CHAPITRE VI
LA CHRONOGRAPHIE CHRÉTIENNE.
Les documents sont en petit nombre, tous bien connus, faciles à comparer entre eux, et beaucoup des faits que nous allons rencontrer ont déjà été examinés, sinon expliqués aussi bien qu'il eût été nécessaire. On sait, tout d'abord, cela résulte principalement du rapprochement du tableau d'Africain avec celui d'Eusèbe, qu'au me siècle il n'y avait pas en circulation une seule tradition historique, une seule liste des rois et des dynasties, mais bien plusieurs, concordantes ou divergentes entre elles suivant les endroits, et comme l'avait produit le hasard des contacts, des mélanges, des interférences de toutes sortes d'où les différentes formes étaient sorties. Ces altérations anciennes, à ce qu'il semble, n'avaient jamais été irraisonnées; chaque fois qu'une liste historique de la période grecque s'était retrouvée remaniée, la déformation avait obéi à certaines intentions de combinaison de sources ou de combinaison de nombres, et nous avons vu, dans le cas de la liste d'Africain,
qu'une analyse poursuivie par la voie ascendante peut arriver à déceler le mécanisme des remaniements effectués depuis un stade extrêmement lointain. Mais la chaîne d'états successifs qui aboutit à la liste africaine n'est qu'une ligne entre beaucoup d'autres, un seul élément dans un faisceau dont nous ne savons rien de plus, sinon que ses branches ramifiées, différenciées, fusionnées ou entrecroisées, se manifestaient , à chaque instant du développement, par la coexistence de formes multiples et dissemblables. Quand Africain rédigea ses livres, il s'appropria l'une des formes de tradition qui avaient cours au début du 111e siècle. Ses successeurs connurent ou préférèrent des documentations diverses, fournies soit par Africain même, soit par les sources d'Africain, soit par des écrits entièrement étrangers à l'œuvre africaine.
Les successeurs d'Africain que nous aurons à considérer sont" les suivants :
— Le plus important, Eusèbe, l'écrivain connu du ive siècle, dont nous possédons une liste royale complète sous plusieurs formes légèrement différentes. La Chronique d'Eusèbe nous est conservée par le Syncelle, de même, d'ailleurs, que la Chronique d'Africain, que nous n'aurions pas autrement; pour Eusèbe, nous avons en plus une version arménienne complète de la Chronique. Chez Eusèbe, d'autre part. dans/Wy>. evang. , utilisation partielle des fragments de liste transmis par Josèphe.
— Antérieurement à Eusèbe, l'auteur des fragments connus, depuis Scaliger, sous le nom à'Eawerpta Barbara, et qu'Eusèbe a recueillis. Ce Barbarus, comme nous verrons, a simplement reproduit le tableau dynastique d'Africain, en commettant à chaque instant les plus graves négligences.
— L'auteur du Livre de Sothii, dont la source principale est Eusèbe, mais qui travaille ('gaiement sur Josèphe. Recueilli, partiellement, par le Syncelle, qui cite toujours le livre comme étant le Manéthon véritable,
Nous pourrons négliger, enfin, l'utilisation partielle des fragments de listes de Josèphe par Théophile (1), antérieur à Eusèbe.
Ces divers écrivains, pour faire une liste royale, choisissent dans les documents qu'ils connaissent et, en oulre, ne se font aucun scrupule de déformer et remanier un document déterminé, pour arriver à ce double résultat d'obtenir une concordance satisfaisante avec les renseignements de Josèphe, et de mettre l'Exode d'Israël dans une position chronologique arrêtée d'avance. Nous verrons un peu plus loin sur quel principe cette datation de l'Exode est fondée. Quant à la concordance cherchée avec les fragments manéthoniens ou pseudo-manélhoniens dans Josèphe, elle ne peut intéresser que les dynasties XV, XVIII et XIX du numérotage d'Africain. Si l'on porte son attention, d'abord, sur les dynasties XVIII et XIX, et si l'on juxtapose, en un (ableau unique, les noms et les chiffres donnés par Josèphe, Africain, Eusèbe et le Livre de Solhis^ pour les 1 à , 1 6 ou 17 rois de la XVIII" et les 5 ou 6 rois de la XIXe, on sera frappé de la concordance presque parfaite des noms; on remarquera, en même temps, que les chitl'res partiels et les totaux sont notablement dissemblables; on fera enfin cette observation très curieuse, que dans Eusèbe arménien et dans le Livre de Sothis\a XIXe dynastie manque, les listes de ces deux documents s'arrêtant à la fin de la XVIIIe, absolument comme si elles étaient déduites du premier grand fragment manéthonien dans Josèphe, — l'histoire des Hyksôs et la liste détaillée des 1 6 rois qui suivent le fondateur victorieux, — à l'exclusion du deuxième fragment, celui de l'histoire des Impurs et des Pharaons de leur époque. Le Livre de Sothis, à cette place, apparaît donc comme dépendant d'une version eusébienne particulière, de la catégorie de celles dans
M Théophile, Ad Autolycum, III, 20 suiv.
