‹ La fin du paganismeChapitre 19 sur 112 · Epist.j 16, et Carmen · texte numérisé non relu

Epist.j 16, et Carmen

qu’au désert saint Jean se nourrissait de sauterelles, et les remplace (( par des fruits et des herbes nés sur les rochers sauvages )). Il a essayé aussi de traduire quelques psaumes; je ne parlerais pas de cette traduction, oîi la poésie de l’original est presque partout supprimée, si Paulin n’y avait introduit des changements où son caractère se manifeste d’une manière curieuse. Les psaumes, comme on sait, contiennent souvent des menaces effroyables contre les ennemis de Dieu; malgré sa foi robuste, Paulin a quelque peine à n’être pas blessé de cette dureté; il l’efface ou l’adoucit. Au lieu de menacer sans pitié le coupable de la mort et de la damnation éternelle, il éprouve le besoin de le rassurer et lui annonce « que, s’il n’a été vaincu que par la chair et qu’il soit resté fidèle par l’esprit, quoiqu’il n’ait pas respecté toutes les prescriptions de la loi et qu’il se soit souillé de quelques fautes, pourvu qu’il ait conservé sa foi de chrétien, il ne sera pas exclu du territoire de la cité céleste ». Dans le célèbre cantique que chantent les filles de Sion « sur les bords des fleuves de Babylone », admirable poésie qu’ont répétée les malheureux et les proscrits de tous les temps, quand il arrive au cri de colère de la fin : « Fille de Babylone, heureux qui te rendra les maux que tu nous as fait souffrir; heureux celui qui saisira tes petits enfants et leur écrasera la tête contre les pierres ! » le doux poète ne peut se résoudre à traduire ce passage cruel ; son cœur en est révolté ; il s’en tire, comme font souvent les théologiens dans l’embarras, par l’allégorie. Les enfants de Babylone, nous dit-il, sont les péchés; il faut les saisir quand ils sont encore jeunes, c’està-dire quand ils n’ont pas eu le temps de prendre racine dans le cœur, et les écraser contre la pierre qui est Jésus-Christ. Voilà une exécution qui ne coûtera de larmes à personne.

Saint Paulin réussit mieux dans les pièces d’un caractère plus tempéré, où il chante les incidents de la vie privée. Il a été l’un des premiers, parmi les chrétiens, à cultiver cette poésie intime qui est devenue si importante chez les modernes.

SAINT PAULIN DE NOLE

On trouve, dans le recueil de ses œuvres, deux petits poèmes qui, sans être irréprochables, contiennent de très bonnes parties et qui peuvent donner lieu à des comparaisons intéressantes. L’un d’eux est un épithalame. Que de souvenirs païens ce mot ne rappelle-t-il pas! Quand on songe à ces fêtes bruyantes et licencieuses qui accompagnaient les noces à Rome, aux plaisanteries obscènes de la jeunesse, à la hardiesse brutale des vers fescennins, on se dit qu’il fallait une certaine audace pour entreprendre de purifier l’épithalame et de le rendre chrétien. Ce qui ajoute à la difficulté, c’est que la noce que va chanter saint Paulin n’est point une noce ordinaire; nous sommes vraiment ici dans le sanctuaire. C’est un clerc, fils de l’évêque de Capoue, qui épouse la fille d’un autre évêque. Paulin et Thérasia assistent à la fête, avec toute une assemblée de moines et de prêtres. On devine que l’épithalame prononcé en cette pieuse compagnie ne ressemblera pas à ceux qu’à la même époque le poète Claudien composait pour les princes et les grands seigneurs. En voici le début, qui est très gracieux : a Deux âmes qui se conviennent s’associent dans un chaste amour, purs tous deux, tous deux enfants du Christ. Christ, attelle à ton char ces deux colombes qui se ressemblent et place ton joug léger sur ces deux têtes dociles^ ». Aussitôt après, il marque la différence des fêtes nouvelles avec les anciennes : « Loin de cet hymen, dit-il, les vains amusements du vulgaire; éloignez-vous d’ici, Junon, Vénus, Cupidon, noms de débauche et de perdition !... que la foule ne se précipite pas en désordre sur les places richement décorées; qu’on se garde de répandre sur le chemin des branches d’arbres, de couvrir de feuillage le seuil de la porte; que personne n’embaume l’air de parfums étran-

i. Carmen, 25 :

Concordes animæ casto sociantur amore,

Virgo puer Christi, virgo puella Dei.

