‹ La fin du Moyen Empire egyptien; étude sur les monuments et l'histoire de la période comprise entre la 12e et la 18e dynastieChapitre 14 sur 113 · LA LÉGENDE DES ENVAHISSEURS ET DE LA RESTAURATION À L'ÉPOQUE GRECQUE · texte numérisé non relu

LA LÉGENDE DES ENVAHISSEURS ET DE LA RESTAURATION À L'ÉPOQUE GRECQUE

Nous avons, précédemment, longuement expliqué l'histoire des étrangers et du roi sauveur, qui s'était formée à Thèbes au temps du Nouvel Empire (1). On avait pris l'habitude, nous l'avons vu, de faire honneur de la restauration nationale à n'importe lequel des rois des dynasties tbébaines; il était sorti de là des récits apparemment indépendants, tous conservés les uns à côté des autres, et il en résultait dans la littérature, quelque peu après l'époque thébaine, soit aux alentours de l'an 1000, une très nombreuse collection de versions de l'histoire, datées différemment, dont nous possédons quelquesunes à l'état original mais qui, pour le plus grand nombre, ne nous sont connues que par des formes dérivées plus ou moins lointaines, souvent des vestiges, quelquefois seulement des traces, dans les documents hiéroglyphiques, démotiques et de langue grecque. Les rois thébains que nous voyons paraître dans les histoires de ce groupe sont Tiouâ(2), Kamès(3), Amôsis<4), Hatshopsitou(5), Thoutmès III (6), ou bien Thoutmès III

M Voir chez nous, précédemment, Hyksôs, Section I, chap. n et suiv., notamment le résumé du chap. t.

W L'histoire de la guerre de Tiouâ contre Apopi qui fut l'une des sources de Sallier 1; voir Hyksôs, Section I, chap. n.

(3> Planchette Carnarvon: voir Hyksôs, Etudes et notes complémentaires, I, B.

(4) L'histoire passée chez Ptolémée de Mendès, que cite Tatien.

(5> Inscription de Stahl-Antar; voir Hyksôs, Section I, chap. n et Etudes et notes complémentaires, 1, A.

W Début des Annales; voir Hyksôs, Section I, chap. n.

et Thoutmès IV W, l'un des Amenhotep (2), Mineptah (3), Ramsès III (l-. L'ennemi qu'Us combattent est le plus souvent placé à Avaris, quelquefois à Sharouhen®. La désignation de cet ennemi est très uniforme. Si l'on met de côté l'histoire un peu spéciale de Tiouâ, en guerre avec un Apopi du Nord(6), on ne trouve mention que d'Asiatiques, Asiatiques dans Avaris (7) ou Asiatiques dans Sharouhen (8). Dans quelques versions, ces Asiatiques sont appelés d'un nom particulier mais tout à fait

W Source de l'histoire manéthonienne des Hyksôs; voir Hyksôs, Section I, chap. m.

(2> Source lointaine de l'histoire d'Aménopis des papyrus Wessely, voir Hyksôs, Section I, chap. iv, 8 m. La même histoire d'Amonhotep, fusionnée avec une autre histoire dont Ramsès III était le héros, avait donné, plus ou moins longtemps après l'époque thébaine, une forme avec Aménophis et son fils Ramsès qui fut la source de l'histoire manéthonienne des Impurs; voir un peu plus bas.

(3> Inscription de Karnak ; voir Hyksôs, Section I, chap. il.

(4) Grand papyrus Harris; voir Hyksôs, ibid. Par fusion avec une histoire d'Amenhotep (voir note 2 ci-dessus) se forme une histoire d'Aménophis et de son fils Ramsès qu'on trouve chez Manéthon (histoire des Impurs) et chez Chaerémon, cité par Josèphe; voir Hyksôs, Section I, chap. iv, 8 11.

^ Avaris dans les histoires de Kamès, d'Amôsis, d'Hatshopsilou, de Thoutmès 111 et Thoutmès IV, d'Aménophis et Ramsès 111, et dans l'histoire (différente de celle de Tiouà contre Apopi) qui fut une des sources de Sallier 1. — Sharouhen dans l'histoire qui fait le début des Annales de Thoutmès III. — Ces deux places d'Avaris et de Sharouhen ont eu, nous le savons, l'existence la plus réelle sur la frontière orientale du Delta, et ont joué un rôle dans la guerre véritable conduite par Amôsis; rappelons encore une fois que c'est Amôsis qui prit Avaris et Sharouhen, comme nous l'apprend un document de son temps conservé par extraordinaire fortune. Rappelons aussi, en ce qui concerne Avaris, l'identité possible de cette ville avec Héliopolis, dont le nom paraît clans l'histoire manéthonienne des Impurs et peutôlre dans celle de Sallier I; voir principalement Hyksôs, Section I,chap. iv,8 iv.

C) Nous voulons parler de la forme primitive de celte histoire, telle qu'on arrive à l'extraire du complexe de Sallier I ; rappelons que le récit de Sallier 1 résulte de la fusion de deux histoires différentes, celle d'une guerre du TIlébain Tiouà avec un Apopi du Nord, et celle d'une guerre des Thébains avec les occupants d'Avaris.

(7> Dans l'histoire d'Hatshopsilou.

