‹ La fin du paganismeChapitre 10 sur 112 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

SAINT PAULIN DE NOLE

Caractère qu’a pris la littérature latine dans la Gaule. — Littérature profane. — Littérature chrétienne. — Les saints français. — Saint Martin de Tours. — Sulpice Sévère.

C’est sous Théodose que le christianisme et Fart ancien parvinrent à s’accommoder ensemble, autant du moins que pouvaient le faire deux éléments de nature si différente, et que, grâce à cet accord, la poésie chrétienne atteignit sa perfection. Parmi les poètes de cette époque, il en est deux qui sont au premier rang, précisément parce que l’accord s’est fait chez eux d’une manière plus aisée et plus naturelle. C’est ce que montrera, je crois, l’étude de leurs ouvrages.

Celui que je vais étudier le premier, Paulin de Noie, ne vaut pas tout à fait l’autre, mais il nous intéresse particulièrement parce qu’il est né chez nous et qu’il nous ressemble : c’est un saint français. Avant d’esquisser cette aimable figure, je demande à dire quelques mots du pays dont il me semble être l’image, à montrer comment ses qualités nationales, qui ne se sont jamais entièrement effacées, étaient alors en train de s’accuser davantage, et en quoi la Gaule de ce temps ressemble déjà à la France.

Il faut que nos bons aïeux n’aient pas été des gens très dissimulés ni fort habiles à cacher leurs qualités et leurs défauts pour que le vieux Caton, qui ne les aperçut guère que de loin, en traversant la Cisalpine et la Narbonaise, déjà plus qu’à demi romaines, les ait si bien dépeints en deux mots : a Ils excellent, dit-il, à se bien battre et à parler avec esprit » . César, qui les vit de plus près et qui passa dix ans à batailler avec eux, nous les fait encore mieux connaître. M. Mommsen, dans son Histoire romaine, s’est donné le plaisir de montrer combien le Gaulois de ce temps, tel que le décrit César, ressemble au Français d’aujourd’hui. Il a déjà la parole redondante de métaphores et d’hyperboles : « il est tout vantardise » . Il provoque le danger éloigné et s’effraye du danger présent; il possède tout au plus les qualités brillantes du paladin, mais non la prudence et la fermeté d’un homme sage et résolu; son principal héros, l’Arverne Vercingétorix, n’est pas un général, c’est un preux. « Dans tous les temps, dans tous les lieux, vous les verrez toujours semblables, faits de poésie et de sable mouvant, à la tête faible, aux impressions vives, curieux et crédules, aimables et intelligents, mais dépourvus de génie politique. Leurs destinées n’ont pas changé : telles elles furent autrefois, telles elles sont aujourd’hui. )) Ce jugement est sévère, souvent njuste, qu’importe ! Quoiqu’il n’ait pas été fait sans malice, je crois qu’il faut l’accepter sans rancune. S’il est triste de songer que nos défauts sont si anciens et que le temps a été si impuissant à nous en corriger, on éprouve aussi une certaine joie à savoir qu’il y avait des Français longtemps avant qu’il y eût une France, que notre race est si vieille et qu’elle a jeté de si profondes racines dans le sol qu’elle occupe, que les invasions du dehors ont glissé sur elle comme une pluie d’orage. Il me semble que cette antiquité d’origine n’est pas seulement une satisfaction d’amour-propre, mais qu’elle affermit l’esprit national. Quand on songe que ce pays que nous habitons nous a toujours appartenu, on s’en regarde davantage comme maître

légitime; on se trouve mieux disposé à le défendre, et plus assuré de le garder.

La Gaule eut pourtant à traverser une épreuve grave oii il semble que son originalité aurait dû se perdre : après la victoire de César, elle devint romaine. Ce sort fut celui de rOccident tout entier; la langue, les mœurs, les usages de Uome s’y répandirent aussitôt après la conquête et s’y acclimatèrent très rapidement. Ce ne fut pas le vainqueur, comme on le dit d’ordinaire, qui força les vaincus à Limiter, à vivre et à parler comme lui, mais les vaincus qui se précipitèrent d’eux-mêmes vers cette imitation, et qui voulurent devenir Romains à toute force. La civilisation romaine ne s’imposa donc pas au monde avec brutalité, écrasant tout ce qui se trouvait au-dessous d’elle; elle ne recouvrit que la surface, et laissa vivre tout ce fonds d’idées et d’habitudes qui distinguait chaque race lorsqu’elle était indépendante. Aussi, sous cette apparence uniforme de l’empire, qui trompe un observateur léger, dès le premier siècle, les nationalités différentes commencent à se montrer. Elles ne reviennent pas à leur ancien idiome, qu’elles ont abandonné sans retour, mais elles trouvent moyen de se manifester dans la langue même du vainqueur. C’était pour elles une langue étrangère; elles en font une langue nationale en l’adaptant à leurs idées, en lui donnant leur tour d’esprit. C’est ainsi qu’on voit bientôt, dans trois pays differents, trois littératures diverses se former, qui usent toutes du latin, et même d’un latin au fond assez semblable, mais qui le parlent à leur manière : celle de l’Afrique, avec Fronton et Apulée; celle de l’Espagne, que représentent pour nous les Sénèque; enfin celle de la Gaule. Des trois, cette dernière est la moins connue; c’est celle qui nous paraît, dans le peu de débris qui en restent, avoir le caractère le moins tranché. Il y eut pourtant alors une littérature gauloise; peut-être avait-elle peu de relief, mais nous n’en devons pas être surpris : la littérature de ce pays cherchera toujours à être égale et unie plutôt qu’originale. L

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Gaule, qui aimait le bien-dire, pratiqua avec passion la rhétorique; les écoles s’y multiplièrent très vite. Dès l’époque de Tibère, les jeunes gens aflluaient à Autun des pays voisins pour étudier ^ Bientôt Reims, Bordeaux, Toulouse, Trêves possédèrent des universités fameuses. Même dans tes villes de commerce on aimait les lettres et on les cultivait. Pline le Jeune était charmé et fort surpris d’apprendre qu’il y avait des libraires à Lyon et qu’ils vendaient ses ouvrages®. Les grands orateurs que produisit alors la Gaule, Votienus Montanus de Narbonne, Domitius Afer de Nîmes, Julius Africanus de Saintes, se faisaient déjà remarquer par ces qualités tempérées qui ont toujours eu tant de succès chez nous. La rhétorique espagnole aime l’emphase et la déclamation ; les orateurs gaulois étaient plus modérés, plus simples. Domitius Afer surtout se rendit célèbre par son goût délicat. Ce classique éclairé, qui ramena l’éloquence latine à l’imitation de Cicéron, était en même temps un esprit fin, délié, agréable, plein de ressources, et qui savait se tirer par un bon mot des situations les plus embarrassantes. — Ce sont déjà des qualités françaises.

Avec le christianisme, les différences entre tous ces pays se marquent davantage. Le mouvement irrésistible qui attirait vers la religion nouvelle sembla exciter et exalter l’originalité de chaque peuple. Chacun d’eux prit cette religion par le côté qui convenait le mieux à son caractère et apporta les faiblesses ou les ardeurs de son tempérament dans sa manière de la pratiquer. La dévotion de l’Africain ou de l’Espagnol n’est pas tout à fait celle du Gaulois ; et quand naquit dans ces divers pays une littérature ecclésiastique, chacun eut la sienne, différente des autres, et où se retrouvent les qualités et les défauts de la race qui l’habitait.

La Gaule, au iv® siècle, possédait un saint national et populaire, le plus grand et le plus sympathique de ceux qu’elle ait

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