‹ La fin du paganismeChapitre 15 sur 112 · Saiis prccuni daium Dco · texte numérisé non relu

Saiis prccuni daium Dco

SAINT PAULIN DE NOLE

parce que ses prédécesseurs les invoquaient, de même que dans ses pièces d’éloquence officielle il s’adresse à cette divinité vague et générale, qui a la prétention de convenir à tous les cultes, uniquement parce que c’est l’usage des faiseurs de panégyriques ^ En parlant de Mars et de Vénus dans ses élégies, il n’entend pas faire une profession de foi, il se conforme à une règle du genre; pour s’en formaliser, il fallait avoir une conscience bien timorée ou un esprit bien chagrin. Qu’il se soit pourtant produit quelque protestation contre ces abus de mythologie et qu’aux yeux de quelques dévots sévères Ausone ait passé pour un mécréant, il faut bien le croire, puisqu’il a éprouvé le besoin de s’en défendre. Il affirme, dans sa prière du matin, (( qu’il ne jure pas par des dieux de pierre et ne verse pas le sang des victimes pour honorer la divinité » ; n’est-ce pas la preuve qu’on l’en avait quelquefois accusé? Dans ses Versus P aschales^ après nous avoir dit « que l’époque est arrivée où les fidèles célèbrent leurs jeûnes pieux », il ajoute que, quant à lui, il enferme au fond de son âme le culte qu’il rend au Seigneur, ce qui semble bien une façon d’excuser le peu de part qu’il prend aux pratiques extérieures de la religion. En réalité les reproches qu’on lui adressait devaient être assez rares et il n’en paraît pas fort ému. Ne voyons-nous pas le défenseur de l’Église à ce moment, le grand ennemi de l’idolâtrie, l’empereur Théodose, lui demander, dans une lettre infiniment flatteuse et caressante, de publier un recueil de ses poésies? Il en connaissait beaucoup et n’en avait pas été scandalisé, puisqu’il souhaitait lire les autres.

Mais ce qui aurait dû choquer surtout dans les œuvres d’ Ausone, ce n’est pas qu’elles sont pleines de mythologie, c’est

1. Voyez la fin du remerciement qu’il adresse à Gratien à propos de son consulat [Gratiarum actio, 18). Cependant, même là, on aperçoit quelques traits qui ne conviennent qu’au Dieu des clirétiens : Æterne omnium genitor^ ipsenon genite^ etc. Dans VOratio matutina (17) on lit de même : Non genito genitore Deus.

que nulle part l’esprit chrétien ne s’y trouve. Évidemment le christianisme a glissé sur lui et n’a jamais pénétré jusqu’à son âme. C’était un homme heureux à qui la vie fut douce, et qui trouva dans les choses du monde une pleine satisfaction, ce qui ne le disposait guère à se tourner vers le ciel. Rhéteur convaincu, il avait la passion de son état, et il a connu la plus grande des jouissances, celle de faire avec plaisir ce qu’on est obligé de faire. Sa profession lui a donné beaucoup plus qu’il ne lui demandait; elle en a fait le commensal d’un empereur, le précepteur d’un prince, puis un personnage politique, un questeur du palais, un préfet d’Italie, d’Afrique, des Gaules, un consul; elle a comblé d’honneurs toute sa famille. 11 a donc obtenu, dans sa longue vie, tout ce qu’il a pu souhaiter. Je sais bien qu’il arrive souvent aux poètes de se créer des malheurs imaginaires, quand ils n’en ont pas de réels, mais la poésie d’Ausone n’était pas de celles qui agitent et troublent; elle consistait moins dans la nouveauté du fond que dans les agréments de la forme. Il n’a ni exprimé ni connu les passions violentes. Ses meilleurs ouvrages sont ceux où il décrit de jolis paysages et développe de spirituels lieux communs. Il aime aussi beaucoup les tours de force et tire vanité de la dilhculté vaincue. Il a mis en quatrains les divisions de l’année, le système métrique, les travaux d’Hercule, les attributions des muses, les obscurités de l’histoire romaine, etc. Ces exercices puérils et laborieux, qui lui valaient beaucoup de réputation dans le monde des écoles, n’étaient pas de nature à lui causer de grandes émotions et n’altéraient pas la sérénité de sa vie. Ajoutons qu’il jouissait de l’estime de tous et la méritait. 11 possédait à un haut degré toutes les vertus mondaines; il était fort attaché à tous les siens, et nous a laissé, dans son poème intitulé Parentalia, un tableau curieux de sa famille : c’est une généalogie complète, où il ne nous fait pas grâce d’un seul cousin; il s’y trouve même des parents dont il ne nous dit qu’une chose, c’est qu’il n’a rien à en dire. Il a parlé avec ten-

