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monde, et il est surprenant qu'on ne l'ait pas fait. Nous sommes étonnés que saint Augustin ne se plaigne nulle part, dans son ouvrage, de la façon dont on élève la jeunesse de son temps'; non seulement il trouve bon qu'on envoie dans les écoles les jeunes gens qui doivent rester dans le monde, mais il lui paraît utile que ceux qui sont destinés aux fonctions ecclésiastiques les aient an moins traversées. Il admet sans doute qu'à la rigueur ces derniers peuvent s'en passer, mais on voit bien que, puisqu'il faut qu'ils sachent la grammaire et la rhétorique, il trouve naturel qu'ils les aient apprises où on les enseigne. Sur ce fond de connaissances générales il veut construire une éducation nouvelle, qui se composera surtout de la méditation des livres saints et de l'étude des questions religieuses, et il sait bien qu'elle sera d'autant plus forte que les premières assises en auront été plus solides.
Il n'ignorait pas pourtant les dangers qu'un chrétien pouvait courir à trop fréquenter les écoles. Son expérience les lui avait révélés. Personne n'a jamais été plus touché que lui par le charme des études mondaines; on sait qu'elles l'avaient longtemps écarté de la vérité. Aussi parle-t-il avec colère, dans ses Confessions, « de ce vin d'erreur, versé à une jeunesse ignorante par des maîtres qui s'en sont eux-mêmes enivrés, et qui menacent leurs élèves pour les obliger de le boire avec eux ». Il s'élève avec force « contre ces habitudes du passé, qui nous entraînent comme un torrent, et finissent par nous noyer
1. Je crois que nous ne devons pas tenir compte de quelques expressions méprisantes dont saint Augustin se sert à propos de la rhétorique (IV, 1). Ces façons de parler ne tirent pas à conséquence, chez les écrivains ecclésiastiques.
dans une mer de préjugés et de mensonges, dont se sauvent à grand'peine ceux-mèmes qui montent la barque du Christ* ». Il semble que la conclusion naturelle de ces invectives aurait été d'interdire à la jeunesse chrétienne l'étude des lettres profanes ; mais cette conclusion n'est nulle part dans les œuvres de saint Augustin. Même dans le passage des Confessions que je viens de citer, on ne la trouve pas, et l'on a vu que le traité de la Doctrine clirélienne, qui est l'un de ses derniers ouvrages, la contredit formellement. C'est que personne alors, pas plus saint Augustin que Tertullien, n'imaginait qu'on pût se passer de cette éducation que tant de siècles avaient faite et oii tant de générations avaient puisé les premiers éléments de la science de la vie.
Mais s'il paraissait nécessaire de la conserver, ne pouvait-on pas y introduire quelques modifications qui l'auraient rendue moins dangereuse? Il y en avait une au moins qui semblait facile. Sans doute il ne pouvait pas être question de bannir tout à fait de l'école les auteurs classiques : aurait-on pu comprendre la rhétorique sans Cicéron, et la grammaire sans Virgile"? Mais il n'était pas défendu, pour tempérer le mal, de mettre auprès d'eux quelques écrivains ecclésiastiques; puisque saint Augustin venait de prouver que l'étude en est profitable, et qu'ils pouvaient, eux aussi, fournir des modèles de l'art d'écrire, qui empêchait de les introduire dans
i. Confess., I, 16. — 2. Saint Jérôme (£'p<s/., 21) se plaint des ecclésiastiques qui ont trop de goût pour la lecture de Virgile, mais en même temps i! s'empresse de reconnaître que les jeunes gens ne peuvent pas faire autrement, in pueris necexsitatis est.
les écoles et de leur donner une place à colé de leurs grands devanciers?
Pourquoi n'a-t-on pas essayé alors de le faire? Je n'y vois qu'une seule raison, c'est que l'habitude était prise de faire autrement. 11 semble que rien ne coûte plus à un peuple que de réformer son système d'enseignement. Pour s'y attacher avec tant d'obstination, on a d'ordinaire quelques bonnes raisons et des motifs moins sérieux. D'un côté, il répugne aux esprits sages, qui savent l'importance de l'éducation, d'en faire un champ d'expérience et de livrer au hasard de théories aventureuses l'avenir des jeunes générations. De l'autre, il arrive toujours qu'à mesure que nous vieillissons le lointain et le regret donnent un grand charme aux souvenirs de la jeunesse, que tout nous plaît dans nos jeunes années, que nous n'en voulons rien reprendre, que le respect que nous éprouvons pour ces maîtres qui nous ont formés sert de défense à leurs méthodes. iVjoutons qu'un certain contentement de soi, auquel personne n'échappe, nous amène à penser que ce système d'éducation, qui nous a fait ce que nous sommes, produisait d'assez bons résultats. Ce qui est sûr, c'est que rien ne fut changé après l'apparition du ti-aité de la Doctrine chrétienne, et que l'on continua jusqu'à la fin à élever la jeunesse comme on le faisait depuis quatre ou cinq siècles.