W Dans l'histoire dos Annales de Thoutmès III.

équivalent, hibou Shasou, «rois des Bédouins», ou plutôt hikou IJiasilou, «rois des pays étrangers», comme les Asiatiques de plusieurs monuments hiéroglyphiques connus; cette dénomination donnera naissance, par transcription fidèle, à celle des Hyhsôs d'Avaris d'une des histoires de l'époque grecque (1).

Dans ces histoires paraissait fréquemment aussi un autre mot, iadit, laditou, qui ne représente point des hommes, mais signifie la «maladie», l'« impureté», et sert, dans les textes plus anciens comme dans ceux du Nouvel Empire, à désigner la calamité déchaînée sur le pavs par le désordre ou l'invasion étrangère'2'. A la longue, cependant, le sens original du terme devait s'oblitérer; on arriva, par une sorte de confusion, à considérer iaditou comme un autre nom des Asiatiques néfastes, et ainsi s'établit une signification d'« Impurs» ou «Malades», qui eut la fortune de donner naissance aux formes préférées de l'histoire à l'époque grecque '3). Il faut se garder de croire, cependant, qu'au temps du Nouvel Empire, ou pendant les premiers siècles qui vinrent ensuite, il s'opérait une différenciation entre versions avec iaditou et versions avec Asiatiques. La question pourrait se poser à propos déversions hiéroglyphiques d'une certaine espèce, dont nous avons trace, avec iaditou(\a «calamité», ou déjà les «Impurs»?) dans Avaris, sans le nom des Asiatiques ou la mention d'étrangers (4), mais 1^ contraire

O L'histoire manéthonienne des Hyksôs, dont la source hiéroglyphique est une histoire placée au temps de Thoutmès 111 et Thoutmès IV.

(2> Le sens de iadilou, d'un bout à l'autre de la période hiéroglyphique, a été étudié précédemment à propos de la rencontre du mot dans Sallirr I: Hyhsés, Section I, chap. n. Il figure aussi — en ce qui concerne les histoires du groupe qui nous intéresse — dans l'inscription de Mineptah à Karnak.

<3' Pour la mise en rapport des rrlmpursn ou «Malades» dos histoires grecques avec le vieux iadit hiéroglyphique, voir Hyksôs, Section I, chap. iv, 8 iv, et chap. v.

W Source de l'histoire manéthonienne des Impurs et d'Avaris, au temps de Ramsès III. Chez les adaptateurs de l'époque hellénistique qui forgent des histoires de l'Exode, les «Impurs» sont invariablement des Egyptiens, non des

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— itwahùseura el million dans le même récit — s'observe avec une égale fréquence ^'. A l'époque thébaine, les deux expressions figuraient ou pouvaient figurer ensemble dans l'histoire ; elles n'étaient pas synonymes; leur confusion fut très lente à s'établir et n'était pas complètement réalisée encore au i\ siècle, comme il ressort d'une des versions grecques de la date la plus ancienne (2).

Passée l'époque thébaine, et pendant plusieurs siècles, se maintient le curieux usage de rééditer le conte do l'invasion et du roi sauveur en changeant la date de l'histoire et la personne du roi, de manière à faire honneur du salut de l'Egypte à un souverain régnant, ou plus notoire que quelque Ramsès oublié, ou déjà célèbre par ailleurs dans la littérature : c'est ainsi que furent rédigées, au vme ou au vu*' siècle, une ou plusieurs histoires dont le héros était Bokchoris(3). De pareilles attributions ne changeaient pas grandchosc aux conditions du vieux roman. Au vnL siècle, cependant, nous approchons d'une époque où celte histoire traditionnelle, sous l'influence d'élé-

étrangers, mais on n'en peut rien induire quant aux sources hiéroglyphiques lointaines, parce que ces venions grecques sont très tardives, et surtout que le récit de l'Exode qu'elles comportent érige presque nécessairement que les Impurs qu'on expulse d'K|;ypte soient indigènes.

(1) Source d'Hécatéc d'Abdèrc, dont le récit' de l'Exode l'ait paraître des étranger» impies et des maladies en Egypte : Hécatée, quelque peu antérieur à Manéthon, avilit visiblement en main une relation égyptienne de provenance ancienne, où los étranger! néfastes el In «calamité» (on IV impureté» , ou la «maladie») voisinaient encore. Rapprocher de cela , à l'époque hiéroglyphique, l'histoire que donne le papyrus Rallier I, avec iaditou et le roi du Nord ipopî presque dans la mémo phrase.

;,) Hécatéo d'Abdère (voir note précédente), cbez qui les maladies sont provoquées par la conduite des étrangers impies, mais n'affectent pas eei derniers.

yi Histoire de Bokchorisel des Impurs qu'on trouve clioz LysSmaque (dans Josèphe), voir Hykêâs, Section I . ehap. iv, !: u; histoire de Bokcboris <'i des pnvahiaseors qni lut la «ourco du conte prophétique de l'agneau du papyrus Krall , voir Hylisôs, Seclion I, ehap, iv, S m.

ments étrangers, va s'altérer gravement et s'orienter, par additions et mutilations successives, vers des formes et des significations absolument inconnues de la narration primitive.