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dresse de son père, et l’une des plus jolies pièces qu’il ait écrites est celle qu’il lui adresse quand il vient lui-meme d’avoir un fils^ Il disait à sa femme, en vers charmants, quelque temps après son mariage : « Vivons toujours comme nous avons vécu jusqu’ici, et ne quittons pas les noms que nous avions pris en nos premières amours. Que les progrès de l’âge ne changent rien en nous; que pour toi je sois toujours jeune, et toi toujours belle pour moi. Il est bon de savoir le prix des années, il n’en faut pas savoir le compte^. » Cet honnête homme possédait les qualités qu’apprécie le monde; mais il n’y a pas de trace chez lui des vertus chrétiennes. 11 professe, comme tous les sages, qu’il faut tenir médiocrement à la fortune et qu’au besoin on doit savoir s’en passer, mais il ne lui vient pas à l’esprit qu’on soit forcé de se faire pauvre soi-même. Dans une jolie pièce de vers, il a dépeint le petit champ qui lui vient de ses pères et où il compte passer en paix ses derniers jours :

Salve, hærediolum, majorum régna meorum,

Quod proavus, quod avus, quod pater excoluit^;

Mais ce petit champ n’est pas si petit qu’il le laisse entendre : il contient cinquante hectares de terres, vingt-cinq de vignes, une dizaine en prés, le double en forêts : deux cent cinquante hectares en tout. Il y possède des serviteurs en nombre suffisant : (( rien n’est de trop, mais rien ne manque ». Ses caves et ses celliers renferment des provisions pour deux ans : (( Quand on n’a pas sa maison pleine, on risque d’avoir un jour l’estomac vide ». Nous voilà fort loin de la pauvreté chrétienne, et le « petit champ » d’Ausone ressemble aussi peu que possible au monastère de saint Paulin. Mais ce qui nous montre encore mieux que le reste combien il était loin du chris-

1. XXV, Ad jyatrem^ de susceplo filio, — 2. Epigr.^ 18. — 3. XII, Le Hærediolo,

tianisme, ce sont les sentiments qu’il exprime à propos de la mort et de la vie future. Il était à l’âge où l’on se retourne volontiers vers le passé, quand il composa ses deux poèmes sur les parents qu’il avait perdus et sur les professeurs dont il avait été l’élève ou le collègue; il semble que le souvenir de tous ces morts et la pensée que probablement il ne tarderait pas à les rejoindre auraient dû lui inspirer des idées graves; c’était le moment ou jamais de parler de l’autre vie et d’affirmer qu’il était certain de retrouver ailleurs tous ces gens qu’il avait aimés. Il n’en dit pas un mot et se contente partout de ces espérances douteuses qui suffisaient aux philosophes antiques. Parlant d’un de ses maîtres, le rhéteur Minervius, un habile homme, qui avait su fort bien arranger sa vie, et qui^ sans être riche, trouvait moyen d’avoir une bonne table et des amis distingués : « Et maintenant, lui dit-il, s’il reste quelque chose de nous après notre dernière heure, tu existes encore et tu te souviens des jours passés; si, au contraire, tout disparaît sans retour et que le repos de la mort n’ait pas de réveil, tu as vécu pour toi-même, et tu nous laisses ta gloire pour nous consoler. » Il faut bien reconnaître que le chrétien qui a écrit ces vers n’était chrétien que de nom.

