Dial., II, 5. — 2. Vila Martini, II
mêmes leur impuissance. « II avait remarqué, nous dit Sulpice Sévère, que Mercure lui donnait encore quelque peine à vaincre, mais Jupiter n’était plus qu’une franche bête, Jovem brutum atque hebetem esse dicebat^. )) Quelle fin pour les divinités d’Homère ! Au-dessus de toutes les vertus, Martin mettait la charité. La grande affaire pour lui, c’était (( de visiter ceux qui souffrent, de secourir les malheureux, de nourrir ceux qui ont faim, de vêtir ceux qui sont nus^ ». Il était doux et compatissant pour tout le monde. La légende rapporte qu’un jour qu’il disputait au diable les âmes de quelques-uns de ses moines qui avaient péché, ‘ le diable prétendit que, lorsqu’on avait commis certaines fautes, on lui appartenait sans retour; Martin soutenait au contraire qu’on pouvait toujours compter sur la miséricorde divine : a Et toimême, malheureux, disait-il au démon, si tu cessais d’attaquer les âmes faibles et si tu voulais te repentir, je suis sûr que tu obtiendrais le pardon du Christ ! ^ » A plus forte raison ne voulait-il pas qu’on punît de mort les hérétiques. On connaît sa conduite dans l’affaire de Priscillien et de ses compagnons et les efforts courageux qu’il fit pour empêcher l’empereur Maxime de verser leur sang. « C’est bien assez, disait-il, qu’une sentence des évêques les retranche de l’Église ; aller plus loin serait commettre un crime horrible et inouï. » Quand le crime eut été commis, Martin essaya de sauver au moins ce qui restait de ces infortunés, et d’empêcher que la persécution ne s’étendît en Espagne. Maxime n’y consentit qu’à la condition que Martin parût se démentir lui-même et qu’il reçût dans sa communion les prêtres qui venaient de lui conseiller ces rigueurs. Sulpice Sévère raconte qu’après s’être résigné à cette concession, qui lui coûta beaucoup, le bon évêque quitta la cour de l’empereur, inquiet et troublé, se demandant s’il n’avait pas commis une faute, lorsque au milieu
1. Dial. y II, 13. — 2. Yita Mariiniy 2. — 3. Vita Martini^ 22 .
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d’un bois, dans un endroit désert, un ange lui apparut pour le rassurer. C’était sa conscience honnête et droite qui répondait à ses scrupules et qui lui disait qu’il avait eu raison de sauver, même au prix d’une faiblesse et d’une humiliation, la vie de quelques malheureux. Cette haine des persécutions, cette horreur du sang versé, jointe à cette charité ardente, à cette pitié inépuisable et à ce ferme bon sens, n’est-ce pas là ridéal d'un saint français ?
J’ajoute que celui qui nous a transmis le récit de cette belle vie est aussi l’un des nôtres et que sa nationalité se reconnaît à la modération de son esprit, au sens pratique de ses réflexions et à sa façon d’écrire. Son style est clair et coulant, sans obscurité, sans effort. Il compose bien ses récits ; il leur donne un tour dramatique et les relève de temps en temps par des expressions piquantes. Tout en nous parlant des autres, il ne néglige pas l’occasion de se mettre lui-même en scène, ce qui, dit-on, ne nous est pas indifférent. Sa bonhomie n’est pas exempte de malice, et malgré sa foi robuste il se permet des plaisanteries qui causeraient aujourd’hui quelque scandale. Il s’égaye ou s’irrite sans scrupule sur les désordres des moines de son temps ; il les raille de leur sensualité, il attaque leur intimité avec les nonnes, il se moque des présents qu’ils font ou qu’ils reçoivent et des égards qu’ils exigent de leurs admirateurs. Cette façon libre et vive de dire son opinion, cette clarté, cette élégance, ces qualités de composition donnèrent alors aux ouvrages de Sulpice Sévère un très grand succès. Quoique faits pour un pays, ils se trouvèrent convenir aux autres. Nous savons qu’on ne les lisait pas seulement en Gaule, mais à Rome, à Alexandrie, à Carthage. Cette faculté de se répandre partout, d’être compris et goûté de tout le monde, est encore un des caractères des lettres françaises.