En premier lieu, on voit un épisode de prédiction s'introduire dans l'histoire. Nous avons vu, précédemment (1), comment la prophétie, genre tardif dans la littérature égyptienne, est arrivée à y prendre naissance, et ce qu'étaient, dans leur forme originale, ces simples histoires conçues pour donner espoir et confiance aux gens à une époque de malheur, prédictions attribuées à un devin des temps passés et annonçant d'heureux événements soit à terme indéterminé, soit à terme calculé d'après l'ancienneté du devin qu'on faisait parler, de telle manière que, dans tous les cas, le lecteur pût se croire à la veille de la réalisation promise (2). Gomme, dans une histoire de ce genre, il est forcément question d'une période d'oppression que suivra une période de prospérité, cela présentait une certaine analogie avec le conte hien connu des étrangers impies, ou des Impurs, détruits par le roi sauveur, et il n'est pas étonnant que, dans nombre de cas, une version de cette ancienne histoire et une des nouvelles histoires de prédiction soient venues en contact ensemble. Ici, pourtant, il faut distinguer. Quand l'auteur d'un roman prophétique emprunte des traits, des noms ou des passages entiers aux tableaux de désordre et aux déclarations triomphales qui remplissent l'histoire du roi sauveur partout où elle se trouve, il fait une économie d'invention simplement conforme aux usages littéraires, et

M Sur l'apparition de la prédiction dans la littérature égyptienne, voir Hyksâs, Section I, chap. iv, S5 m et iy. et chap. v.

W On restitue ces formes primitives d'après les versions d'époque romaine qui nous sont parvenues: l'histoire d'Aménopis et du potier des papyrus Wessely, et surtout l'histoire de Bokchoris et de l'agneau du papyrus Krall ; voir Hyksôs, section I, chap. iv, S (il,

très légitime parce que les mots et les phrases ainsi réemployés gardent leur sens et se retrouvent bien à leur place, maigri' la signification toute différente du récit nouveau (1). Mais on n'en peut dire autant de l'opération inverse, de l'introduction d'un épisode de prédiction dans une vieille histoire de perturbation et de roi sauveur. Quand on lit, mettons au v0 siècle, qu'un Thoutmès, un Aménothès ou un Ramsès a soulVert de la présence des Asiatiques ou des Impurs et les a finalement expulsés d'Egypte, quel intérêt supplémentaire cela peut-il fournir qu'un voyant ait prédit au roi la calamité proche et la victoire après un délai déterminé ? La prédiction n'a de sens, pour le lecteur, que si elle n'est pas encore réalisée; un épisode de prédiction réalisée, dans un récit quelconque, est une faute de composition, un enrichissement lourd et absurde ou bien un simple accident, une contamination proprement dite. Le phénomène accidentel sera toujours, en pareil cas, le plus probable, et certaines versions grecques, que nous avons la chance de pouvoir comparer entre elles, nous font assez bien voir par quel mécanisme la contamination a pu se produire. Voici la vieille histoire thébaine du roi Aménophis et des Impurs. On l'emprunte, y compris le nom du roi, pour en faire la relation d'une prédiction à long terme (2). Celte nouvelle fable, une fois créée, tend à réagir sur les anciennes versions dans lesquelles le nom d'Aménophis se rencontre, à les compléter à son modèle par l'introduction d'une prédiction des aventures d'Aménophis. Les anciennes versions résistent ou cèdent avec plus ou moins de bonheur: l'histoire d'Aménophis et de son fils Ramsès contrôles Impurs se conserve, d'une

(|) A peu près de celte manière s'est composée l'histoire que nous recevons sons la Forme de la prédiction de l'agneau au roi Bokchoria (papyrus krall. voir note précédente )■

<*> Source de l'histoire de la prédiction du potier au roi Aménopia l voir notes précédentes).

part, indemne de prédiction (1), et d'un autre côté nous arrive enrichie d'un épisode de prédiction approprié aux circonstances^.

Nous touchons du doigt, ici, que cette absurde surcharge n'était pas inévitable. Y ont échappé, en plus de l'histoire que nous venons de dire, celle de Thoutmès III et Thoutmès IV contre les Asiatiques (3), et une version de l'histoire de Bokchoris et des Impurs (û), encore que cette dernière histoire ait été empruntée en totalité, d'autre part, dans la composition d'une prophétie à long terme (5).

Tel était l'état des récits qui circulaient dans la littérature indigène, lorsqu'ils vinrent à la connaissance des milieux grécojudéo-égyptiens de la Basse-Egypte. Ils ne furent pas tous reçus avec un égal intérêt. Tandis que les histoires de prédiction pure étaient laissées de côté, au moins au début (G), on traduisait en grec et on discutait avec empressement les histoires d'Impurs ou d'étrangers expulsés par un roi sauveur. C'est qu'on cherchait surtout, dans les écoles judéo-égyptiennes du début de l'époque grecque, à retrouver dans les documents indigènes des témoignages du séjour d'Israël en Egypte et de la sortie d'Egypte, et que dans ces vieilles histoires d'expulsion d'étrangers ou d'Impurs, on avait un épisode qui pouvait être

M Source non manéthonienne de Chaerémon, cité par Josèphe.

