QUELQUES DATATIONS DE L'EXODE DANS LA LITTÉRATURE JUDEO-ALEXANDRINE
Les versions de l'Exode qui avaient cours , dès le 111e siècle av. J.-C, dans la littérature judéo-grecque de Basse-Egypte, montrent une grande diversité dans la désignation du roi d'Egypte contemporain des événements. Nous avons noté, comme « Pharaons de l'Exode » dans les récits de cette famille, m. n. wEiiii. 5o
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Thoulmès III el Thoulmès IV dans l'histoire des EiyksAs de Manéthon, ^môsis chez Plolémée de Mendès, \menophis et son fil-- RamsèsIIJ dans L'histoire des Impurs de Manéthon, Amenophis encore une fois chez Chaerémon, Bokclioris chez Lysimaque. (les discordances ne surprennent pas, lorsqu'on se rappelle que les histoires grecques de l'Exode avaient toutes été obtenues en prenant une forme ou une autre du vieux conte indigène de la suhversion et du roi sauveur, et l'adaptant à sa signification nouvelle par l'identification des ennemis, des étrangers ou des impurs expulsés avec les Juifs, qui se retirent en Judée où ils fondent Jérusalem, et du chef de ces ennemis avec Moïse; car nous savons, d'autre part, que longtemps avant ers entreprises d'adaptation à l'Exode, l'histoire de la subversion et du roi sauveur était racontée en l'honneur des Pharaons les plus divers du Nouvel Empire et même des temps suivants (l). Il en résulte que la littérature gréco-égyptienne pourrait aussi bien nous apporter des r Pharaons de l'Exode v tout différents de ceux que nous connaissons déjà. En l'ait, il existe des versions grecques de l'Exode que nous n'avons pas examinées encore; il sera intéressant de leur consacrer quelque attention ici.
Irtapanos, qui écrivaiten Basse-Egypte à l'époque grecque, ;i recueilli une histoire de l'Exode que citait, d'après lui. Uexandre Polyhistor, qu'on retrouve ensuite chez Clément d'Alexandrie, puis, d'après Alexandre Polyhistor, chez Eusèbe, et plus tard encore dans le Chronîcon Paichole, La version la plus intéressante el sans doute la plus fidèle est celle d'Eusèbe, que nous prendrons la première. On trouve, chez lui, ce qui suit® : •• Irtapanos, dans son ouvrage Sur la Juifs, dit qu'après
(') Voir pour tout cela, chei nous, Hyks6$, jmsxi»! : notamment le résumé généra] qui fait l'objet de Bection I. chap, \.
Eoskbe, Prapar. evang,, l\. mu. <lo chapitre zitii est intitulé D% tapanoi tw le même (Moïse), >•! il est manifeste, par les chapitres voisins,
la mort d'Abraham et de son fils Msfx^a(r9svcb$ , ce dernier roi des Egyptiens, la royauté de l'Egypte passa à son fils (le fils
du précédent, sans doute) UaXfjLtxvcôûtis La fille de ce
dernier, Merrhis, devint l'épouse d'un certain XevsÇprjs qui régnait sur la région au-dessus de Memphis : car à cette époque, il y avait plusieurs rois en Egypte. Comme elle était stérile», cette Merrhis adopta et éleva comme son fils un enfant des Juifs nommé Moïse, qui devint illustre par ses talents, se vit en butte à la jalousie et aux entreprises hostiles du roi Khenephrès, et quitta l'Egypte après divers épisodes. Clément d'Alexandrie, beaucoup plus brièvement, consignait (1) quVArtapanos, dans son ouvrage Sur les Juifs, rapporte que Moïse, jeté en prison par le roi des Egyptiens Nekheplirès (Ns%e<Ppéovs au génitif), parce qu'il demandait que le peuple fut renvoyé d'Egypte, sortit de nuit, par la volonté divine, etc. ». Le Chronicon Paschak, enfin '2) : «Cette année-là, Pharaon, roi d'Egypte, ordonna de jeter au fleuve les enfants mâles des Hébreux. Plusieurs rois régnant à cette époque, Palmanothès commandait aux régions voisines d'Héliopolis Ce Palmanothès eut une fille, du nom de Merrhis, que Xsvefipùv, qui régnait dans la région de Memphis, prit pour femme. Comme cette même Merrhis était stérile, elle éleva, en place d'un fils,
Moyse, qui avait été jeté au fleuve et qu'on enavaitretiré
Cette année-là, Moyse fonda Herrnopolis Xevetypùv , en
effet, roi des régions au delà de Memphis, poussé par la haine à dresser des embûches à Moyse, et Merrhina, sa femme, qui avait tiré Moyse du fleuve et l'avait élevé comme son fils, étant morte , Moyse fonda la ville d'Hermopolis, qu'il décida
notamment par le titre du chapitre xvu , qu'Artapanos est transmis à Eusèbe par Polyhistor.
