à son époque, il note de quel œil peu favorable ces étrangers étaient vus de la population et des autorités égvptiennes. Mettons à côté de cela, maintenant, le texte remarquable et très connu que nous a conservé le papyrus Anastasi 6. C'est un modèle de rapport, où l'on est censé rendre compte que les agents de garde à la barrière du ouadi Toumilàt ont « laissé les tribus bédouines d'Edom passer la forteresse de Pe- Mineptah-Hotophimat, en Toukou, vers les lacs du Pc-Toum de Pe-Mineplah-llotephimat, pour nourrir leurs bestiaux
sur le (jiand (lomain<ï royal'^N. Ne croit-on pas entendre les frères de Joseph dire au roi d'Kjjypte : r^Nous sommes venus dans ce pays parce que nous n'avons pas de pâture pour nos bestiaux dans le nôtre, si grande est la disettes? [Gen., xlvm, /i)? — Voici encore un autre témoignage égyptien du Nouvel Empire; c'est une inscription du temps d'Haremlieb, très mutilée par malheur et dont il rchte seulement la fin des lignes; ie sens général paraît être celui d'un décret de concession de terres à des nomades asiatiques réfugiés, dont la surveillance est commise à l'autorité qui reçut le décret et le fit graver sur
la pierre'-' : '^ Les Mention ['?) du désert, d'autres s'étant
mis en leurs places [et tout dans leur pays étant] détruit,
par la dévastation de leurs villes et l'incendie [eurent
recours à Sa Majesté,] le Grand de puissance qui envoie son
glaive vaillant contre [et lui exposèrent que] leurs
contrées (^) étaient dans la disette, qu'ils vivaient comme
les animaux du désert, et que leurs enfants [Sa Majesté
prit alors un décret] , disant: ^\]n certain nombre de Bédouins r. ( *Aj «k '^ ] JTi^ { ) , n'arrivant plus à vivre, sontvenus sur [le
«territoire royal...] de Pharaon, conformément à
«l'usage des pères de vos pères, depuis la première fois
«le Pharaon remet cela entre vos mains, pour garder leurs çç frontières, r)
Les Bédouins, dans certains cas, entraient donc avec autorisation, même lorsque la pohce était bien faite, et le lettré qui écrivait les Admonitions le savait sans doute; mais il croyait devoir s'élever énergiquement, dans un traité du gouvernement des peuples, contre le principe de cette tolérance. Car les nomades sont faits pour rester au désert, de même que les hommes d'Egypte pour être des sujets dociles et confinés dans
'■' Anast. 0, IV, 1.3 à V, 2; cf. Brugscu, Dict. géogv., p. 6Û2. *-' E. V. Bergmann, Aiiiiedlung seniilischer Nomaden in Aegijften , clans A.Z.. XXVII (1889), p. i2.>itî7.
--<«.( ih ).«— [278J
leur^ conditions. L'écrivain exprime cela, comme il fait lont le reste, en poussant au superlatif l'iiiflication contraire, et nous montrant la culture en recul devarit la steppe et les pasteurs nomades, ce qui est une abomination du même ordre cpie l'oujjli de la religion et la rupture des hiérarchies : ^ 4v r*i ! ""^ A ]^ (^Adm., Il, 5-6) «la calamité'^' par le territoire». Dans les faits répréhensihles qu'il évoque, il y a d'ailleurs une autre chose assez nettement différenciée de la première, à savoir l'immigration étrangère en Egypte (IV, 8, XIV, lo et suiv.; XV, i) : aux yeux du sévère traditionnaliste, la présence des Libyens, des Nègres et des Asiatiques parmi les Egyptiens, n'était pas moins condamnable que le retrait de la culture.
Il est bien clair, d'un autre côté, que chacune des prescriptions administratives ou pohtiques dissimulées par l'auteur sous les images de l'extrême désordre, répond réellement à un fait, à une menace permanente de désorganisation ou d'innovation que les gouvernants ont le devoir constant de conjurer. 11 sulfira que l'autorité royale soit affaiblie, l'administration quelque peu tombée à la négHgence, pour qu'aussitôt on voie le pays en anarchie, le brigandage sur les routes, les cultivateurs découragés, les frontières ouvertes et les Bédouins installés sur les champs de la veille; et tout le monde en Egypte le sait, parce que ces perturbations, même en état de bonne administration et de prospérité, s'observent à chaque instant en petit, ici ou là, par suite de négligences ou d'infractions aux règles générales. IL n'est pas interdit non plus de penser que l'Egyptien des Admonitions avait en vue les siècles de désordre qui avaient précédé la réorganisation nationale, mais
'■^1 II n'\ a aucunement iieu do traduire ici ffles Fii'vrcuxTî , comme un inlerprtilatour voulant retrouver les Itvksôs à cette place serait tenté de le faire. Nous rapj)ell»'rons plus loin quo le mot iadit si(jni(ie la "calamité" en général, en mémo temps (pi'il pont servir de désinflation pour tout ennemi pernicieux et impie, pour tout rebelle.
dans colle hypothèse on ne saurait trop nettement se rendre compte <{iie parmi les dangers (pie l'écrivain sifjnah?, celui d'une invasion ])elh(pieuse n'apparaît sous aucune l'orme : il est extrêmement probable que l'idée d'une descente armée des iîarbares en Egypte lui est tout à fait étrangère.