Christe Deus. faciles duc ad tua frena columbas,

Et moderare levi subdita colla jugo.

gers! )) Ces divertissements ne conviennent pas à une noce chrétienne. Il les remplace par un sermon qui nous semble quelquefois plus édifiant qu’agréable. On y retrouve pourtant l’homme du monde dans quelques descriptions piquantes de la toilette des femmes, quand il conseille à la jeune épouse de ne pas se parer de robes brodées d’or et de pourpre, d’éviter de se mettre du fard aux joues et un cercle noir autour des yeux, de ne pas altérer la couleur naturelle de sa chevelure, condamnant ainsi en elle-même l’œuvre du créateur. « On ne vous verra pas, lui-dit-il, traîner par les chemins vos vêtements parfumés, afin d’être suivie à l’odorat partout oîi vous passerez, ou relever vos cheveux habilement réunis, pour édifier comme une tour sur votre tête. »

Dans l’autre poème, qui était moins difficile et qui est aussi beaucoup mieux fait, saint Paulin essaie de consoler des parents qui viennent de perdre leur fils. Dès le début, le sentiment chrétien s’exprime avec une sincérité et une élévation qui nous touchent : « Que dois-je faire? se demande le poète; ma pitié hésite et se trouble. Faut- il le féliciter ou le plaindre? son sort est digne à la fois de tristesse et d’envie. L’amour que j’avais pour lui me tire des larmes des yeux, et le même amour me pousse à me réjouir. Je le pleure d’avoir été si vite arraché à l’affection des siens ; mais quand je songe à la vie qui ne finit pas, aux récompenses que Dieu prépare pour les innocents, je le félicite d’avoir si peu vécu et de jouir sitôt du bonheur céleste.... Dieu ne l’a pas fait attendre. Du haut du ciel, le Christ a rappelé à lui cette âme qu’il aimait, et il l’a subitement enlevée à la terre pour qu’elle fût plus digne de vivre dans l’assemblée des bienheureux. » Comme il arrive toujours à saint Paulin, le milieu du poème languit; une fois entré dans les exhortations morales et les souvenirs des livres saints, il ne sait plus s’arrêter; mais la fin redevient très touchante. A propos de cet enfant qui vient de mourir, il se rappelle celui qu’il a lui-même perdu, il songe « à ce fils si désiré et que Dieu

SAINT PAULIN DE NOLE

enleva si vite à des parents qui ne méritaient pas d’avoir une postérité pieuse. )) Il imagine que les deux enfants se retrouveront dans le ciel et se reconnaîtront sans s’être jamais vus. « Vivez ensemble, leur dit-il, vous qui êtes frères, vivez amis dans l’éternité ! Couple heureux, habitez tous deux les lieux fortunés. Enfants, égaux par votre innocence et puissants par votre piété, que vos chastes supplications effacent les péchés de vos pères ! » Il me semble qu’on peut dire, après avoir lu ces vers touchants, que saint Paulin est véritablement le créateur de l’élégie clirétienne.

Saint Paulin à Noie. — Ce qui Py avait attiré. — Les anniversaires de saint Félix. — Caractère de ces fêtes. — De quelle manière saint Paulin les a chantées. — Affluence des pèlerins. — Récits populaires. — L’invasion.

De tous les ouvrages de saint Paulin, il ne nous reste à étudier que les poèmes oîi il célèbre la fête de saint Félix. Tous les ans, quand revient cette fête, le peuple des villes et des campagnes voisines arrive au tombeau du saint, les mains pleines de présents; Paulin apporte des vers. Les anniversaires se succèdent sans lasser jamais sa piété ou épuiser sa verve. Aussi les poèmes qu’il a composés à cette occasion, et qui portent le nom de Natalia ou Natalicia, forment-ils une partie considérable de son œuvre. On en a conservé treize pièces entières qui contiennent près de cinq mille vers : c’est beaucoup pour un sujet qui ne change pas ; mais Paulin a su le varier en mêlant au récit de la vie et des miracles de saint Félix la peinture du bonheur qu’il éprouve à vivre auprès de lui. Malgré

quelques longueurs et des redites inévitables, la lecture de ces poèmes est pleine d’intérêt ; on y trouve des détails curieux sur l’histoire du temps et un tableau animé de la dévotion populaire.