W Clém. Alex., Stromates, I, chap. xxm; Migne, Patrol. gréco-latine, t. VIII, col. 899-900.
W Chron. Pasckale , Migne, Patrol. gréco -latine, t. XCII, col. 199-200 et suiv.
d'appeler Merrhis. Ensuite, ayant appris que XeveÇpùv lui préparait des embûches", Moïse prépara sa fuite en Arabie et quitta l'Egypte.
Celte histoire nous présente, comme on voit, trois Pharaons en relation avec les événements de l'Exode, un contemporain de Moïse nommé Kenepkrès (Eushbe), Nekhephrè* (Clém. Alex.) , Khenebrôn ou Khenephrôn (Clnvn. Pasch.}, son beau-père Palmanôthès (Eusèbe, Citron. Punch.), enlin le prédécesseur de ce Palmanôthès, un certain Mempseuthenôth (Eusèbe). (les divers noms sont très évidemment égyptiens, hiéroglyphiques. Avant de les analyser, arrêtons-nous à cette remarque extrêmement curieuse qu'Eusèbe et le Chronicon nous transmettent, qu'sà cette époque il y avait plusieurs rois en Egypte». La division du pays était un des traits du tableau de désolation dont le détail précédait inévitablement la relation de l'avènement du roi sauveur; mais ce trait particulier a complètement disparu des histoires de désolation et de restauration devenues des histoires de l'Exode (chez Manéthon, Cliaérémon, Lysimaque, etc.), et pour le retrouver, il nous faut remonter jusqu'aux documents exclusivement indigènes, aux versions de l'histoire du bouleversement et du roi sauveur non encore contaminée par une mise en rapport avec les épisodes bibliques, telles l'histoire de kamès de la planchette Carnarvon, l'histoire de Skenenre ïïoua du papyrus Sallier, la proclamation de Mineptah à harnak, celle de Hamsès Jll au grand papyrus Harris. Dans la proclamation de Ramsès III, surtout, ia division du territoire et de l'autorité est exposée en termes explicites. C'est avec cette catégorie de documents hiéroglyphiques que l'histoire d'Artapanos se montre ;uom apparentée, et l'on voit quil <'n résulte, pour la version indigène perdue dont elle s'appropria la substance, l'indication d'une antiquité très respectable, au moins égale à celle des autres versions indigènes dont les histoires manéthoniennes de l'Exode furent laites.
