Socrato, Hist. eccles., III, 16; Sozoïiiène, V
OU trois par siècle, qui llottent au-dessus de ces milliers d'écrits que le torrent emporte à l'abîme. On ne sera donc pas surpris que la prose et les vers des Apoll inaires n'aient pas survécu à la circonstance qui les avait fait naître. Dès que Valentinien I" eut révoqué l'édit de son prédécesseur, les grammairiens et les rhéteurs chrétiens reprirent leurs fonctions, et l'on revint à l'étude des grands écrivains classiques avec d'autant plus d'empressement que c'était un plaisir dont on avait été quelque temps sevré, et qu'on regardait comme une victoire d'avoir reconquis le droit de les lire et de les expliquer.
Aujourd'hui, nous savons apprécier la poésie des récits de la Bible, les élans lyriques des prophètes, le charme des Évangiles, la dialectique passionnée de saint Paul, et nous sommes disposés à croire que les chrétiens étaient moins dépourvus de littérature qu'on ne le prétendait. Il nous semble qu'ils auraient pu trouver chez eux quelques ouvrages qu'il fût possible d'introduire dans les écoles et qui pouvaient à la rigueur servir de thème aux leçons des maîtres et aux études des élèves; mais personne alors ne le croyait. Le l'espect même qu'on portait aux livres saints ne permettait pas qu'on les traitât comme des œuvres littéraires. On en goûtait le fond plus que la forme, on y cherchait des préceptes de morale et des règles de doctrine; on aurait cru les rabaisser en leur demandant des modèles de l'art d'écrire. Il y avait, du reste, une raison qui contribuait beaucoup à en dissimuler les beautés. Saint Augustin rap])orle qu'à mesure que le chiistianisme se répandit en Occident, ceux qui, dans les communautés naissantes, connaissaient un peu la
langue grecque, se chargèrent de traduire tant bien que mal la version des Septante'. C'étaient en général des gens peu lettrés , qui ne connaissaient que le langage populaire. Ils écrivirent comme ils parlaient et semèrent leurs traductions de fautes de tout genre'. C'est donc à travers ce latin barbare que les livres saints se montrèrent pour la première fois aux gens du monde, quand ils vinrent h la foi nouvelle. La grossièreté de la forme ne leur permit pas d'en saisii' la poésie, et si on leur avait proposé de s'en servir dans les écoles, comme on faisait d'Homère et de Platon, je suppose qu'on les aurait fait sourire. « Les livres saints, dit très nettement l'historien Socrate, n'apprennent pas à bien parler ; or il faut savoir bien parler pour défendre la vérité \ »
Il ne semble pas qu'on ait été plus juste pour les écrivains latins qui s'étaient donné la tâche, depuis le n'' siècle, de défendre et d'expliquer le christianisme, et j'avoue que cette injustice me paraît tout à fait inexcusable. Je ne vois rien qui pût empêcher un chrétien de comprendre leur mérite et de le proclamer. Tertullien, Minucius Félix, saint Cyprien seraient à toutes les époques des orateurs et des polémistes remarquables; mais à la fin de ce ni' siècle, si vide de bons écrits, ils devaient tenir les premières places. Lactanceest pourtant bien froid pour eux. Il se contente d'appeler Minucius
1. Saint Augustin, De Doct. christ., II : Qui enim scripturas ex hebrxa limita in grwcam rerterunl numerari possuiit, lalini aulem interprètes nullo modo. L't enim cuique priniis fidei tcmporibus in nianus venit codex grxciis, et aliquantuhun facidtatis sibi utriusque lingux habere videbatur, ausus est interpretari. — 1. Saint Augustin cite quelques exemples de ces fautes, notamment le barbarisme floriel, qui est mis pour florebit, dans la traduction d'un psaume. Il ne veut pas qu'on le corrige, de peur de dérouter les fidèles qui ont pris l'Iiabiludn de chanter le psaume ain-i. De Doct. christ., II. 15. — 7>. Socrate, III, 10. I. 10
Félix un assez bon avocat (non ignobills inter causidicos); Terlullien lui paraît fort savant, mais il le trouve obscur, embarrassé, rocailleux. Quant à saint Cyprien, il lui semble s'être trop enfermé dans les questions de doctrine el ne pouvoir pas être compris de ceux qui ne partagent pas ses croyances. 11 fait malicieusement remarquer que les doctes du siècle se moquent de lui, et il a soin de rapporter leurs railleries, qui sont fort médiocres, sans prendre la peine de le défendre. Il conclut en disant (-( que l'Eglise a tout à fait manqué de défenseurs habiles et instruits* », ce qui est vraiment bien sévère. Mais Lactance est un rhéteur, et il a tous les défauts de sa profession. Quand on a passé toute sa vie à recommander la pureté, la correction, l'élégance, c'est-à-dire les petits mérites du style, on devient souvent incapable de voir les grands. On se fait un type de perfection, qui se compose d'absence de défauts plutôt que de qualités réelles, el l'on ne peut plus être sensible à ce qui est original el nouveau.