Ainsi disparaît la raison principale, peut-être la raison unique qu'on pouvait avoir de placer la rédaction des Admoiiilions après les Ilyksùs, ou, plus exactement, après l'époque où il est entendu que l'invasion des Hyksôs s'est produite; et liberté entière nous est donnée de laisser le document au Moyen Empire, comme le veulent toutes les analogies signalées plus haut. Observons immédiatement, cependant, cjue si l'on pose la question d'une allusion aux Hyksôs dans les passages précédemment analysés, la date du document ne doit, en bonne logique, y jouer aucun rôle, et que ce serait une faute d'en mêler la considération à l'interprétation du texte. Fût-il prouva que les Admonitions furent composées sous la XVIIP dynastie, il n'en resterait pas moins qu'il n'y est pas dit un mot d'une invasion asiatique; «les Asiatiques et les Nubiens ont libre accès en Egypte 55; «les Bédouins s'installent dans les cultures abandonnées « : voilà tout, et ce sont de simples traits dans un tableau du bouleversement de toutes choses.
Avant de quitter les xidinoni lions , et pour bien nous rendre compte de la pensée générale de l'auteur, il sera utile de résumer les différents reproches ([u'il adresse à une société où rien ne serait en ordre. Dans le livre, les matières ne sont ni rangées ni classées, de sorte que le lecteur passe brusquement et à chaque ligne d'un objet à un autre, et qu'on est forcé parfois de chercher aux deux bouts de l'ouvrage des idées en relation ensemble; mais en s'aidant de l'analyse déjà faite par Gardiner (^Adm. , p. 5-i6), un triage méthodique est facile, et l'on arrive à faire entrer les objets évoqués dans les catégories qui suivent : — images de désordre matériel, d'injustice, de
violonce, d'effusion de sang; — riiostillté au sein de la famille (détails plus haut); — le vol et le brigaiidaîje (détails 1)1 us haut); — la culture en recul, l'installation des nomades (^détails plus haut); — l'intrusion des étrangers (détails plus haut); — la famine, la diminution de la population; — l'impiété; — l'anarchie politif|ue et sociale; — la destruction de l'ordre social par le bouleversement des conditions. — Les idées de ces deux dernières catégories méritent d'arrêter notre attention tant à cause de l'abondance de leur développement que parce qu'elles révèlent de manière très claire la mentalité de l'auteur. Un tiers du livre, peut-être, est rempli par deux alfirmalions, qui reviennent inlassablement sous des formes sans nombre : T admmislraUon est profanée, l'autorité méconnue, et le riche devient pauvre tandis que le pauvre devient riche. L'instabilité de la richesse était une chose particulièrement abominable, à en juger par l'espèce de fureur avec laquelle les images qui l'expriment sont 'jetées, répétées, amoncelées tout au long du livre [xo'ir Adin., p. i i); on se rend compte ainsi que les auditeurs qui goûtaient cette œuvre littéraire n'étaient pas des pauvres, et que le conservatisme social qui l'inspire d'un bout à l'autre trouvait dans les sentiments du conservatisme personnel une base solide.
Les idées maîtresses de l'œuvre sont, en somme, que l'homme doit se tenir à sa place, respecter les disciplines reçues, ne pas essayer de se substituer à son maître ; et qu'il faut aussi , pour que l'ordre règne, (ju'on s'oppose à l'introduction de nouveautés toujours dangereuses dans l'organisation de l'Etat. Jusqu'à (juel pointée traditionnalisme implacable était sincère, jusqu'à quel point même il était généralisé en tant que simple doctrine théorique, nous ne pouvons le savoir en raison de la sobriété des autres compositions du Moyen Empire dans lesquelles le thème de la subversion de l'Etat nous est parvenu;
muis cela n'a pas une très grande importance au point de vue de ce qui va suivre. Il était seulement nécessaire, pour compléter notre information sur le (lièiite du désordre des petits ouvra^'es de la WV dynastie, de constater les développements que ce thème ancien pouvait déjà recevoir, au temps où sa simplicité n'avait pas encore souffert de l'intervention de souvenirs historiques proprement dits.
CHAPITRI^ II.
Si;PEHPOSITIO-\ AU THÎÎME CLASSIQUE,