Vita Martini, præf. — 2. Tertullien, ApoL, p
imaginations. Aussi Posthumianus est-il e'couté avec passion quand il parle des moines de l’Égypte et des solitaires de la Thébaïde. Il a visité des monastères où des centaines de religieux habitent ensemble, sous la direction d’un supérieur, et il y a été témoin des merveilles de la discipline et de l’obéissance. Quoi qu’on lui commande, le moine obéit sans discuter, sans éfléc hir. Posthumianus raconte qu’un abbé, voulant éprouver la vocation d’un de ses novices, lui ordonna de se jeter dans le four où l’on allait cuire le pain du couvent; le novice n’hésita pas à le faire, mais les flammes s’écartèrent pour le laisser passer. Un autre reçut l’ordre de planter en terre le bâton dont l’abbé se servait pour se soutenir, et de l’arroser jusqu’à ce qu’il refleurît. Pendant deux ans le pauvre moine ne cessa pas un seul jour, sous ce ciel de feu, d’aller puiser l’eau du Nil qui coulait à deux milles de son jardin et de la verser sur le bâton. Au commencement de la troisième année, Dieu eut pitié de lui, et le bâton fleurit. Mais la plupart du temps les austérités de la vie commune et les rigueurs de l’obéissance ne suffisaient pas au zèle ardent des religieux ; ils demandaient et obtenaient la permission de s’enfoncer dans le désert. Là, ils sont exposés aux plus étranges aventures. Dans ces plaines désolées, où rien ne pousse, ils ne vivent que de miracles. Ils fréquentent les bêtes féroces, qui finissent par leur obéir. Les lions se mettent à leur service, les ibis leur apprennent à discerner les herbes vénéneuses des plantes salutaires. Quelquesuns d’entre eux, à force de vivre loin des hommes, reviennent à l’état sauvage. « Il y en avait un qui était resté cinquante ans sans parler à personne; il n’avait plus de vêtements et n’était couvert que des poils de son corps, mais Dieu lui faisait la grâce d’ignorer sa nudité. Toutes les fois que quelques religieux voulaient l’aborder, il se mettait à courir dans des déserts inac^ cessibles pour les éviter. 11 ne se laissa voir que par un seul anachorète dont la piété mérita cette faveur, et comme cet anachorète lui demandait, entre autres questions, pourquoi il
fuyait à ce point la rencontre de ses semblables, il répondit que celui qui fréquentait les hommes ne pouvait pas être visité par les anges, ce qui donna lieu d’être convaincu que les anges le visitaient. » Qu’on juge de l’effet que devaient produire ces récits dans une époque avide de merveilleux et disposée à tout croire! Pendant que Posthumianus parle, les gens pieux et crédules qui l’écoutent, et dont l’imagination excitée se transporte aisément dans le désert, ne sont plus maîtres de leur émotion et s’écrient avec lui : a Voilà tes œuvres, ô Christ! Christ, ce sont là tes miracles ! ^ »
Sulpice Sévère résiste pourtant à cet enthousiasme. Ce n’est pas qu’il ne soit très frappé, lui aussi, des récits de Posthumianus, mais il connaît de plus grandes merveilles; et aussitôt il oppose saint Martin à tous les moines de la ïhébaïde. S'il s’était contenté d’instituer entre son saint chéri et les anachorètes égyptiens une lutte de miracles, comme il le fait d’abord, il y aurait peu d’intérêt à le suivre dans cet assaut de crédulité ; mais il se trouve bientôt amené, pour établir la supériorité de saint Martin, à nous tracer de lui un portrait vivant et fidèle. Je vais en rappeler les traits principaux, et il sera facile de comnrendre pourquoi les Gaulois le préféraient à tous les autres.
Saint Martin est d’abord un saint un peu démocratique, ce qui n’a jamais nui chez nous. Il est de basse extraction, et ne fait rien pour le dissimuler. 11 scandalise les élégants par le peu de soin qu’il a de ses vêtements et de sa chevelure. On le voit toujours assis à l’église sur une petite chaise, d’oîi il donne à tout le monde l’exemple de l’humilité comme de la dévotion, et il raille les évêques, ses confrères, qui se font dresser des trônes d’où ils dominent toute l’assemblée. Avec les petits, il est doux et familier, mais avec les grands il se relève. Il ne souffre pas que les empereurs eux-mêmes
i. DiaLi I, 14.
SAINT PAULIN DE NOLE
manquent au respect qu’on lui doit ; Dieu du reste se charge de lui faire obtenir les e'gards qu’il mérite. Un jour que l’empereur Valentinien, irrité contre lui et voulant l’humilier, restait assis à son arrivée, le feu prit à son fauteuil, et il fut bien forcé de se lever U Martin était un homme de petite science, mais de grand sens; il évitait les excès et savait garder en tout une juste mesure. Sa foi était ardente, mais elle cherchait à être éclairée. Il se méfiait beaucoup des saints douteux, et ne se croyait pas obligé d’accepter sans examen les récits qu’on lui faisait [non temere adhibens incertis fidem^). Avant de rendre un culte à un saint nouveau, il demandait des preuves, il recueillait les témoignages, il exigeait qu’on lui apportât des actes authentiques. On voulait un jour lui faire vénérer une tombe où l’on disait qu’un ancien martyr était enseveli; mais comme il conservait des doutes, il se mit en prière et demanda à Dieu de l’éclairer. Dieu permit que le mort sortît de sa tombe et vînt dire aux assistants son histoire. (( 11 raconta qu’il était un ancien brigand, que la justice l’avait puni pour ses crimes, qu’il n’avait rien de commun avec les martyrs, et que tandis qu’ils étaient récompensés dans le ciel, lui souffrait un juste châtiment dans les enfers. )) Saint Martin faisait beaucoup de miracles, mais ces miracles ne ressemblent pas à ceux des solitaires de la Thébaïde, qui ne servent de rien et ne profitent à personne ; les siens sont des miracles utiles. Il secourt des malheureux qui vont périr, il éloigne la grêle d’un pays qu’elle désole, il adoucit le cœur de grands personnages durs à leurs inférieurs. Il parcourt les campagnes, convertissant les derniers païens ; il expulse des temples les anciens dieux qui s’obstinent à y rester. Ces pauvres dieux sont devenus des démons, qui, lorsqu’on les chasse de leurs demeures, entrent dans le corps des possédés. Martin les traque, les injurie, les force a reconnaître eux-