On comprend qu’un homme comme Ausone, qui n’éprouvait ni les malaises de la vie présente ni les terreurs de la vie future, qui s’accommodait si bien des choses terrestres, qui avait tant de raisons d’être satisfait des autres et de lui, et auquel il suffisait de faire profession de ses croyances une fois par jour ou une fois par an, ait été incapable, je ne dis pas d’approuver, mais de comprendre la conduite de Paulin. Ces élans de dévotion, ces regrets et ces remords du passé, ces besoins de solitude, ces ardeurs de pénitence, étaient inexplicables pour celui qui ne les avait pas ressentis. La rhétorique, nous l’avons vu, était alors tellement estimée, qu’on soutenait doctement dans les écoles qu’elle n’était pas seulement un art, le premier de tous, mais une vertu. Ceux qui avaient passé

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leur vie à l’étudier eux-mêmes et à l’enseigner aux autres ne pouvaient pas s’imaginer qu’un homme eût besoin d’autre chose pour être heureux et qu’elle ne remplît pas le cœur de ceux qui la possédaient. S’éloigner d’elle, après qu’on l’avait connue et pratiquée, semblait une de ces erreurs d’esprit qu’on a peine à concevoir, une coupable ingratitude, presque un crime. Ce qui, pour Ausone, ajoutait à la faute, c’est que Paulin n’était pas un élève ordinaire; il avait, par son talent, dépassé tous ses condisciples, et te maître lui-même, quand il venait de recevoir un de ses beaux discours et de ses poèmes élégants où il reconnaissait sa méthode, où il retrouvait ses leçons, était fier de se proclamer vaincu. « Je te cède par le génie, disait-il, autant que je suis avant toi par les années. Ma muse, pour te faire honneur, se lève devant la tienne ^ » C’est ainsi qu’il saluait ce jeune talent qui devait continuer sa gloire. Le vieux rhéteur était si amoureux de son art, que, loin d’être jaloux de son successeur, comme c’est assez l’ordinaire, il prenait plaisir à le désigner et à le célébrer d’avance, heureux que l’avenir de la rhétorique et des lettres fût assuré après lui. Il était naturel qu’il ne vît pas sans la plus profonde douleur ses espérances trompées. Aussi, quand il apprit que ce disciple chéri, ce poète aimable, cet orateur déjà célèbre, ce sénateur, ce consulaire, renonçait à l’éloquence et à la vie publique, il éclata. Peut-être espéra-t-il que sa voix, que Paulin avait si religieusement écoutée pendant toute sa jeunesse, aurait encore quelque influence sur lui. Il se décida à lui écrire plusieurs lettres en vers, tendres, irritées, pressantes, pour le ramener dans le monde.

Nous avons conservé la plus grande partie de ces lettres et des réponses de Paulin*^; c’est une fortune rare. La résistance

1. Epist., XX, 11. — 2. Sur le nombre des lettres que nous avons perdues et sur l’ordre dans lequel il faut ranger celles qui nous restent, il y a quelques discussions. Le dernier éditeur d’Ausone, M. Sclienkl, a adopté un ordre nouveau, qui est contesté par M, Puech {De Paulini Nolani

à l’ëlan qui emportait tant d’âmes ardentes vers le cloître fut plus vive que nous ne l’imaginons; mais, comme elle a été impuissante, les œuvres de ceux qui s’en firent les interprètes n’ont pas survécu; nous n’entendons plus que les vainqueurs. Ici, par une heureuse exception, les deux partis ont la parole. Nous pouvons connaître les objections que les chrétiens tièdes et mondains faisaient à la vie religieuse, et de quelle manière les autres y répondaient. Les adversaires sont des gens d’esprit et de ressource, les poètes les plus distingués de leur temps, qui par leur caractère et leur talent représentent à merveille les deux groupes contraires : donnons-nous le plaisir d’assister à ce débat curieux

Presque tous ceux qui ont étudié cette correspondance ont ■été d’abord frappés de voir combien Ausone y paraît inférieur à son élève. Ses lettres contiennent assurément des descriptions agréables, des expressions piquantes et des vers bien tournés, mais les fautes de goût y abondent. On dit généralement que, lorsqu’on éprouve une émotion sincère, on trouve toujours une expression vraie pour la rendre ; l’exemple d’Ausone montre que cette opinion n’est pas tout à fait juste. Certes on ne peut douter qu’il n’ait été fort ému et très attristé de la retraite inattendue de son disciple ; sa douleur est profonde ; les reproches qu’il lui adresse, les plaintes qu’il fait entendre sortent vraiment de son cœur : et pourtant, quand il veut les exprimer, il déclame et ne peut se débarrasser de sa rhétorique. On n’est pas moins surpris de sa maladresse que de ses fautes de goût. 11 est impossible de rien imaginer qui fût moins propre que ses lettres au dessein qu’il se proposait. Pour toucher le cœur du grand pénitent, il fallait entrer dans les sentiments qui l’agitaient, approuver ses projets en partie, montrer qu’on en

Ausoniique epistolarum commercio, Paris, 1887). Mais, à quelque opinion qu’on se range, les arguments des deux adversaires ont toujours à peu près la même force.