(2) Source de l'histoire manéthonienne des Impurs. La présence, chez Manéthon, de l'histoire ainsi altérée, est très importante au point de vue de l'histoire de la prédiction dans la littérature égyptienne; elle est le seul témoignage d'où résulte positivement que cet emploi de l'élément prophétique remonte au moins au ive siècle.

M Source de l'histoire manéthonienne des Hyksôs.

f4' Dans Lysimaque, cité par Josèphe.

(5) Prédiction de l'agneau au roi Bokchoris (voir notes précédentes).

<6' La prédiction du potier au roi Aménopis nous est donnée expressément, dans les papyrus grecs des nc et me siècles ap. J.-G. , comme traduite d'un original indigène, et la prédiction de l'agneau au roi Bokchoris nous arrive en langue démotique.

considéré, à défaut de mieux, comme répondant au récit biblique de la sortie des Israélites vers le désert et la Palestine. Dans l'esprit de cette interprétation, on prit les récits indigènes de roi sauveur et d'expulsion, tous indifféremment, et l'on y mit ce qu'il fallait pour faire, de chacun d'eux, une relation explicite de l'Exode*1'. Le procédé emplové était extrêmement simple : qu'il s'agît d'Asiatiques, d'Impurs étrangers ou d'Impurs indigènes, il suffisait d'ajouter un mot, à la fin de l'histoire, spécifiant que ces expulsés allaient fonder Jérusalem et devenir le peuple juif. On obtenait ainsi, cependant, des récits de tendance assez diverse au point de vue juif, suivant que les ennemis des Egyptiens y paraissaient sous un nom plus ou moins honorable, et suivant que l'adaptateur de langue grecque présentait sous un jour plus ou moins flatteur la défaite subie par ces futurs Israélites. Il est clair que, pouvant choisir dans la foule des versions anciennes, un écrivain juif s'attachait de préférence à des histoires d'Asiatiques redoutables, défaits avec honneur, sans doute, et retirés en Asie avec armes et bagages, tandis qu'un Grec moins ami des Juifs aimait mieux se servir de quelque histoire d'Impurs ou de Malades impies, chassés d'Egypte dans des conditions ignominieuses. Des circonstances heureuses font que nous possédons des versions de l'Exode des deux types, le type philosémite représenté par l'histoire de Thoutmès III et Thoutmès IV (en grec, Misphragmoutliosis et Telhmôsis) contre les Hyksôs (= Juifs) dans Avaris(2), le type antisémite comprenant l'histoire d'Aménophis et Iiainossès (Hamsès III, comme nous savons) contre les Impurs ( = Juifs) dan6 Avaris(3), l'histoire de Bokchoris contre les Impurs (= Juifs) (4), et plusieurs

O Sur la mise en relation di's vieilles histoires indigènes avec l'Exode, voir Hykêâs, Section I, cliap. m, SS m et iv; rhap. iv, SS i et II.

(*) Cht'/. Manétbon, transmis par Josèphe.

P) Comme l'histoire précédente, et chez Chaerémon, •'■gaiement rilc par Josèphe.

>4) Chez Lysimaque, cité par Josèphe.

autres versions de l'histoire des Impurs et de l'Exode sans nom royal conservé'1'.

A ce moment de l'élaboration des récits que les historiens grecs devaient recueillir, il intervient encore des influences d'une autre espèce, dont il est difficile de savoir certainement si elles se sont exercées avant l'adaptation de la tradition indigène à l'histoire de l'Exode, ou bien sur les récils déjà adaptés comme on vient de le dire. Ces forces nouvelles se manifestent, au ive siècle, par la transposition, dans le récit, d'épisodes véritables de l'histoire de l'Egypte à cette époque. Cette opération ne s'observe clairement, à vrai dire, que dans une seule version, celle de l'histoire d'Aménophis et des Impurs, que Manéthon nous a conservée; mais dans cette histoire, la fuite du roi Aménophis en Ethiopie est très visiblement inspirée d'un épisode réel, la fuite en Ethiopie de Nektanébo II, vaincu par Okhos en 3/i2. De même, certaines atrocités reprochées aux Impurs, dans ce même récit, se retrouvent de manière très semblable dans les histoires égyptiennes de la domination d'Okhos et de la domination de Cambysès. M'oublions pas, cependant, que les accusations portées contre les conquérants perses étaient calomnieuses et sans doute entièrement injustifiées, et que, dans les épisodes d'impiété monstrueuse qu'on incorpora à leur légende, il faut voir, non la vérité historique, mais un simple développement du thème du sacrilège triomphant, particulièrement violent et âpre, né en même temps que la prophétie, peut-être, et sous l'influence des mêmes événements historiques (2).

'') Voir notre tableau récapitulatif dans Hyksôs , Section I, chap. iv, Su.