Il est pourtant visible que, vers la fin du iv*" siècle, il se fait un changement dans l'opinion. Saint Jérôme, qui sait l'hébreu et qui a vécu familièrement avec les livres saints, en apprécie mieux la beauté. « Est-il rien, dit-il, de plus harmonieux que les psaumes? Peut-on rien voir qui soit plus poétique que les beaux endroits du Deutéronome et des prophètes*? » Il est encore plus explicite ailleurs et ménage moins les louanges. « David, dit-il. c'est notre Pindare à nous, notre Simonide, notre Alcée, notre Horace, notre Catulle, notre Sérénus\ » Yoilà des
1. Lactance, Insl. Div., V. 1 et 2. — 2. Saint Jérôme, Inleip. Chron. Eus., l'rœfat. — j. Saint Jérôme, Epist.. 30.
rapprochements qui devaienl causer, chez les heaux esprits du temps, un grand scandale. Pour les écrivains ecclésiastiques latins, saint Jérôme est plus réservé; il leur reproche beaucoup d'imperfections et n'est entièrement satisfait d'aucun d'eux'. 11 faut croire pourtant (ju'ils ne lui semblaient pas trop méprisables, puisqu'il a cru devoir faire pour eux ce qu'avait fait Suétone pour la littérature profane. Dans le tableau qu'il nous a présenté, sous le titre pompeux de De Viris illustribus, de tous les chrétiens qui ont écrit, il parle honorablement des auteurs latins, et il est si content de cette longue énumération d'écrivains de tout âge et de toute qualité, qu'il s'écrie d'un air de triomphe : « Que Celse, que Porphyre, que Julien, qui ne cessent d'aboyer contre nous, que leurs sectateurs, qui soutiennent que l'Eglise n'a produit ni philosophe, ni orateur, ni savant, apprennent quels sont les hommes qui l'ont fondée, qui l'ont bâtie, qui l'ont ornée, et qu'ils cessent de prétendre qu'il n'y a chez nous que des sots et des rustres*!» Mais ce ne sont encore là que des éloges généraux et vagues ; saint Augustin fait mieux. Le premier, dans son traité de la Doctrine chrétienne, il détaille et précise les qualités littéraires des livres saints et des auteurs ecclésiastiques, et proclame ainsi l'existence d'une littérature chrétienne^
Ce traité est un livre d'éducation; mais il ne s'adresse pas à tout le monde ; saint Augustin ne veut élever que des clercs. ■( Voilà, dit-il, ce que devront faire ceux qui
1. Saint Jérôme, Epist., 49. — 2. Saint Ji-rômc, De Viris ilL, put. — 3. Tnlullien dit bien, à propos de ce que les chrétiens peuvent lire : Sulis nohis lillerum, satis versuum, satis senlenliarum, sntis eliam cnnliconim [Dv Spcciac, 29); mais il ne veut pas parler d'une lillcrature véril:iiile.
se proposent d'éliidier les Ecritures et de les enseigner, de défendre la vraie doctrine et de réfuter l'erreur*. » Son dessein est double : il veut leur apprendre d'abord comment ils arriveront à comprendre eux-mêmes les livres saints; puis de quelle façon ils les feront comprendre aux autres.
a Pour les comprendre, leur dit-il, on doit passer par trois degrés successifs : le premier est la crainte, le second la piété, le troisième la science^ » Cette science est difficile; elle demande un travail patient et de longues préparations. Parmi les études préliminaires, qui aident à l'acquérir, saint Augustin place sans hésiter celles qui 1
se font dans les écoles. Il montre, par des raisonnements |
ingénieux, que tout ce qui s'y enseigne, aussi bien la grammaire, la rhétorique, la dialectique, que l'histoire et les sciences naturelles, peut servir à l'intelligence des Ecritures. Quoique imprégnée de paganisme, cette éducation trouve grâce devant lui. C'est une sorte de préparation générale qui étend, qui fortifie l'esprit, et dont profiteront plus tard d'autres études plus sérieuses. H ne veut pas qu'on y renonce à cause de ses origines profanes. D'où que vienne une vérité, elle est bonne à prendre : profani si quid bene dixenint, ?wn aspernandunf . Les ouvrages des païens contiennent des maximes utiles pour la conduite de la vie : leurs philosophes ont entrevu le Dieu véritable, et donné de sages préceptes sur la manière dont il convient de l'honorer. Ces biens ne leur appartiennent pas ; ils sont à ceux qui en feront un bon usage. N'est-il pas écrit que les Israélites, quand ils