M Voir, par exemple, ie tableau d'Ed, Meyer, Aegyptische Chronologie, p. 88.
lesquelles une partie seulement de la relation de Josèphc avait
été prise en considération. Faut-il en conclure que l'auteur du Lirrr de Sothis n'a pas connu le livre même de Josèphe? Ce serait une erreur, comme nous allons le voir par le rapprochement des tableaux détaillés de la XVe dynastie, qui présente. dans le Livre de Sothis, des analogies tout à fait marquées avec la dynastie manéthonienne du texte que Josèphe a recueilli.
Pour la facilité et l'intelligence de cette comparaison, il convient de voir d'abord comment nos auteurs organisent le tableau général des dynasties, entre celles que nous sommes habitués à appeler la XIIe et la XVIIIe; car le numérotage des dynasties intermédiaires ne s'est pas toujours maintenu invariable. Voici, en premier lieu, le Barbants, chronologiquement intermédiaire, nous l'avons dit, entre Africain et Eusèbe. Chez lui, la XIe dynastie a été omise, et les numéros de toutes les dynasties suivantes ont avancé d'une unité, comme on voit par le rapprochement des tableaux d'ensemble de Barbarus et d'Africain :
ricain.
XIIe dyn.
Mit' dvn
XIV dyn.
XV dvn.
7 Diospolites 1O0
Go Diospolites 453
76 Xoïtcs 1 8/i
<) Pasteurs a84
(La liste détaillée en est donnée.)
XVI* dyn. 3a Pasteurs 5i8
Wir dyn. 43 Pasteurs et 43 Thébains 1 5 1
Wlll'ihn. 16 Diospolites •■•>•'!
(Liste détaillée donnée; premier roi, Amôs.)
XV dyn.
XII' dyn.
XIII' dyn.
XIV dyn.
Barbarus.
Potestas DùnpoUtemorwn. i(i
Poleslas Jiultaslawiriini . .
Poteitcu Tafiitorwm 18
l'oiesias Sebennilorum , . . ai
X\' d\n. l'iilt'sttw Mnii/iliirum . . . . .'il
XVI' 'dyn. Potettai UiopoUtorum.... •>•.> XVII* dyn. Potetku Ermupolitorton. . •'('>
H est remarquable que, d'une version à l'autre, les chiffres soient restés aussi parfaitement semblables, malgré des laules de copie excessivement nombreuses: 1 5.'} pour 453, 2-lk pour a84, 3 18 pour 5 18, etc. Quant aux dénominations de
Bubastites, Tantles, Sebennyles, etc., qu'on trouve dans sa liste, et qui ne correspondent nullement aux désignations d'Africain, le Barbarus ne les a certainement pas inventées, et nous sommes obligés d'admettre qu'elles se réfèrent à quelque source extra-africaine et entièrement perdue. Quittons le Barbarus et venons immédiatement à Eusèbe. Son tableau d'ensemble des dynasties entre XIIe et XVIIIe est le suivant :
Eusèbe.
60 Diospolites. 453 ans.
XIIIe dynastie.
XIV" dynastie.
XVe dynastie .
XVIe dynastie.
XVIIe dynastie.
d'après Syncelle , on
trouve i84 dans un
76 Xoïtes . . . . i84 ans, ou 484 < manuscrit et 484
dans un autre: Eus.
arm. porte 484.
( sans l'indication du nombre de , . Diospolites. 2Do ans {
r ( rois.