L'examen des noms royaux va nous conduire , plus précisément, à apercevoir une sorte de parenté entre ces sources lointaines de Manéthon, et les sources lointaines d'Artapanos. En ce qui concerne d'abord Pahnanôllu's , ce nom représente, de toute évidence, un Pe-Amenhotep des plus égyptiens, c'està-dire, avec préfixation de l'article égyptien pe, le même Aménothès ou Aménoplm déjà rencontré dans deux autres versions de l'Exode, chez Manéthon (histoire des Impurs) et chez Chaerémon ' . Pour son prédécesseur Mempwsthenôlh, la forme hiéroglyphique primitive est moins visible; nous sommes guidés, heureusement, par les équations antérieurement établies de Misaphris (Mèphris) — Menkltopirre (prononcé sans doute Mp-shpe-re}, et Misphragmouthôsis (Mèpkramouthâsi*) = Menkhopirre-Thoutmès W. De manière analogue à celle de celte dernière relation, il semble que dans Mempsasthenâth il faille chercher deux noms hiéroglyphiques ou deux épithètea royales liées, et comme le premier élément de la combinaison esl Memps . . . , le plus probable est d'y reconnaître, comme dans Misaph ... ou Misph . . . des noms précédents de la XVIIIe dynastie, leMenkhopir. . . hiéroglyphique qui constitue les noms solaires de ïhoutmès III et de Thoutmès IV. Pour expliquer la fin du nom et la combinaison entière il suffira, dès lors, de considérer les noms solaires de Thoutmès III et de Thoutmès IV sous une des formes complexes qu'ils affectent très
habituellement, celle de f© mai $ ® ^ (Thoutmès III) ou (® « j|> j G^J (Thoutmès IV), dont la prononciation, plus
(1> Se rappeler, ici, que le roi Amenopis est encore celui de l'histoire du potier que nous apportent des papyrus grecs d'époque tardive. Aux temps pharaoniques, il devait s'être constitué un véritable cycle du roi Amenopis.
(s) Voir Sethe, Die Thromvirren noter den Nachfolgern Thulmosis' I, 1896, p. 19, 71 et suiv. , et chez nous, précédemment, //i/tao's, section I, chap. 111, Su.
ou moins voisine de Mfi-slij)(>-\r<']-sl('-\p]-en-[rf^, aura pu, en transcription grecque, donner le nom qui nous intéresse. Le roi en question serait donc l'un de ces deux Thoutmès. ceux précisément qu'on rencontre dans la première histoire manéthonienne de l'Exode, l'histoire des Hyksôs. Et l'on voit, en résumé, que les deux premiers rois d'Artapanos seraient un Thon durs et un Ammophis, c'est-à-dire les mêmes Pharaons qu'on trouve chez Manéthon, mais réunis dans une seule histoire, tandis qu'ils se sont présentés à Manéthon dans deux versions do l'Exode tout à fait distinctes.
Si ces observations sont exactes, il est intéressant de remarquer que la source hiéroglyphique d'Artapanos est rigoureusement dans la vérité en indiquant Amenophis comme fils et successeur de Thoutmès : car à Thoutmès III a positivement succédé Amenhotep II, après qui sont venus Thoutmès IV, puis Amenholep III; chacun de ces deux Thoutmès a été suivi d'un Amenothès. La tradition dont nous retrouvons la trace comportait donc une donnée généalogique très bonne, d'autant plus remarquable que celles qu'on relève dans les histoires passées chez Manéthon sont inexactes. Le caractère d'authenticité historique qui ressort de là ne se maintient, point, malheureusement, jusqu'au bout du récit d'Artapanos, dans lequel la juxtaposition, à Palmanôthès. d'un certain Khenephrk qui serait son gendre, paraît extrêmement fâcheuse.
Qui est, en effet, le Khenephrès-Khenephrôn-khenebrôn- Nekhephrès qu'on trouve à cette place ? Bunsen, jadis, portant son attention sur la forme Khenebrân, pensait la retrouver dans le nom de Khebrân qui est le deuxième de la XVIII'' dynastie de la liste grecque. I nger proposa ensuite une identification avec
le nom solaire de Seplah. de la XIXe dynastie, (®%f~
à lire Khoun-n-\p]-rc{lK Beaucoup plus vraisemblablement
(l) Unger, Chronologie de» flfonetAo (1867), p. 215-21G.
