ROMAINE
Répugnance des chrétiens pour une éducation toute païenne. — Opinion de Tertullien. — 11 permet aux jeunes gens de fréquenter les écoles. — Les professeurs chrétiens. — Édit de Julien qui leur interdit l'enseignement.
J'ai tenu à montrer longuement et en grand détail l'importance que l'éducation avait prise dans la société romaine de l'empire pour qu'on pût compi^endre les embarras qu'elle allait causer au christianisme.
Etait-il possible à un chrétien pieux de s'en accommoder? C'est une question qu'on ne devait guère se poser dans les premières années, car ceux auxquels le christianisme s'adressa d'abord se préoccupaient fort peu de la grammaire et de la rhétorique. î\Iais, avec le temps, il pénétra dans les classes plus élevées de la société, 011 l'instruction était en grand honneur; et alors, quand il arrivait que ces gens du monde, qu'il venait de gagner à ses doctrines, avaient des enfants en âge d'être envoyés dans les écoles, on peut croire qu'ils devaient éprouver de grandes perplexités.
Les écoles étaient toutes païennes. Non seulement on
y célébrait régulièrement les cérémonies du culte officiel, surtout les fêtes de Minerve, qui était la patronne des maîtres et des écoliers, mais on y apprenait à lire dans des livres tout pleins de la vieille mythologie. L'enfant chrétien y faisait connaissance avec les dieux de l'Olympe. Il était exposé à y prendre des impressions contraires à celles qu'il recevait dans sa famille. Ces fables, qu'on lui apprenait à détester chez lui, il les entendait tous les jours expliquer, commenter, admirer par ses maîtres. Etait-il convenable de le placer ainsi entre des enseignements opposés? Que fallait-il faire pour qu'il fût élevé comme tout le monde sans courir le risque de perdre sa foi?
Tertullien se le demande, dans son traité de V Idolâtrie, et il ne trouve pas grand'chose à répondre. Quand il s'agit du maître, il n'hésite pas. Un professeur, nous dit-il, est obligé de fêter Minerve aux Quinquatries, de fleurir son école quand viennent les jours consacrés à Flore, et « ce serait un crime pour lui de s'abstenir d'aucune de ces cérémonies diaboliques 5^. Pour faire comprendre aux élèves les récits des poètes, il faut qu'il leur raconte l'histoire scandaleuse de l'Olympe, qu'il leur explique les attributions des dieux et qu'il déroule devant eux toute leur généalogie; c'est ce qui d'aucune façon ne saurait convenir à un chrétien ; un chrétien ne sera donc pas professeur. Peut-il au moins être élève? Il semble que Tertullien, pour rester fidèle à lui-même, n'aurait pas dû le permettre. L'enseignement qu'un maître ne peut pas donner sans crime, comment un élève pourrait-il le recevoir sans danger? Si ces noms de dieux et de déesses souillent la bouche qui les prononce.
est-il possible qu'ils ne blessent pas l'oreille qui les entend? Mais ici, contre son ordinaire, ce logicien impitoyable ne pousse pas son opinion jusqu'au bout. Il s'arrête au milieu du chemin, et souffre chez l'élève ce qu'il a défendu au professeur. C'est qu'il ne lui paraît pas possible qu'on empêche un jeune homme d'aller à l'école, et la raison qu'il en donne mérite d'être rapportée, (c Comment, dit-il, se formerait-il sans cela à la sagesse humaine? Comment apprendrait-il à diriger ses pensées et ses actions, l'éducation étant un instrument indispensable pour l'homme pendant toute sa vie^? » Ainsi ce sectaire scrupuleux, à qui toutes les professions étaient suspectes, et qui voudrait enfermer le chrétien chez lui, pour le tenir loin d'un monde empesté d'idolâtrie, n'ose pas l'arrêter au seuil de l'école, quoiqu'il en connaisse les dangers. C'est une nécessité qu'il ne subit qu'à regret, mais ta laquelle il lui paraît impossible de se soustraire. Il n'imaginait pas qu'un jeune homme pût se passer d'apprendre les lettres humaines, ni qu'on put les enseigner autrement qu'on le faisait de son temps.