Quel était donc le puissant attrait qui amena saint Paulin des rives de la Garonne au tombeau de saint Félix? Àu premier abord on a quelque peine à le deviner. Saint Félix était un simple prêtre de Noie qui, pendant les persécutions, avait bravé les ennemis de l’Église. Son histoire était restée assez incertaine, et il semble que les martyrologes officiels ne s’en occupaient guère, puisqu’il est impossible de savoir à quelle époque il a vécu ; mais le peuple, on ne sait pourquoi, en avait conservé un vif souvenir. Dans toute l’Italie méridionale, on le regardait comme un des saints dont le secours est le plus efficace; les pauvres gens surtout l’invoquaient avec confiance, et la tradition avait successivement accumulé sur lui tonte sorte de miracles avec une libéralité qui effarouche un peu Tillemont. C’était donc dans toute la force du terme un saint populaire, et l’on ne comprend pas facilement qu’un lettré, un homme du monde, comme Paulin, au lieu de choisir quelque grand évêque ou quelque docteur célèbre, se soit senti de préférence attiré vers ce prêtre obscur.

Ce qui, je crois, explique tout, c’est qu’on l’avait conduit, pendant qu’il était encore enfant, dans la petite basilique où le saint reposait. Il avait vu l’affluence des visiteurs le jour de sa fête, les miracles qui s’opéraient par son intercession puissante, et les élans de piété naïve auxquels s’abandonnait l’assistance. Il a raconté, longtemps après, l’impression qu’il en avait reçue. « De tout mon cœur, dit-il au saint, je me livrai à toi, et à ta lumière j’appris à aimer le Christ », ce qui paraît indiquer que ce spectacle avait été sa première émotion religieuse. Aussi, lorsque après quelque temps donné à la vie mondaine et aux affaires politiques, la dévotion se ranima en lui, il lui sembla que c’était le souvenir de ses jeunes années qui

se réveillait, et il attribua naturellement à saint Félix les sentiments nouveaux qu’il éprouvait. Dès lors il n’a plus qu’un désir : il veut aller se fixer au lieu même où saint Félix a vécu et mourir près du tombeau qui contient ses restes. Il lui demande humblement la permission « de garder l’entrée de son temple, d’en balayer le seuil tous les matins, de veiller la nuit pour en écarter les malfaiteurs, et de passer le reste de ses jours dans ces pieux devoirs ». Voilà le rêve de ce sénateur et de ce consulaire! Il partit enfin de l’Espagne, accompagné de quelques serviteurs, avec Thérasia, et quand il fut arrivé à Noie, près de cette basilique qu’il ne voulait plus abandonner, sa joie éclata en remerciements à saint Félix : (( Sois bon et favorable à tous ceux qui te prient ^ ! Après avoir bravé les flots de la mer et les flots du monde, je viens chercher près de toi un port tranquille. Ici j’ai remisé ma barque et je l’ai attachée à ton rivage : puisse l’ancre de ma vie y être à jamais fixée ! »

Ce souhait fut accompli : saint Paulin ne devait plus quitter Noie. Il y séjourna trente-cinq ans, ne s’éloignant jamais qu’une fois par année, pour aller à Rome prier au tombeau de saint Pierre et de saint Paul, le jour de leur fête. Tout le reste du temps, il le passait dans une maison modeste qu’il s’était construite auprès de son saint protecteur. C’était une sorte de monastère où il vivait avec quelques amis dans la prière et la pénitence. On n’y faisait pas de vœux, et l’on n’y obéissait pas à une règle précise et rigoureuse : la vie monastique n’avait pas été encore régulièrement constituée dans l’Occident comme elle

1. Sis bonus o felixque tuis! Ce souvenir de Virgile contient de plus un jeu de mots sur le nom de saint Félix. Paulin y est revenu plus d’une fois, par exemple dans ce vers, où il félicite Noie d’avoir un tel protecteur :

O felix Felice tuo tibi præsule Nola!