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comprenait la grandeur; puis lui faire voir que ce besoin de perfection qui le tourmentait pouvait trouver à se satisfaire ailleurs que dans la solitude. Peut-être en lui montrant le bien qu’il lui était possible d’accomplir sans quitter son poste, sans fuir son pays, en opposant aux impatiences de sa dévotion l’attrait d’un devoir rigoureux, pouvait-on espérer d’ébranler cette âme généreuse et avide de dévouement? Mais comment Ausone l’auî ait-il pu faire? Il ne paraît rien comprendre à la conduite de Paulin. On dirait qu’il ne peut deviner le motif secret qui l’entraîne hors du monde et lui fait abandonner ses dignités et ses relations. La supposition à laquelle il s’arrête avec le plus de complaisance, c’est que, par un inexplicable caprice, Paulin est dégoûté de son pays natal et s’est laissé séduire par l’Espagne. (( C’est la rive du Tage, c’est Barcelone, la carthaginoise, ce sont les sommets des monts que baignent deux mers qui nous ont perdus ! )) Aussi épuise-t-il toute sa colère contre ce pays jaloux qui lui a enlevé son ami. a Sois maudite, terre d’Ibérie! que le Carthaginois te dévaste ! que le perfide Annibal te brûle ! que Sertorius exilé te reporte la guerre ! » Une autre supposition, plus étrange encore, c’est « qu’ils ont l’un ou l’autre offensé les dieux », et que la puissante Némésis se venge d’eux en les séparant. Il faut avouer que ces pauvretés mythologiques n’étaient bonnes qu’a blesser Paulin. Le seul sentiment qui pouvait touclier son cœur c’était le souvenir de la tendresse de son maître et des années heureuses qu’ils avaient passées dans l’étude. Ausone en parle quelquefois avec assez de bonheur. Au début de sa première lettre, il rappelle le temps où, a attelés i’un 'a l’autre », ils traînaient la vie en commun. Mais la division s'est mise entre les amis ; « l’attelage est séparé, et ce n’est pas la faute des deux qui marchaient ensemble, mais d’un seul, c’est la tienne; car moi, je serais encore bien content de porter le joug » . Il finit aussi d’une manière touchante, en lui dépeignant la joie qu’il éprouvera lorsqu’on lui annoncera son retour. (( Quand donc ces mots viendront-ils frapper mon oreille : Le

voilà qui revient; il a quitté les contrées brumeuses de l’Ibérîe, il approche de l’Aquitaine, il entre dans Hébromagus. Déjà il a salué au passage les domaines de son frère; il se livre au cours du fleuve heureux de le porter. On l’aperçoit venir, sa proue se tourne vers le rivage, tout un peuple joyeux se presse pour le recevoir. Il n’entre pas chez lui, et vient d’abord frapper à ta porte. — Faut-il le croire, ou ceux qui aiment prennent-üs jeurs songes pour la vérité? »

C’était un songe en effet; non seulement Paulin ne revint pas, mais Ausone ne reçut pas de réponse. On ne sait par quelle circonstance la lettre n’était pas parvenue à son adresse. Ausone ne perdit pas courage ; il écrivit deux ou trois fois encore des lettres de plus en plus pressantes, où il se plaignait du silence inexplicable de Paulin. Pourquoi refuser de répondre? Tout parle, tout est animé, lui disait-il dans son style imagé, rien, dans les champs et dans les forêts, ne se plaît à rester silencieux. (( La haie murmure quand elle est dépouillée par les abeilles; les roseaux du rivage font entendre des harmonies mélodieuses, et la chevelure des pins converse avec les vents qui l’agitent : il n’y a rien de muet dans la nature » ; vers charmants, mais qui ne suffisaient pas pour ramener le fugitif. Ce qui pouvait au contraire, en le blessant, l’éloigner davantage, c’est l’allusion faite par Ausone à l’impérieuse Thérasia, qu’il appelle « la Tanaquil de Paulin^ » ; ce sont les imprécations violentes qu’il prononce contre celui dont les conseils ont perdu son ami. a Que nulle joie, dit-il, ne réchauffe son âme! Que jamais les doux accents des poètes, les modulations d’une tendre élégie ne charment son oreille; que, triste et pauvre, il habite les déserts, qu’il parcoure sans compagnon les croupes des cimes alpestres : comme on dit qu’autrefois, privé de raison, fuyant les approches et la trace des hommes, Bellérophon promena ses