Saint Paulin — Son éducation. — Sa conversion. — Effet qu’elle produisit dans le monde.
Saint Paulin était l’ami de Sulpice Sévère et le disciple de saint Martin. Malgré la différence de leurs destinées, on voit bien qu’il est de leur famille, et, quoiqu’il ait vécu très longtemps hors de la France, c’est encore un saint français; l’histoire de sa vie et l’étude de ses' œuvres ne permettent pas d’en douter.
Pontius Meropius Paulinus appartenait à une famille très ancienne et fort riche, qui avait des biens un peu partout ; il comptait des sénateurs et des consulaires parmi ses aïeux. Son père était venu se fixer à Bordeaux, où son fils naquit vers 000, sous le règne de Constance*. On conjecture avec assez de vraisemblance que cette famille était chrétienne depuis quelque temps ; le jeune Paulin ne reçut pourtant pas le baptême dès ses premières années : c’était l’usage alors de le différer; mais il dut être élevé dans les principes de la religion nouvelle. L’événement le plus important de sa jeunesse, c’est qu’il étudia dans les écoles de Bordeaux et qu’il eut Ausone pour professeur.
On n’est guère disposé aujourd’hui à Pen féliciter. Ausone ne jouit pas d’une bonne renommée parmi nous, et l’on est en général très sévère pour l’éducation qui se donnait alors dans les écoles. Mais nous avons vu que les contemporains avaient beaucoup de goût pour elle, et personne ne paraît
i. Parmi les ouvragées dont notre saint a été le sujet, je me contenterai de citer V Histoire de saint Paulin de Noie, par M. l’abbé Lagrange, aujourd’hui évêque de Chartres. ^
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l’avoir alors plus appréciée que Paulin. Comme il était un de ces esprits timides et doux qui sont nés pour être des disciples accomplis, il se livra tout entier à ses maîtres; il prit le plus grand plaisir à leurs leçons; il fit tous ses efforts pour les imiter fidèlement. 11 est donc naturel que l’éducation d’Ausonc ait laissé sur lui une marque ineffaçable. Elle ne contribua pas, comme on pense bien, à lui donner cette fermeté de pensée, cette vigueur de raisonnement, cette force d’invention, qui d’ailleurs n’étaient pas dans sa nature et qui lui manquèrent toujours. Ne lui demandons ni l’érudition étendue de saint Jérôme, ni les vues profondes et nouvelles de saint Augustin. Ce n’est pas là ce qu’on enseignait dans les écoles; on y apprenait à donner à tout un tour agréable et à dire fine' ment même ce qui ne valait pas la peine d’être dit. Paulin cultiva quelque temps avec un grand plaisir cette littérature légère; il correspondait avec Ausone, quand il était éloigné de lui; il lui envoyait de petits présents assaisonnés de petits vers, et ce commerce de futilités les charmait tous les deux. 11 s’amusait à versifier le traité Des rois de Suétone, pour se donner l’agrément de vaincre certaines difficultés de métrique, et communiquait son travail à son maître. Ausone, excité par l’exemple, lui renvoyait de véritables tours de force, des vers mêlés de latin et de grec, qui se terminent par les mêmes monosyllabes, ou qui contiennent successivement à la même place toutes les lettres de l’alphabet. Pour étonner son élève, dont il veut être applaudi, il se met l’esprit à la torture E Paulin, que ces jeux puérils avaient longtemps charmé, y renonça quand il se fut converti. Ses ouvrages deviennent alors plus sérieux; il y traite des sujets graves, mais dans la façon dont il les traite on sent encore quelquefois l’élève des rhéteurs
1. C’est lui-même qui nous l’apprend. Il ne cherche pas, comme d’autres beaux esprits, à dissimuler la peine qu’il se donne. Il reconnaît de bonne grâce, par un bon mot intraduisible, qu’il est plus à plaindre qu’à admirer : Non est qnod mireris^ sedpaucis additis litteris^ est quod miserearis.
de Bordeaux. Il avait surtout appris chez eux à Lien développer ses pensées : le « développement », c’est-à-dire l’art de grouper toutes les idées subordonnées autour de l’idée maîtresse et de lui donner de l’importance par ce cortège, est le triomphe de la rhétorique. C’est le moyen par lequel on obtient aisément cette ampleur de style [copia dicendi) qui passait depuis Cicéron pour la première qualité de l’éloquence. Paulin, qui s’y était accoutumé dès sa jeunesse, ne put jamais s’en défaire. Quoi qu’il écrive, il développe, et, comme cette habitude n’est pas de celles que l’âge guérit, c’est dans ses derniers ouvrages que le développement s’étale avec le plus de complaisance. Ce fut toujours le défaut du bon Paulin, dans sa prose et ses vers, d’être éternel.