C’est ainsi que le bel esprit se montre jusqu’au milieu des ardeurs de la dévotion.

le fut plus tard; mais on y pratiquait déjà volontairement les austérités qui furent ensuite ordonnées dans les cloîtres. On y jeûnait une grande partie de l’année, et souvent le premier repas était retardé jusqu’aux heures du soir. On s’abstenait de viande et de vin, on s’habillait et l’on vivait comme les plus pauvres. Au milieu de cette vie pénible qu’il s’était imposée, Paulin se trouvait heureux. La joie la plus vive et la plus sincère éclate dans tous ses vers; il y est épris de la pauvreté, comme tant d’autres le sont de la richesse : a Pauvreté chérie, plus précieuse que tous les biens de l’univers, pauvreté du Christ, tu donnes les trésors du ciel à ceux que tu dépouilles des biens de la terre! )) Jamais on ne surprend chez lui le moindre regret de la grande situation qu’il a quittée; s’il y songe quelquefois, c’est pour exalter le bonheur qu’il goûte dans sa retraite. (( Aucun des biens que je possédais quand on m’appelait sénateur pouvait-il se comparer à ceux dont je jouis depuis qu’on m’appelle un mendiant? »

Le grand jour de la petite communauté, ce jour qui rend tout le monde joyeux, et Paulin plus que personne, est la fête de saint Félix. Cette fête se célèbre le 14 janvier : ce n’est pas un moment très favorable aux divertissements populaires, et même dans ce climat heureux de l’Italie méridionale il peut se faire que la saison soit alors assez rigoureuse. Qu’importe à saint Paulin? Quand arrive le 14 janvier, il est toujours décidé à trouver qu’il fait le plus beau temps du monde. Si par une chance heureuse le soleil brille, il lui semble que c’est le printemps qui commence au milieu des frimas, et il est prêt à chanter avec l’épouse du cantique : « La pluie a cessé, l’hiver s’est enfui, la voix de la tourterelle se fait entendre au sommet des arbres, la vigne en fleur embaume l’air de ses parfums, et le lis du ciel fleurit sur la terre )). S’il neige, il est tenté de voir dans ces flocons qui tombent une sorte d’hommage que le ciel rend à son saint favori : « Regardez comme cette éclatante blancheur partout répandue témoigne de la joie du monde. Une

pluie qui ne mouille pas descend des nuages ; toute la nature est revêtue d’un voile blanc, la neige couvre les toits, la terre, les arbres et les collines, comme pour faire honneur au saint vieillard que nous célébrons. » Quant à lui, lorsque arrive ce jour (( qui tarde tant et passe vite », il est toujours prêt .a Le printemps, dit-il, rend la voix aux oiseaux; moi, mon printemps, c’est la fête de Félix. Quand elle revient, l’hiver fleurit, la joie renaît. En vain l’âpre froidure durcit le sol, blanchit les campagnes, l’allégresse de ce beau jour nous ramone le printemps et ses douceurs. Les cœurs se dilatent, la tristesse, hiver de l’âme, se dissipe. Elle reconnaît l’approche de la chaude saison, la douce hirondelle, le bel oiseau aux plumes noires, au corset blanc, et aussi la tourterelle, sœur de la colombe, et le chardonneret qui gazouille dans les buissons. Tous ces doux chanteurs qui erraient en silence autour des haies dépouillées, tous, ils retrouvent au printemps leurs chansons aussi variées que leur plumage. De même j’attends pour chanter que l’année ramène ce pieux anniversaire. C’est le printemps alors qui renaît pour moi ; alors le moment est venu de laisser échapper de mon âme mes vœux et mes prières, et de me fleurir de chants nouveaux, floribus et vernare novis. » Lorsqu’il écrivait ces jolis vers, il y avait àéyd sept ans qu’il était à Noie et qu’il assistait aux fêtes de saint Félix, mais il y prenait le même plaisir, et son enthousiasme n’avait pas vieilli d’un jour.

