Saint Ambroise, Evist^^ 58, 3. — 2. Epist.y I
Ausone. — De quelle façon il était chrétien. — Emploi qu’il fait de la mythologie. — Sentiments qu’il exprime sur les richesses et sur Fautre vie. — Effet que produit sur lui la conduite de saint Paulin. — La correspondance entre Paulin et lui.
Parmi ces voix, attristées ou sévères, qui s’élevaient contre lui, il en était une pourtant qu’il n’entendit pas sans douleur : c’était celle de son vieux maître Ausone. Pour nous bien rendre compte de la tristesse et de la colère qu’Ausone éprouva quand il apprit la retraite volontaire de son disciple chéri, il est bon d’entrer dans quelques détails sur ce personnage, de pénétrer, s’il se peut, dans son intimité, et surtout de savoir en quelles dispositions d’esprit il se trouvait au sujet des questions religieuses. Ces détails, du reste, ne seront pas sans profit pour l’étude que nous voulons faire : comme les gens qui lui ressemblaient ne manquaient pas dans la société du iv® siècle, en le connaissant, nous en connaîtrons beaucoup d’autres.
On s’est souvent demandé quelle religion professait Ausone, et l’on a fait à cette question des réponses très différentes. Quelques-uns le regardent comme un païen résolu, d’autres en ont fait un évêque et un saint : ce sont des exagérations également ridicules. Je ne crois pas qu’on puisse douter sérieusement qu’il fût chrétien de naissance; la preuve s’en trouve à plusieurs reprises dans ses ouvrages. Un de ses poèmes, VEphemeris, contient une prière très grave, où il est question de Dieu le père et de Dieu le fils, d’Adam et d’Eve, de David, d’Hélie et d’Énoch, et où le poète souhaite d’obtenir, après une vie heureuse sur la terre, l’éternelle lumière du ciel. Il a composé aussi des vers sur la solennité de Pâques, dans lesquels il explique à sa façon le mystère de la Trinité par le spectacle
SAINT PAULIN DE NOLE
qu’offrait le monde romain en ce moment. Pourquoi s’étonnet-on qu’il y ait trois dieux et que pourtant il n’y en ait qu’un,' quand on voit Valentinien partager son autorité sans la diminuer avec son frère et son fils ; en sorte qu’il y a trois empereurs et un seul empire^? Un jour qu’il invite un de ses amis à venir le voir à sa maison de campagne près de Saintes, il lui dit de se presser, car les fêtes de Pâques qui approchent le rappellent à Bordeaux^; et ailleurs il annonce qu’il lui tarde de quitter la ville, oii il se trouve mal à l’aise, « et qu’aussitôt les saintes solennités de Pâques passées, il s’empressera de s’en retourner aux champs )). K était donc chrétien, et jusqu’à un certain point chrétien pratiquant, puisqu’il tient à ne pas nous laisser ignorer qu’il remplit ses devoirs religieux. Ce point me paraît hors de toute contestation.
Mais il faut bien avouer que les textes mêmes dont on se sert pour prouver qu’il était chrétien montrent qu’en réalité il ne l’était guère. Par exemple, sa pièce de vers « sur le nombre trois^ )), l’une des plus singulières et des plus futiles qu’il ait composées, se termine par ces mots : a II faut boire trois fois, le nombre trois est au-desssus des autres : trois dieux ne font
1. VIII, Versus Paschales. Je cite Ausone d’après l’édition de Schenkl. — 2. Epist., VIII, 9. Théodose a rangé les fêtes de Pâques parmi celles qu’il était obligatoire de chômer. God. Theod., Il, 8, 2. — 3. Epist., X, 17. 11 est vrai qu’on se débarrasse de la plupart de ces textes en déclarant qu’ils ne sont pas d’ Ausone ; mais comment supposer qu’on a pu introduire dans ses œuvres tant de passages dont il n’est pas l’auteur? D’ailleurs ces passages sont unis au reste, annoncés d’avance, en sorte que, s’ils n’étaient pas vrais, il faudrait supprimer bien d’autres choses. Par exemple, les Versus Paschales sont à la place que le poète semble avoir voulu leur donner. Il les a reliés à la pièce suivante, dans laquelle il célèbre son père, par ces mots : Post Deum^ patrem semper colui. Il en est ainsi de la prière du matin, dans VEphemeris, dont je viens de parler. Cette prière, qui avait frappé les dévots du moyen âge, a été quelquefois détachée du reste du poème et se trouve dans les florilèges, à côté des vers de Paulin de Noie; mais M. Schenkl fait remarquer qu’elle y est sous le nom de precatio matutina^ ce qui prouve bien que c’est à VEphemeris qu’on l’a été prendre.
qu’un. )) Voilà la Trinité très légèrement traitée et en fort étrange compagnie! \JEphemeris est un petit poème assez agréable, qu’on pourrait appeler la journée d’un homme du monde. Il se lève le matin, et comme son lacpiaisne se réveille pas, malgré les exhortations qu’il lui adresse en strophes saphiques, il emploie l’ïambe pour le secouer; puis, après les soins donnés à la première toilette, il songe à prier Dieu. Cette prière, dont j’ai parlé tout à l’heure, est toute pleine de sentiments chrétiens, mais elle n’est pas longue, et à peine estelle finie que le poète nous dit lestement : « assez prier* », et qu'il passe à d’autres occupations fort peu graves. Nous voilà bien loin du véritable chrétien, qui ne fait pas à t)icu sa part, une toute petite part, au début de la journée, mais qui veut penser à lui à toutes les heures, et vivre toujours en sa présence.
Si iVusone a cantonné ainsi son christianisme dans un court moment de la journée, c’est que d’autres sentiments et d’autres pensées l’occupaient le reste du jour. C’était un professeur passionné pour son art; il a passé ses trente plus belles années à enseigner la grammaire et la rhétorique à Bordeaux; puis il est allé h la cour les apprendre à l’héritier de l’empire. Si les jeunes gens qui n’avaient fait que traverser les écoles en gardaient l’impression toute leur vie, que devait-il être de ceux qui n’en étaient pas sortis? L’imagination d’Ausone appartenait toute aux souvenirs du passé. Il avait tant fréquenté les poètes et les orateurs antiques, qu’il lui était devenu naturel de les reproduire. 11 est de leur temps, ce qui l’amène, sans qu’il le veuille, à être un peu de leur religion. D’ailleurs l’école vit de traditions, on n’y veut faire que ce qui s’est fait jusque-là et comme on l’a toujours fait. Chaque genre a ses usages particuliers auxquels il ne faut rien changer. Ausone, dans ses poésies légères, croit devoir invoquer les dieux de la Fable,