Mais il ne faut pas oublier que ces défauts qu’on prenait dans les écoles passaient alors pour des qualités. Paulin, qui avait été un écolier modèle, était sûr d’obtenir de grands succès dans le monde. On voit aux compliments que lui fait Ausone qu’il y avait très bien réussi. Il entra de bonne heure dans la vie politique, à laquelle sa naissance le destinait, et dut parcourir rapidement ces fonctions inférieures qui amenaient aux dignités les plus hautes. Ausone était alors assez puissant; précepteur du jeune Gratien, qui l’aimait beaucoup, il profita de sa faveur pour aider son ancien élève à devenir consul. Après des débuts aussi brillants, Paulin semblait réservé à la plus haute fortune, quand on apprit avec surprise qu’il quittait le monde et renonçait volontairement à tout ce que lui promettait l’avenir pour se donner à Dieu.
Ses biographes ont pris beaucoup de peine pour rattacher sa conversion aux événements qui troublaient alors l’empire, et ils ont cherché à nous en faire un récit dramatique. Je crois que les choses se passèrent plus simplement. Ce sont les pécheurs endurcis et les incrédules forcenés qui, après s’être éloignés avec éclat des croyances de leur jeunesse, ont besoin de coups de foudre pour y revenir. Paulin ne fut jamais ni un
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incrédule ni un grand pécheur. Il avait vécu quelque temps dans ce monde des écoles, qui était en somme un monde honnête et vertueux; peut-être y était-il devenu un chrétien plus tiède, mais il était resté chrétien. Sa vertu pouvait courir plus de risques au milieu des affaires publiques où les tentations étaient plus grandes ; il avait su pourtant y résister. Dans ses moments de sévérité, lorsqu’il souhaite se trouver coupable pour s’humilier devant Dieu, je ne vois pas qu’il se reproche autre chose que son goût pour les futilités de la littérature profane. « Jusqu’ici, dit-il avec confusion, j’ai admiré la sagesse du monde, et, tandis que je me livrais aux travaux inutiles des lettres et aux recherches coupables de la philosophie, j’étais un ignorant et un muet pour Dieu^ » Voilà son crime. J’avoue que j’ai peine à croire qu’il ait jamais troublé bien sérieusement son âme, et que ce soit le remords de ses petits vers qui l’ait jeté dans la pénitence. Il n’y eut pas de crise dans sa vie, comme dans celle de saint Augustin, et sa conversion s’est faite peu à peu. M. Lagrange a raison de dire (( qu’elle s’accomplit sans orage et par une sorte d’illumination paisible )). Quand le premier enivrement du monde fut passé, les souvenirs de sa jeunesse chrétienne se réveillèrent en lui; ils n’eurent pas de peine à s’emparer d’une âme naturellement pieuse et douce. Sa foi, devenue plus vive, devint aussi plus exigeante. Il s’achemina, par des progrès réguliers, vers des pratiques de plus en plus sévères et finit par concevoir le désir de vivre dans la solitude. Cependant il faut bien avouer que quelques événements, qui se passèrent alors, durent aider à sa vocation, A la mort de Gratien, sous l’usurpateur Maxime, il paraît qu’il ut menacé de perdre sa fortune; ses jours mêmes, à ce qu’il •lemble, furent en péril. Comme il aimait avant tout le repos, e qu’il n'était pas d’un tempérament à braver les tempêtes, ce anger qu’il venait de courir suffit pour lui donner le dégoût
1. Lettre de saint Paulin à saint Augustin. Ejnst. August., 25, 2.
de la vie publique. Vers le même temps, il s’était marié à une Espagnole, Thérasia, qui prit sur lui beaucoup d’empire et en usa pour le tourner vers la dévotion. Peut-être cette influence intérieure, qui s’exercait sans bruit et sans relâche, sous les formes les plu^ douces et les plus séduisantes, a-t-elle plus contribué que tout le reste aux résolutions qu’il a prises.