(*) Voir HijLsôs, Section I, chap. îv, S îv. Remarquons bien que le nouveau développement du thème des ennemis sacrilèges peut très bien être plus ancien que le iv* siècle, et que nous ne savons pas à quelle époque — avant ou après l'adaptation judaïque — on l'aura introduit dans la vieille histoire d'Aménophis et des Impurs; on voit seulement qu'au iv* siècle il en a été fait

Il ressort de tout ce qui précède que, vers la lin du ivc siècle, dans la littérature gréco-égyptienne, circulaient un nombre important de versions du vieux conte des ennemis et du roi sauveur, toutes indifféremment converties en une relation de l'Exode, dissemblables, toutefois, par une foule de points et principalement par le nom du roi sauveur, c'est-à-dire par la date ainsi imposée à l'Exode dans l'histoire d'Egypte. Entre toutes ces versions grecques, un historien quelconque pouvait choisir: mais il avait le devoir de choisir, étant considéré que l'Exode ne pouvait s'être produit deux fois (1). Il nous semble, du moins, que l'historien avait le devoir de choisir. En réalité, un pareil choix n'était pas dans la nature du lettré antique, qui a tendance, au contraire, à utiliser la matière de toutes ses sources, tantôt insouciant et comme inconscient des contradictions, tantôt se bornant à noter qu'«on lit, par ailleurs, que. . . », dans certains cas, enfin, raisonnant et discutant, et recourant, alors, à toutes les ressources de la déformation adaptatrice pour concilier les incompatibles. Ainsi fait, au ni0 siècle , l'Egyptien Manéthon, qui écrit une histoire d'Egypte complète cl se trouve avoir en main deux relations grecques de l'Exode, celle faite avec l'histoire des rois Miaphragmoutkôm et Tethmâsis contre les Hi/hsôs, ou «Bédouins», dans Avaris, et celle faite avec l'histoire des rois Aménophis et Ramenés contre les « Impurs w, également dans Avaris. Aucune fusion possible des deux récits, Manéthon ayant des idées singulièrement précises, sinon très exactes, sur la position historique des divers rois nommés. Aménophis et Ramessès, il les connaît aux troisième el quatrième rangs du groupe que la classification ultérieure

DBase pour peindra bous des couleurs abominables ces Perses donl lu domination en Egypte laissait de mauvais souvenirs.

(1) C'est [iar conséquent •> l'époque où nous sommes, soit vers la lin «lu iv' siècle, dans les milieux gréco-judéo-égyptiens de la Basse-Egypte, que se posa pour la première fois la question qui occupe si fort les liililisles des temps modernes : Quel fui /<■ Winmail ilr l'E.vmlr ."

devait appeler la -XIXe dynastie »(1), et quant à Misphragmouthôsis et Tethmôsis, il sait très bien que deux Pharaons ainsi nommés se suivent vers le milieu de la dvnastie immédiatement antérieure ('2), mais il ne lui parait pas possible — et ici le vieil historien manifeste des vues d'une indépendance et d'une lucidité remarquables — que les souverains qui sauvèrent l'Egypte en expulsant les Hyksôs-Juifs tout d'abord, ne soient pas les initiateurs du nouveau régime, les fondateurs mêmes de leur dynastie, et partant de là, il inscrit Misphragmouthôsts et Tethmôsis en tête du groupe du Nouvel Empire, au lieu d'Amas que portaient correctement d'autres listes (3), et sans souci des rois Mèphramouthôsis et Thouthmôsès , que son propre récit enregistrera plus loin à leur véritable place. Les deux relations de l'Exode qui parviennent à Manéthon datent donc l'événement, pour lui, la première, au début de la dvnastie que nous appelons la XVIIIe, la seconde, dans le courant de la dynastie suivante ou XIXe. Comment accepter et utiliser la deuxième histoire en même temps que l'autre? Manéthon se pose avec netteté le problème; ce qui gêne, ce n'est pas que certains «Impurs» aient été expulsés par Ramessès, mais seulement que ces «Impurs» soient identiques aux Juifs et que leur expulsion soit l'Exode; il faut supprimer cette identité inadmissible; il faut respecter et conserver, en même temps, cette assertion de la deuxième histoire, que Ramsès a expulsé les Juifs, bien qu'ils aient déjà été expulsés par le Thoutmès

W Ce sont Amcnephtès et Ramessès de la XIXe dynastie d'Africain. Le Ramessès qui figure à cette place correspond, nous le savons, au Ramsès 111 historique.

- Misphvagmoulhùsis et Touthmôsis des n" 6 et 7 de la XM11C dynastie d'Africain, Mèphramouthùsis et Thouthmôsès delà liste absolument conforme, à cette place, qui ressort de la narration manéthonienne à la suite de l'histoire des Hyksôs. On a là, comme nous savons, Thoutmès III et Thoutmès IV de l'histoire.

(s) Amas, l'Ahmès (Amôsis) historique, qui est hien à sa place en tète de la XVIIIe dynastie d'Africain.

des siècles antérieurs. Pour satisfaire à des nécessités au prime abord aussi difficilement ronciliables que celles-là, Manéthon combine que les Impurs d'Avaris, au temps de Ramsès, eurent besoin d'aide, qu'ils appelèrent à eux les Hijhsos-Jmfs expulsés par Tlioiitmrs et établis à Jérusalem, que cesHvksôs-Juifs répondirent à leur appel et vinrent les rejoindre à Avaris, de telle manière que Ramsès, enfin, eut à les chasser d'Egypte tous ensemble : les Juifs étaient expulsés pour la deuxième fois de leur histoire, mais ce n'était plus l'Exode11'.