■ Du moment qu'un docteur si rigoureux autorisait les jeunes gens à fréquenter les écoles, on pense bien que personne ne s'avisa de le leur défendre. Seulement ses recommandations ne furent suivies qu'en partie. On l'écouta, lorsqu'il disait qu'un chrétien peut étudier les lettres profanes; on lui désobéit, quand il lui défendait de les enseigner. Non seulement l'Église permit aux pro-
[. TertuUicn, De Idololat., 10 : Quomodo quis instiluerelur ad prudentiam intérim humanam vel ad qiiemcumque sensiim vcl arium. cum inslrumentum sit ad omnem vitam lilteralvray
fesseurs de ne pas quitter leurs chaires, mais elle les encouragea môme à les garder. Elle y trouvait son compte, et il lui semblait avec raison qu'un enseignement, qui lui était à bon droit suspect, présentait moins de dangers, s'il était donné par un chrétien. Yers la fin du nf siècle, le christianisme avait fait des conquêtes nombreuses parmi les lettrés. « On trouve chez nous, dit Arnobe avec orgueil, beaucoup de gens de talent, des orateurs, des grammairiens, des professeurs d'éloquence, des jurisconsultes, des médecins et de profonds philosophes*. » Arnobe lui-même était un rhéteur célèbre de l'Afrique, et son disciple Lactance fut appelé à Nicomédie, où résidait alors l'empereur, pour y enseigner la rhétorique latine. Comme le christianisme a toujours attiré de préférence les plus humbles, il est vraisemblable que les maîtres élémentaires {primi maghtri) étaient venus à lui en plus grand nombre encore et plus tôt que les rhéteurs. On a trouvé aux catacombes l'inscription d'un primus magister qui s'appelait Gorgonus; M. de Rossi la rapporte au nf siècle". Prudence raconte qu'en passant à Forum Cornelii (Imola), il vit dans l'église un tableau qui lui sembla fort curieux, et qu'il en demanda l'explication au sacristain. Ce tableau représentait le martyre d'un de ces maîtres modestes, Cassianus, qui, devenu chrétien, fut mis à mort dans l'une des dernières persécutions. Cassianus était nota- 71US, ce qui veut dire qu'il enseignait la sténographie, un art dont on faisait un grand usage dans cette monarchie administrative et paperassière. Ses élèves ne l'aimaient
1. Arnol)e, Adv. uat.. II. 5. — "î. Rossi, Ronia sotlerr., II, p. 7A0.
pas, parce qu'il était dur pour eux et qu'il les avait quelquefois privés de congés Les bourreaux ayant ima- Q-iné de le leur abandonner, ils se venjjjèrent de lui en le perçant de ces poinçons de fer qui leur servaient pour écrire. Le poète, qui a le goût de l'horrible, nous les montre heureux de labourer de leur stylus ce corps misérable, d'exercer sur sa chair le talent qu'il leur avait donné, et il semble prendre plaisir à nous redire les plaisanteries inhumaines dont tout ce petit monde cruel assaisonne sa vengeance.
Au moment de la conversion de Constantin, il y eut, suivant l'expression de saint Augustin, toute une cohue de païens qui se précipita dans la religion nouvelle. 11 est naturel qu'alors le nombre des chrétiens ait augmenté parmi les professeurs, comme dans tous les métiers. Les partisans de l'ancien culte devaient en être fort alarmés. Ils re2:ardaient l'école comme un des derniers asiles de leur religion, et ils purent craindre qu'elle ne fût bientôt envahie par le christianisme. C'est ce qui fait comprendre le fameux édit de Julien, dont nous avons parlé plus haut, qui défendait aux professeurs chrétiens de lire, dans leurs classes, et de commenter des auteurs dont ils ne partageaient pas les croyances. C'était en réalité leur interdire l'enseignement. Le maître alors ne pouvait rien sans le livre; on ne disait pas d'un grammairien qu'il enseignait, mais qu'il lisait, prselegebat, et sa leçon consistait uniquement à expliquer un passage d'auteur classique, dont il avait d'abord donné lecture à ses élèves. Or les livres dont on se servait dans