5 Thébains. .. 190 ans.
4 Pasteurs. . . io3 ans, avec la liste détaillée roi par roi.
(Suit la liste détaillée de la XVIIIe, dont le premier roi est Amâtit.)
Comparée avec celle d'Africain, cette liste montre deux parties élaborées diiféremment. Les dynasties XIII et XIV sont prises dans Africain sans altération; remarquer, dans certaines versions d'Eusèbe, à la XIVe, la faute de copie 484 pour i84, curieusement semblable à celle qui a fait écrire 1 5 3 au Barbarus, pour sa dynastie XII [XIII], au lieu de l'original 453 d'Africain. Les dynasties XV, XVI, XVII d'Africain, d'autre part, ne se retrouvent chez Eusèbe que profondément perturbées; la mieux conservée est celle des 6 Pasteurs d'Africain, qu'il rangeait sous le n° XV, et qu'on retrouve, dans la nouvelle liste, avec 4 rois seulement, sous le n° XVII, précédant immédiatement une XVIIIe dynastie régulière : le détail des noms, sembla blement conservé pour XV d'Africain et XVII d'Eusèbe, montre l'identité foncière des deux groupes, nous le verrons dans un instant. Mais pourquoi ce déplacement de la dynastie
du XV" rang au YVH"? On croit pouvoir répondre que l'on fit ainsi pour mettre le tableau en plus apparent accord avec la liste de noms royaux qu'on trouve dans Josèphe, et dans laquelle il peut sembler qu'il n'y a rien entre le dernier des fi Pasteurs et le premier des rois de la XVIII'' dynastie. Apres qu'on eut ainsi descendu de deux rangs la dynastie des 6 Pasteurs, il fallut combler les deux places vides entre elle et la XIVe, faute dequoi les numéros d'ordre consécutifs, à partir de XVII et plus bas, auraient cessé de coïncider avec le numérotage du document d'Africain, ce qu'on tenait sans doute à éviter, pour certaines dynasties bien connues, comme la XVIIIe. Or, pour combler les vides sous les numéros XV et XVI, les éléments disponibles des dynasties XVI et XVII d'Africain ne pouvaient servir, car ils comprennent des Pasteurs, et la relation de Josèpbe empêche d'admettre qu'il puisse y avoir eu des Pasteurs avant ceux de la liste connue de la dynastie XV=»XVII. Le rédacteur eut alors recours aux éléments de fortune qui constituent, depuis lors, les XVe et XVIe dynasties d'Eusèbe, d'abord '.>.")o ans pour des Diospolites dont le nombre laissé indéterminé souligne le caractère artificiel, puis 5 Thébains remplissant iqo ans : il est extrêmement probable que ces indications sont purement et simplement inventées.
Après celle d'Eusèbe, paraît la liste du Livre de Sothis. partiellement conservée, nous l'avons dit, et dont nous savons qu'elle était divisée en 3o dynasties sur le tvpe des listes précédentes. La dynastie \V XVII d'Africain-Eusèbe s\ retrouve, détaillée avec des noms royaux qui ne permettent pas de douter de son identité; elle comprend . eomme nous allons voir, fi rois, à l'exemple de la série de Josèphe et de la dynastie d'Africain, elle porte le n" XVII comme dans Eusèbe, ei certaines des mentions qui l'accompagnent se réfèrent également à Eusèbe. Mais, différemment, celte WII" dynastie du Livre de Sothis est dite, non de Pasteurs, mais de Tanites, — on ne sait
pourquoi, et l'on ne peut que se rappeler que tonde était aussi laXIIPdynastie du Barbarus (=XIVe d'Africain) — et d'autre part c'est de Josèphe que sont très exactement reproduits ses nombres. Il semble que des éléments de Josèphe et d'Eusèbe aient été prélevés, par parties égales, pour forger cette nouvelle XVIIe dynastie; cela ressortira plus clairement du tableau que nous allons dresser maintenant pour juxtaposer sous nos veux les diverses formes connues de cette dynastie XV=XVII, et du début de la XVIIIe dynastie qui dans l'ordonnance d'Eusèbe et de Sotkis vient ensuite.
Voyons d'abord Manéthon dans Josèphe, Africain et Eusèbe :