La combinaison manéthonienne, par la multiplicité de ses sources, la difficulté de les adapter et la complexité qui en résulte, est extrêmement exceptionnelle, et toute différente de ce que nous trouvons, touchant l'Exode, chez le plus grand nombre des écrivains de la période grecque. Quelque temps avant Manéthon, déjà, Hécatée d'Abdère(2) recueillait une histoire assez simple, non d'Impurs, mais d'impureté ou de maladie causée par la présence d'étrangers impies, et dont les Egyptiens sont victimes jusqu'à ce qu'on ait expulsé les étrangers néfastes: forme extrêmement intéressante parce qu'on y voit transparaître une antique version conservée avec tous ses éléments, les envahisseurs sacrilèges et le bouleversement qu'ils causent dans le pays, la «calamité 75, iadit . ce mot connu qu'on devait interpréter «maladie 55 et «impureté» avant d'arriver à croire qu'il désignait certains «Impurs». Une histoire peut-être analogue devait arriver, aux alentours de l'ère chrétienne, à Trogue Pompée, qui comprend que les Egyptiens malades, pour se guérir, ont expulsé Moïse et les Juifs (3). Chez Posidonios

(I> Pour l'analyse de celle combinaison manéthonienne, voir, chez nous, Ht/k$é$, Section I, ebap. iv et v.

M Transmis par Diodiirv. 61 Diodore lui-môme, à celle placé, conservé dam hi Bibliothèque <lc Photius. Voir Fragm. hist. graec, 11, H91, et, chez nous, Ihjkmh, Section 1, chap. iv, S ri.

W Trogue Pompée dans Justin, XXXVI, •.? (me siècle).

d'Apamée, vers i5o av. J.-C, nous avons des Impurs indigènes qu'on expulse pour leurs maladies (comme ceux de l'histoire des Impurs dans Manéthon) et pour l'impiété qu'ils manifestent dès avant leur expulsion (1); c'est vraisemblablement d'une forme apparentée avec celle-là que Strabon(2) a eu connaissance, et l'on retrouve encore ces impies expulsés plus tard, dans la version recueillie par Gelse(3). Quelque temps avant Posidonios, d'ailleurs, c'est déjà iï Egyptiens expulsés que Polémon d'Ilion avait eu connaissance (4). Au début du icr siècle ap. J.-C, Chaerémon possède, de source exlra-manétbonienne, une histoire très analogue à celle des Impurs dans Manéthon, datée, de même, par les noms des rois Aménophis et Ramessès et racontant l'expulsion de certains Impurs indigènes; des détails importants sont différents de ceux de la version manéthonienne; il en est plus remarquable de constater que la combinaison manéthonienne, connue de Chaerémon, influe sur lui et détermine l'introduction dans son récit d'épisodes inutiles et absurdes (5). Vers la même époque, Lysimaque(G) reproduit une histoire d'Impurs expulsés mise au temps de Bokchoris, et dans laquelle on ne discerne pas bien si ces Impurs sont indigènes, ou déjà Juifs : la même incertitude se sentait déjà chez Posidonios, et nous avons vu que chez Trogue Pompée, plus complètement, les expulsés sont Juifs de manière explicite. La version de Lysimaque passe chez Tacite (7), qui rassemble en outre un certain nombre d'autres versions de

M Transmis par Diodore, dans un fragment conservé dans la Bibliothèque de Photius. Voir Fragm. hist.graec, III, a&5, et, chez nous, Hijksôs, lor. cit.

M Strabon, Géographie , XVI, 34-35.

(3) Celse, cité par Origène, III, 5 (milieu du ine siècle).

(4) Polémon d'Ilion dans Africain, cité par Eusèbe, Praep. evang., X, 10. (5> Chaerémon est cité par Josèphe. Voir, chez nous, Ihjksôs, loc. cil.

(6) Comme Chaerémon, voir note précédente. (7> Tacite, Histoires, V, 3-û.

l'histoire, dont celle d'une pure et simple émigration égyptienne ^. Voici enfin Ptolémée de Mendès qui rapporte une histoire de la destruction d'Avaris et de l'Exode, attribués au roi Amôsis; il est bien regrettable que nous n'ayons pas des vestiges moins sommaires de cette dernière version (2), la seule de toute la littérature hellénistique où le souvenir d'Amôsis, le conquérant véritable d'Avaris au début de la XVIIIe dynastie, paraisse encore.

Dans le cours du icr siècle ap. J.-C, on voit se poursuivre le développement des polémiques judéo-grecques sur la Bible, l'ancienneté du peuple juif et l'Exode dans les documents égyptiens. Des historiens, des compilateurs prosémites ou antisémites reprennent toutes les versions grecques de l'Exode que nous venons de voir, les rapprochent et les discutent de manière plus ou moins utile. Voici d'abord Apion, dont les livres nous sont surtout connus par son ennemi Flavius Josèphe. Apion possède une documentation fournie et cite ses sources, à ce qu'on croit comprendre, sans chercher à les harmoniser: il connaît cette version de l'histoire des Impurs et de l'Exode qui avait été recueillie par Manéthon, avec mention d'un prêtre cï Héliopolis , chef des Impurs, qui est Moïse (3); il connaît

(1) Tacite, Histoires, V, a, immédiatement avant l'autre passage.