Wiedemann reconnaît, en Khenephrk, le nom solaire de Khanojîrre Sebekhotep (1). Quoi qu'il en soit en réalité, et surtout si Wiedemann a raison, on voit que Palmanôthès et Khenephrès sont des Pharaons historiquement très éloignés l'un de l'autre. Des mises en relation arbitraires de ce genre
— la filiation imaginaire d'Amenophis et d'un Ramsès dans l'histoire manéthonienne des Impurs en est un autre exemple
— semblent déceler qu'à un stade antérieur du développement de la tradition hiéroglyphique, l'histoire du roi sauveur avait donné lieu à des versions distinctes encore plus nombreuses que celles qui nous en restent, notamment, en outre de celles que nous connaissons bien, une histoire d'Amenophis, une histoire de Ramsès III, une histoire de Thoutmès et de son fils Amenophis (Mempsasthenôth et Palmanôthès), une histoire de Kfipneplurs : trop multiples, elles vinrent à se contaminer mutuellement, à fusionner en donnant lieu aux contacts pseudohistoriques les plus étranges.
En ce qui concerne particulièrement Khenephrès, s'il est bien Khanolirre, son apparition dans les récits qui nous occupent est très remarquable, parce qu'il est extrêmement, rare d'y voir intervenir des personnages antérieurs au début de la XVIII'' dynastie. Nous avons noté toutefois, aux premiers mots de l'histoire manéthonienne des Hyksôs, la mention de ce roi Toutimmos au temps duquel l'invasion des étrangers se serait produite, et indiqué que ce Pharaon était sans doute à retrouver parmi ces Tetoumcs thébains qui précèdent de peu la venue des Kamès et des Tiouâ; comme Tetoumès et khanofirre sont très voisins dans l'histoire de la Haute-Egypte, l'idée se présente que le roi Khenephrès, dans la forme primitive de l'histoire où il jouait un rôle, a pu être, lui aussi, le Pharaon du moment de l'invasion, comme il a lieu pour Toutimaios
(1> Wiedemann, Aeg. Geschichte, p. 270.
dans une autre forme traditionnelle. Mais cela est très hypothétique; sans doute vaut-il mieux se bornera noter les apparitions probables de Tetoumès chez Manéthon et de Khanolirre chez Artapanos. dont le rapprochement sulïit à fournir un indice supplémentaire de la parenté des anciennes versions dont la tradition grecque a recueilli des images plus ou moins fidèles.
Des recherches attentives, dans l'énorme masse de la littérature grecque jusqu'à la fin de l'époque byzantine, en feraient peut-être sortir d'autres vestiges oubliés de versions de l'Exode plus ou moins apparentées avec celles que nous sommes arrivés à connaître. Voici, par exemple, chez le très tardif Gedrenus, une obscure histoire du Pharaon d'Egypte, des Juifs et d'un oracle, qui parait bien être l'écho d'un ancien récit de l'Exode (". Le Pharaon s'appelle Pclissonios, un nom évidemment égyptien, de la catégorie de ces noms d'époque saïte en Pe-te. . . dont Petisis, Prtrhor, Petoubastis sont des exemples; dans Petissânios, il semble qu'on puisse reconnaître le très ordinaire j£i — I ^ \ , Pe-le-KhoM, seulement connu, à vrai dire, comme nom de particulier, et qu'aucun Pharaon ne porta jamais. L'époque caractérisée par ce nom propre mérite toutefois d'être remarquée; c'est à peu près celle du roi Hokchoris, dont le personnage, on s'en souvient, avait été introduit dans certaines versions du roman du roi sauveur déjà transformées, ou destinées à être transformées, dans diverses directions, en histoires de l'Exode et en histoires de prophétie pure(2).
Le même (iedrenus a entendu parler, sans doute d'après les recueils de Syncelle. d'un roi Amant, nommé aussi Tethmfois,
C> Cedrenus, t. I (Mieiii Patrol. gréco-latine, t. CXXI, col. io3-io&). La rernon de l'Exode recueillie par Lyaimaque, et \» prophétie de Pagneau (l'un papyrus démotiaue connu d'époqur romaine.
dont Moïse était le contemporain (1). Sous quelle forme a-t-il reçu le renseignement? H y a compris ce qui suit : «Moïse (Mcovo-rjs) reçut également les noms de A^w<r<set de Téôptoo-is. » Le premier auteur de cette confusion a évidemment cru voir que dans les noms d'Amôsis et de Tethmôsis il n'y avait que le nom même de Moïse, embelli par la préfixation de quelque mystérieuse particule.