Nous possédons à ce sujet les renseignements les plus curieux. Ds nous sont donnés par l'évoque de Pavie, Ennodius, qui fut l'un des lettrés les plus distingués de l'époque deThéodoric. Cet évèque était avant tout un bel esprit, qui ne renonça jamais à la rhétorique, quoiqu'il ait paru prendre congé d'elle avec éclat en se consacrant
au saint ministère*. Les écoles l'intéressaient beaucoup, et il nous en parle souvent clans ses ouvrages. Nous voyons, par ce qu'il en dit, qu'elles continuaient d'être alors ce qu'elles avaient toujours été. Pourtant la situation était bien différente; de grands événements venaient de s'accomplir, un roi barbare régnait à Ravenne, et l'empire d'Occident n'existait plus. Mais rien n'était changé dans les écoles; les maîtres expliquaient les mêmes auteurs, corrigeaient les mêmes devoirs, enseignaient à leurs élèves à bien écrire et à bien parler, comme s'il s'agissait de parler ou d'écrire en ce moment. Ennodius est d'avis, comme eux, qu'il n'y a rien de plus important que ces exercices. Au moment où la force brutale domine partout, il persiste à proclamer que l'art de la parole est le premier de tous les arts et qu'il doit mener le monde ^ Il dit aux jeunes gens de bonne naissance qu'un grand seigneur qui n'a pas étudié est la honte de sa maison, et que les belles connaissances relèvent l'éclat de la noblesse ^ 11 exige que les ecclésiastiques passent d'abord par les écoles, et se fâche contre une mère qui a engagé son enfant dans les ordres avant qu'il n'ait tini ses classes*. Cette éducation, qui lui semble nécessaire pour tout le monde, même pour les prêtres, est tout à fait la même qu'autrefois et animée du même esprit. On y enseigne toujours la grammaire et la rhétorique, et par les mêmes procédés". Le rhéteur fait déclamer ses élèves, comme du temps de Sénèque le père et de Quintilien. Les sujets qu'il leur donne à traiter n'ont pas changé : ce sont les
1. Eucharist'ion, p. 598 (éd. Hartel). — 2. Ambrosio et Beato, p. 407. Aiife scipioncs et trabeas est poniposa dcclamatis. — ô. Bictloiirx. 7 et 8. — 4. Epist.. IX. 9. — ."). Ambrosio et Bento. p. 406 et 407.
mêmes dont Tacile se plaint et dont Pétrone se moque ; il y est question de pères que leurs enfants refusent de nourrir, de marâtres qui empoisonnent leur beau-fils, de tyrans qu'on assassine, etc. Mais voici ce qu'il y a de plus extraordinaire : ces maîtres semblent oublier que le cliristianisme est, depuis près de deux cents ans, la religion de l'État; leurs sujets sont le plus souvent empruntés à l'ancien culte. Ils demandent à un jeune chrétien de faire parler Didon, Thétys ou Junon ; il faut qu'il attaque l'audacieux qui demande qu'en récompense de ses hauts faits on lui permette d'épouser une vestale', ou qu'il s'emporte contre l'impie qui a commis le crime de porter une statue de Minerve, la déesse virginale, dans un mauvais lieu^ ! tant il est vrai que jusqu'au bout l'école est restée païenne.
Il y avait pourtant un homme, à ce moment, un homme d'esprit et de cœur, qui avait lu avec soin le traité de la Doctrine chrétienne, qui s'était imprégné des idées de saint Augustin, et qui cherchait quelque moyen de les appliquer: c'était Cassiodore. Il avait été, comme l'évèque de Pavie, un excellent élève de rhétorique, et s'en souvenait trop souvent. Mais cette éducation, qui causait une admiration si naïve et si complète à Ennodius, ne lui paraissait pas sans péril. Sans doute il se gardait bien de vouloir la supprimer, car il savait qu'elle forme l'esprit et le rend capable de comprendre les lettres sacrées. Seulement il trouvait que ces dernières ont le droit d'occuper leur place dans l'enseignement, qu'elles en doivent être le couronnement, si les autres en sont la