(2' On ne connaît le passage en question que par les brèves mentions de Tatien, citant Plolémée d'abord directement, puis à travers Apion. Voir Hyksôs, Section I, cbap. ni, S iv.

W Dans Josèphe; voir Rkinach, Textes relatifs au Judaïsme, p. îaS-iaG. Comme Apion identifie sans hésiter le chef dos Impurs avec Moïse, on voit que sa source, à cette place, n'est pas Manéthon lui-même, car Manéthon, pour les besoins de son adaptation de l'histoire des Thoulmès et de l'Exode avec l'histoire d'Aménophis et Ramsès contre les Impurs, avait justement été obligé de supprimer l'identité îles Impurs avec les Juifs (voir un peu plus haut). Apion écrit ici, peut-être, d'après la source immédiate de M;méthon — une version ordinaire de l'Exode au temps d'Aménophis et Ramsès — ou, plus probablement, d'après le compilateur ou l'excerpteur inconnu par qui les fragments de Manéthon devaient parvenir à Josèphe: nous savons, en effet (voir Hyksôs, Section I, chap. iv, S i), que cet excerpteur rétablit, d'après des sources

la version de Lysimaque, avec la datation du règne de Bokchoris(i); il connaît, enfin, la version de Plolémée de Mendès, avec Amôsis destructeur d'Avaris et expulseur des Juifs ('2'. Après lui se présente Josèphe, le grand apologiste juif, dont l'œuvre est entièrement conservée et grâce à qui nous sont fragmentairement connus, outre Apion lui-même, Chaerémon, Lysimaque d'Alexandrie, cités plus haut, enfin Manéthon, l'antique et précieux historien dont il ne nous resterait que le nom 1:i1, si Josèphe n'avait trouvé, par bonheur, chez un compilateur inconnu des textes grecs sur l'Exode, un certain nombre de fragments et de résumés de fragments de la partie de l'histoire manéthonienne où les deux récits que nous connaissons bien avaient été insérés.

Josèphe devait être le dernier de ceux qui rassemblèrent, dans un but apologétique ou hostile, ces vieilles histoires grecques de l'Kxode. Après lui, reparaissent de temps en temps d'anciennes mentions plus ou moins bien comprises, dépourvues de toute précision historique et par suite peu dangereuses, telles la citation de Polémon d'Ilion par Africain, la citation de Celse par Origène, la citation de Trogue Pompée par Justin (l). De manière plus remarquable, et par la plus singulière fortune, on trouve surnageante cotte version que Ptolémée

autres que Manéthon et qu'il avait sous les yeux, l'indication de l'identité du prêtre d'Héliopolis, chef des Impurs, avec Moïse.

(1) D'après ce que laisse comprendre une brève citation de Josèphe; voir Rkinach, Textes relatifs au judaïsme , p. 127.

M Dans Tatien, Oratio adversus Graecos, S 38, et dans Africain, cité par Kusèbe, Praep. evang., X, 10.

(3) Rappelons que la liste royale chronologique par dynasties qu'Africain nous a transmise est probablement très loin d'être identique à la vraie liste manéthonienne, que nous n'avons pas, et qu'en certaines places particulières on a la preuve que la liste africaine diffère de la manéthonienne de la manière la plus caractéristique.

(4) Voir, un peu plus haut, les notes relatives à Trogue Pompée, Celse et Polémon d'Ilion.

de Mendès avait recueillie, et dans laquelle le héros de la délivrance égyptienne el de l'expulsion était le roi Amôsis. L'histoire ainsi présentée est fréquemment reproduite dans la littérature chrétienne, et nous aurons l'occasion d'y revenir. Rappelons seulement ici que Tatien connaît Apion, citant Ptolémée de Mendès, et cite Ptolémée directement en outre (1); qu'Africain, absolument de même, cite Ptolémée et Apion sur Ptolémée (2). Africain se trouve ainsi, par un rare privilège, posséder ce renseignement miraculeusement authentique, que c'est Amôsis qui détruisit Avaris. On doit se demander si cela est en relation , chez Africain , avec cet autre fait de documentation exacte, qui consiste en ce qu'il inscrit Amôsis, dans sa liste royale, en tête de la XVIIIe dynastie, c'est-à-dire à la véritable place du fondateur du Nouvel Empire. Mais Africain était absolument hors d'état de rapprocher les deux choses. Que la prise d'Avaris, que la défaite des dernières principautés indigènes ou asiatiques du Delta ait été considérée, aux siècles du Nouvel Empire, comme marquant le début de la grande période thébaine, cela nous paraît extrêmement naturel et juste; pour Africain, bien différemment, la prise d'Avaris n'était que l'événement déterminant de l'Exode, et l'histoire d'Avaris et de l'Exode n'avait rien à voir avec une reconstitution nationale quelconque, d'autant moins que tout souvenir d'une pareille restauration avait disparu depuis bien des siècles. Si la XVIIIe dynastie d'Africain est correcte, tandis que celle de Manéthon est défigurée au début par la substitution, au nom d'A môsis, de ceux de Misphraftmouthâeii et Tethmâsii, qu'on trouve d'autre part, à leur place régulière, au milieu de la liste de la famille, c'est que le pauvre Manéthon raisonne et harmonise, qu'il possède une histoire de Thoulmès sauveur et de l'Exode, et que l'intelligence de la vieille relation égyptienne

'•' Tatien, Orath tâoerwê Çrtu&u, S 38.

