Id
le reprendre de ce propos contraire à ses croyances; il lui démontre un peu longuement, selon son habitude, que tout ce qui arrive est l’œuvre de Dieu et non du hasard. Il lui reproche ensuite de trop bien connaître les anciens sages et d’ignorer les saintes lettres, a de trouver le temps d’être philosophe, et de ne l’avoir pas d’être chrétien ». Il s’anime peu a peu en attaquant la sagesse antique, et, contre son habitude et sa nature, il devient dur, presque violent. (( Laisse là, lui dit-il, ces malheureux qui se vautrent sans cesse dans leur ignorance, qui se perdent dans les mille détours de leur savant bavardage, qui sont les esclaves de leurs imaginations insensées, qui cherchent toujours la vérité et ne la trouvent jamais. » Le voilà certes fort en colère; pour être conséquent avec lui-même, il devrait proclamer, après ces outrages, qu’il faut rompre tout à fait avec l’ancienne philosophie; mais il ne va pas aussi loin, et sa conclusion est beaucoup plus modérée. « Il ne s’agit pas, lui dit-il, de renoncer à la philosophie, il suffit de l’assaisonner de foi et de religion, philosophiam non deponas licet, dum eam fide condias et religione, » Et un peu plus loin : (( Tu peux prendre chez les sages d’autrefois la richesse et la beauté du langage, comme on garde quelques dépouilles d’un ennemi qu’on a vaincu, afin que, délivré de leurs erreurs et revêtu de leur éloquence, tu puisses prêter à la sagesse véritable cet éclat du discours par lequel séduisait la fausse sagesse. » Nous avons vu ces principes exposés déjà par saint Augustin et saint Jérôme. Saint Paulin pense, lui aussi, que le christianisme ne fait pas un devoir de répudier l’art antique, i! veut que l’on conserve des grands écrivains tout ce qui ne blesse pas les croyances nouvelles, qu’on se contente de changer le fond et qu’on garde la forme. Ces principes, non seulement il les proclame, mais aussitôt il les applique. Abandonnant la prose, qui n’est plus capable d’exprimer l’ardeur dont son âme est pleine, il donne ses derniers conseils à son ami dans les vers les plus énergiques peut-être qu’il ait écrits, et
SAINT PAULIN DE NOLE
OÙ les souvenirs de Virgile se mêlent à chaque pas aux idées chréliennes. « Allons, lui dit-il, prépare ta lyre, excite ton âme inspirée, forme de plus vastes desseins. Laisse là les sujets ordinaires de tes chants : une plus grande entreprise te réclame. Cesse de chanter le jugement de Paris ou la guerre des géants. Ces jeux d’enfants convenaient à ta jeunesse; maintenant que le progrès des années a mûri ton esprit, méprise ces muses légères. » Et il termine en lui disant : (( O toi, dont Pâme généreuse brûle d’un feu divin, élève ton esprit jusqu’aux demeures célestes et pose ta tête contre le sein du Seigneur^ Bientôt le Christ laissera approcher tes lèvres ardentes de ses mamelles pleines d’un lait sacré; alors je t’appellerai véritablement un poète divin, et je puiserai à tes chants comme à une source d’eau qui rafraîchit. »
In æthereos animo conscende recessus Et jiremio Domini caput inséré; mox inhianti Proflua lacté sacro largus dabit ubera Christus.
Tune te divinutn vere memorabo poetam.
Et quasi dulcis aquæ potum tua carmina ducam^.
Dans ces beaux vers, d’une inspiration si sincère, d’un sentiment si religieux, Paulin donne le précepte et l’exemple. Le cœur y parle, et il emploie, pour s’exprimer, les formes de l’art antique : la poétique chrétienne est trouvée.
11 faut bien avouer que saint Paulin n’a pas été toujours aussi heureux- Entraîné par son zèle, il a quelquefois entrepris de traiter des sujets qui dépassaient ses forces. Quand il met en vers les terribles histoires de la Bible, il a grand’peine à les reproduire avec toute leur énergie. Dans son poème sur saint Jean, il a mal saisi et faiblement rendu la rude figure du Précurseur. Il égaie ce sujet austère par quelques traits de bel esprit oïl l’on reconnaît l’ancien rhéteur; il n’ose pas dire