1. Saint Paulin répondit, dans le même style, que Thérasia n’était pas une Tanaquil, mais une Lucrèce.

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pas errants dans les solitudes sauvages ! n Admirons encore ici la maladresse d’Ausone : le sort qu’il souhaite à ce chrétien coupable, comme la plus grande des calamités, est précisément cette vie solitaire qui lui semblait le plus précieux des bonheurs.

Paulin répondit enfin ; les lettres d’Ausone avaient mis, on ne sait pourquoi, près de trois ans à lui arriver. — 11 écrivit, lui aussi, des lettres en vers, dont la première surtout est longue et importante. M. Lagrange fait remarquer avec raison qu’elle ne ressemble guère à celles d’Ausone, où tant de faiblesses et d’enfantillages se mêlent à quelques beautés. Ce n’est pas qu’on ne trouve encore chez l’élève quelques traces du mauvais goût de son maître; on pourrait relever dans ses vers un peu de recherche et d’antithèse et surtout des descriptions trop longues et trop ornées. L’idée même d’employer successivement trois sortes de mètres divers, des vers élégiaques au début pour saluer Ausone, des vers ïambiques pour répondre à ses duretés, et des vers héroïques pour discuter ses raisons, a quelque chose d’ingénieux et de cherché qui sent l’écolier. Mais les idées sont partout sérieuses et élevées. Dès le début, la rupture s’accuse clairement. « Pourquoi, dit-il à Ausone, pourquoi, mon frère, veux- tu me rappeler au culte de ces déesses que j'ai quittées? Ils sont fermés à Apollon, ils éloignent d’eux pour jamais les Muses, les cœurs consacrés au Christ. )) Pour qu’Ausone renonce à l'espoir de le ramener dans le monde, il lui montre combien il est changé : « Je ne suis plus ce que j’étais; un esprit nouveau s’est emparé de moi. Je passais autrefois pour honnête, et j’étais coupable; au milieu des ténèbres, il me semblait voir la vérité. J’étais insensé pour les choses de Dieu, et l’on m’appelait sage. Je me nourrissais de germes de mort, et je croyais vivre I )) 11 n’ignore pas que sa conduite a été sévèrement appréciée, mais que lui importe que les hommes l’attaquent? <( L’homme disparaît et ses erreurs l'accompagnent. Quand il a prononcé une sentence, le jugement s’efface et meurt avec le juge. » C’est la sentence de Dieu qui est importante. Lorsqu’on

a cherché à lui plaire, on en est payé au jour du grand jugement. Seule l’attente de ce jour terrible peut le faire trembler. « A la pensée de la venue du Christ, mon cœur croyant frémit en ses fibres ébranlées. Je crains que mon âme, embarrassée des soucis du corps, alourdie par le poids des intérêts mondains, si tout d’un coup elle entendait dans le ciel entr’ouvert retentir la terrible trompette, ne fût pas capable de s’élever

sur des ailes légères au-devant de son roi Quel désespoir si,

pendant que je me livre aux espérances de ce monde, le Christ apparaissait tout d’un coup dans la splendeur des deux; si, confus de cette lumière subite, j’étais contraint de chercher les ombres de la nuit pour me cacher ! » Il s’est donc décidé sans retour ; il abandonne les soucis de la terre, il veut essayer de mériter, par une vie austère et retirée, les récompenses éternelles. (( Si cette résolution te plaît, félicite ton ami de la richesse de ses espérances; si tu la condamnes, il me suffît qu’elle soit approuvée par le Christ. »

Ces mots mettaient fin à la discussion. Ausone dut renoncer pour jamais, en les lisant, à l’espoir de rendre son ami à la vie mondaine et à la rhétorique.

Œuvres de saint Paulin. — Sa correspondance. — Ses ouvrages en vers. — Épître à Jovius. — L’élégie chrétienne.