(2) Africain, dans Eusèbe, Praep. éumg., X, 10.

est encore assez nette, chez lui, pour qu'il ne croie pas pouvoir mettre le roi sauveur ailleurs qu'en tête des dynasties du nouveau régime ; Africain, lui, n'est pas atteint de préoccupations de ce genre; il a sous les yeux une liste royale correcte, il la copie sans arrière-pensée, et ainsi nous la sauve (I). Qu'il ait connaissance, tout à fait indépendamment de cela, d'une histoire d'Amôsis et d'Avaris, cela peut paraître curieux, mais c'est coïncidence pure.

Postérieurement à l'époque d'Apion et de Josèphe, et dans une direction tout à fait différente de celle des compilations et des discussions sur les versions grecques de l'Exode, on voit sortir de l'ombre les histoires de prédiction pure dont la constitution nous permet d'apercevoir ce qu'étaient les histoires de prédiction qui avaient cours en Egypte vers le ve ou le ive siècle, avant le moment où les œuvres de ce genre nouveau devaient entrer en contact avec le vieux conte des Barbares et du roi sauveur. Nous avons expliqué, plus haut, le mécanisme d'influence réciproque des compositions des deux catégories, les rédacteurs de prédictions empruntant les thèmes, les phrases, les dates et les noms des vieilles histoires de perturbation hostile et de restauration, et l'épisode de la prédiction s'introduisant, par réaction, dans quelque histoire de roi sauveur dont on avait fait, par ailleurs, un récit de prédiction pure. Un type du vieux roman égyptien ainsi contaminé a été recueilli, nous le savons, par Manéthon, sous la forme de l'histoire des Impurs et du roi Aménophis; mais, avant que la combinaison «judaïque » fût venue agir sur cette histoire d'Aménophis, et très probablement, même, avant que l'épisode de

(1) Comme on le dira plus loin, c'est la forme correcte de la XVIIIe dynastie, avec Amôsis en tète, qui est également parvenue à Eusèbe, et après lui encore à l'auteur du Livre de Sothis ; chez ce dernier écrivain, le besoin de faire concorder sa liste avec celle qui résulte des citations de Josèphe, a provoqué la simple et formelle identification (VAmâsis avec Telhmôsis.

prédiction y eût été ajouté, un rédacteur s'en empara et fabriqua, avec sa substance, une histoire de prédiction pure dont les éléments devaient se transmettre pendant bien des siècles, puisqu'ils sont encore reconnaissables dans l'histoire du potier et du roi Aménopis que des papyrus des 11e et 111e siècles ap. J.-C. nous apportent M. De la même manière exactement, une version de l'histoire des Impurs et du roi Bokchoris qui avait été — tout à fait indemne de prédiction — la source de Lysimaque , reparait, au début du ne siècle, transformée en une histoire de prédiction à long terme, celle du roi Bokchoris et de l'agneau (2). Il est remarquable qu'au contraire de ce que l'on constate dans le domaine des versions de l'Exode, qui n'intéressent que les cercles judéo-grecs et avaient été rédigées en grec dès l'origine, les contes prophétiques s'étaient toujours transmis en langue indigène : l'histoire d'Aménopis et du potier nous arrive bien en grec, mais avec la mention expresse que le récit ainsi présenté est «traduit du mieux possible», et quant à l'histoire de Bokchoris et de l'agneau, nous l'avons en démotique. C'est bien comme genre national que se perpétuait la prédiction, dans l'Egypte soumise aux dominations étrangères, gouvernée par les Romains après l'avoir été par les Grecs, et avant eux par les Perses; dans les milieux littéraires de vieille souche, qui ne différaient pas des milieux sacerdotaux indigènes, toujours en défense contre l'immixtion de l'autorité étrangère, la prédiction de délivrance était entretenue comme une sorte de protestation permanente, de tendance nationaliste et xénophobe.

Dans la prédiction de l'agneau au roi Bokchoris, il est spécifié un délai d'accomplissement de ooo ans, très correctement calculé, d'après l'ancienneté de Bokchoris, de manière qu'il s'achève vers i 5o ap. J.-C, c'est-à-dire peu d'années après la

(1> Les papyrus yrecs Wessely; voir Hi/lcsôs , Section I, ch. iv, S m. (1) Le papvrus démolique krall; voir Hyksâs , ibid.

mise en circulation de l'histoire. On a des indices, par Africain , d'une réédition effectuée une centaine d'années après, soit vers le début du me siècle, avec le soin de prolonger le délai d'accomplissement dans la mesure exactement nécessaire, qqo ans au lieu de ooo(1'; cela nous fait utilement apercevoir par quels procédés les histoires de ce genre, une fois créées, étaient continuellement adaptées, ensuite, aux besoins du moment. Dans la réédition tardive, c'est toujours l'agneau-prophète qui est en scène; ce mystérieux agneau parlant, qui est également connu d'Elien, remonte peut-être à quelque légende égyptienne ancienne, d'après d'autres mentions consignées dans les recueils de Plutarque et de Suidas, dont les descriptions de l'agneau semblent provenir d'un texte manéthonien véritable.

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