Le premier acte de sa conversion fut de quitter les environs de Bordeaux, oii il sentait qu’il avait trop d’attaches, et de s’établir en Espagne. Dans ce pays, où il était moins connu et plus dégagé de son passé, il pouvait plus librement commencer une vie nouvelle. Là il éprouva une grande joie, bientôt suivie d’une très vive douleur. Un enfant, très attendu, fort souhaité, qui lui était né après quelques années de mariage, ne vécut que quelques jours. Cette double et violente secousse, cette espérance si ardemment accueillie et si vite trompée, acheva de le persuader que Dieu l’appelait à lui. 11 vendit peu à peu ses biens, en donna le prix aux pauvres et ne garda que ce qui lui était nécessaire pour vivre; puis, quand il se fut ainsi défait de l’héritage de ses pères, il quitta l’Espagne, où son nom commençait à se répandre, et où l’on venait de le faire prêtre à Barcelone malgi^é lui, pour .aller vivre dans l’Italie méridionale, auprès du tombeau de saint Félix.
Cette conversion, comme on pense, fit beaucoup de bruit. Un si bel exemple, donné par un si grand personnage, devait réjouir le cœur des vrais chrétiens. Les grands évêques, les docteurs en renom, Augustin, Jérôme, saint Ambroise, saint Martin, l’accueillirent avec des transports de joie. Une fois les païens vaincus, l’ennemi de l’Eglise, c’était le monde, c’està-dire toutes ces affections naturelles que le christianisme contrariait en les réglant, qu’il voulait supprimer ou restreindre. La retraite de Paulin apprenait à les mépriser beaucoup mieux que les plus éloquents de tous les sermons. Quand on le vit fouler aux pieds la gloire humaine, renoncer aux succès littérairss et à J’orgueil des grandes situations politiques, il s’éleva
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comme un cri de triomphe dans toute l’Église. Cependant saint Ambroise, qui connaissait si bien le monde, prévit, au milieu de sa joie, que la conduite de Paulin serait attaquée avec violence, et il essaya, en le félicitant, de l’y préparer. « Quand tous ces grands seigneurs, écrivait-il, apprendront ce qui s’est passé, que ne diront-ils pas! Un homme d’une si grande famille, si ancienne, si respectable, un tel caractère, un si grand orateur, quitter le sénat, ravir aux siens son héritage pour le donner aux pauvres, cela ne se peut supporter!^ » C’est en effet ce qu’on ne manqua pas de dire, et il faut avouer que ceux qui parlaient ainsi n’avaient peut-être pas tout à fait tort. En l’état où se trouvait l’empire, déchiré par les rebelles, menacé par les barbares, quand on avait tant besoin d’hommes de courage et de dévouement, non seulement de soldats et de généraux, mais d’intendants intègres, d’habiles gouverneurs de provinces, de gens de conseil et de résolution, n’était-ce pas un crime de déserter son rang et de s’enfuir dans la solitude? La retraite et l’isolement valaient mieux que ces périlleuses grandeurs; mais le devoir commandait de ne pas s’y soustraire, et l’empire était perdu si ceux que leur naissance et leurs talents élevaient audessus des autres refusaient de le servir. Telles étaient les raisons qu’on pouvait avoir pour blâmer la conduite de Paulin ; ceux qu’elle blessait les exprimaient avec force {circumlatrabant) ; ils étaient nombreux et ardents, en sorte qu’à la joie des évêques et des dévots répondait une très vive réprobation des gens du monde. Paulin s’émut fort peu de ces clameurs, qui lui semblaient (( sottes et impies )) ; il se contentait de dire d’un ton hautain en parlant de ses ennemis : « Qu’ils jouissent en paix de leurs plaisirs, de leurs dignités, de leur fortune, qu’ils gardent pour eux leur sagesse et leur félicité, mais qu’ils nous laissent €e qu’ils appellent notre misère et notre folie » ; et il ajoutait d’un air de triomphe : 0 beata injuria^ dispUcere cum Christo^*