Saint Paulin, en quittant le monde, ne renonça pas à la littérature : au contraire, sa dévotion augmenta son ardeur d’écrire. Il écrivait jusque-là par plaisir, il le fît par devoir, pour remercier Dieu et les saints de leurs bienfaits, pour ranimer les tièdes, atfermir les irrésolus et donner de bons conseils à ceux

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qui en avaient besoin. A peu près toutes les œuvres, en vers et en prose, qu’on a de lui appartiennent à la seconde moitié de sa vie.

De ses ouvrages en prose nous n’avons guère conservé que ses lettres. Elles sont assurément curieuses, mais o-n risquerait d’être très désenchanté si l’on y cherchait l’intérêt particulier qu’on trouve d’ordinaire dans les correspondances intimes. Les plus agréables pour nous sont celles oii un homme d’esprit parle de lui-même sans apprêts et nous fait connaître les incidents de sa vie intérieure; mais le christianisme n’aimait pas ces étalages d’indiscrétions : parler trop de soi aurait paru à ces gens graves un bavardage inutile ou une vanité coupable. Ils ne s’écrivaient pas pour se communiquer leurs impressions, mais pour échanger leurs idées. Les docteurs célèbres étaient sans cesse consultés sur des questions douteuses, et leurs réponses, qui formaient souvent des traités véritables, copiées et reproduites, passaient de main en main et se répandaient partout. Les grands évêques du xvii® siècle, qui nous ont laissé des lettres de direction, s’occupent surtout de donner des préceptes pour la conduite de la vie; dans ce temps, où l’on voulait être à la fois pieux et mondain, la difficulté consistait à concilier les devoirs du monde avec les pratiques de la dévotion. Au VI® siècle, on avait d’autres pensées. La foi était ardente alors, mais inquiète et curieuse. Les solutions données par le christianisme des difficultés que les philosophes n’avaient pu résoudre, en rassurant les âmes, ne les avaient pas tout à fait contentées. Une fois éveillée sur ces problèmes délicats, la curiosité devient insatiable. Les questions se succèdent de plus en plus subtiles et obscures ; à chaque pas qu’on fait, le champ des incertitudes s’agrandit. Les évêques, les docteurs, consultés avec angoise, trouvent sans doute qu’il y a beaucoup « d’obstination querelleuse et de scrupules superstitieux » dans ces demandes qu’on leur adresse; ils finissent pourtant par répondre, et ce sont les réponses à ces questions de théologie téné-

breuse qui remplissent une grande partie des lettres de saint Jérôme et de saint Augustin.

Ceux qui les interrogeaient sur ces problèmes difficiles appartenaient à toutes les classes de la société : partout alors et dans tous les rangs régnait la même ardeur de croire, la même passion de savoir; ce sont tantôt des hommes du monde, des professeurs, des politiques engagés dans les plus grandes affaires, tantôt des soldats, des gens obscurs et même des barbares. Saint Jérôme fut un jour consulté par deux Gètes sur quelques difficultés des livres saints. « Qui pouvait croire, s’écria-t-il dans sa surprise, qu’on viendrait de ce pays sauvage chercher la vérité dans les livres des Hébreux ! Ainsi ces mains qui se sont endurcies à manier l’épée, ces doigts ({ui ne semblaient propres qu’à tendre l’arc et à lancer les flèches, s’habituent à tenir la plume; ces cœurs guerriers s’amollissent et se laissent pénétrer par la douceur du Christ M » Ce qui est plus curieux encore, c*est le nombre des femmes qui se trouvent parmi les correspondants des grands théologiens de cette époque. On s’est souvent demandé de nos jours ce qu’elles avaient gagné au triomphe du christianisme, et cette question a reçu des réponses très différentes. Il est sûr qu’on peut aisément soutenir à ce sujet des opinions contraires et les appuyer de textes qui semblent d’abord irréfutables. En théorie, l’Église traite assez mal les femmes; elle se défie de leur légèreté, elle accuse leur faiblesse. C’est une tradition, depuis saint Paul, parmi les docteurs rigoureux, de ne pas leur épargner les rudesses. Dans la pratique, on tient grand compte d’elles, on les ménage, on fait des efforts pour les gagner, on s’en occupe autant que des hommes, et, pour tout ce qui tient à la science du salut, on leur reconnaît des droits égaux. Elles n’hésitent pas à interroger les plus grands docteurs de l’Église, qui n’en sont ni choqués ni surpris et se gardent bien de ne pas leur répondre.

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