L’enthousiasme populaire ne se lassait pas non plus. Tous les ans l’assistance était plus nombreuse. On venait non seulement de la Campanie, de l’Apulie, des Calabres, de Naples et de Capoue, mais du Latium et de Rome. « Rome, toute hère qu’elle est de Pierre et de Paul, se réjouit de voir le nombre de ses habitants diminuer quand revient ce jour heureux. De la porte Capène se précipitent des milliers de personnes que la distance n’arrête pas. La Voie Appienne disparaît sous la foule qui se presse. » Noie a grand’peine â contenir cette multitude de gens qui lui vient de tous les pays. Elle les loge comme

elle peut. « Ce sont plusieurs villes qui se serrent dans une seule. )) Un jour parmi ces visiteurs lointains on en vit un qui venait encore de plus loin que les autres et dont l’arrivée causa autant d’admiration que de surprise. C’était Nicétas, l’évêque des Daces, qui parcourait l’Italie, et que la renommée de saint Félix avait amené à son tombeau. Paulin se lia tendrement avec cet ami de passage, et, quand il s’en retourna chez lui, il lui adressa une belle ode en vers saphiques où il se plaisait à se figurer le retour de Nicétas dans son pays, et se représentait les jeunes garçons et les jeunes filles qui venaient, à sa rentrée, au-devant de leur évêque. « Qui me donnera, disait-il, les ailes de la colombe, pour que je puisse assister à ces chœurs qui, inspirés par toi, frappent les airs en chantant le Christ? »

Les spectacles que donnait aux pèlerins la fête de saint Félix justifiaient leur affluence. La vieille basilique de Noie se décorait ce jour-là de tous ses atours. « La voûte dorée resplendissait de voiles blancs, l’autel rayonnait de lumières, l’air était embaumé de parfums, l’éclat des lampes rendait la nuit plus brillante que le jour, et la clarté du jour semblait augmentée par les flambeaux qu’on allumait pour la fête. » 11 était rare aussi que le saint ne fît pas quelque miracle. La guérison des possédés était un des plus ordinaires; il les guérissait toute l’année, mais principalement le jour de sa fête. Ces malheureux, qu’on voyait quelquefois errer par les chemins, (( mangeant les poules crues et les bêtes mortes, et disputant aux chiens leur repas hideux », étaient amenés de tous les côtés à Noie. A l’approche de la basilique, ils se livraient à des contorsions horribles. (( Leurs dents grincent, dit saint Paulin, leurs cheveux se hérissent, leurs lèvres sont blanches d’écume, leur corps tremble, leur tête s’agite d’un mouvement vertigineux. Tantôt ils se prennent eux-mêmes par la chevelure et s’élèvent en l’air, tantôt ils se pendent par les pieds. » L’exorciste les entraîne devant le tombeau de saint Félix; alors commencent entre le

SAINT PAULIN DE NOLE

prêtre qui commande et le démon qui résiste les entretiens les plus étranges, jusqu’au moment où il est forcé de quitter le corps dont il s’est emparé. Quels cris de triomphe dans la foule quand on l’entend avouer sa défaite ! et avec quelle allégresse on se précipite sur les pas du malheureux qui s’en retourne guéri !

Mais le spectacle le plus extraordinaire et le plus curieux est encore celui qu’offre cette foule accourue de tous les pays pour célébrer la fête de saint Félix. Elle se compose surtout de paysans, c’est-à-dire des derniers qui soient venus au christianisme, de ceux qui s’étaient séparés avec le plus de regret et après tous les autres de la vieille mythologie. Aussi n’étaientils encore chrétiens qu’à moitié. Ils gardaient avec obstination beaucoup de pratiques de leur ancien culte, qu’une longue habitude leur avait rendues chères. Ils arrivaient à Noie en famille, avec leurs femmes, leurs enfants et quelquefois leurs bestiaux. Ils continuaient à croire qu’il n’y avait pas de meilleur moyen de se rendre la divinité favorable que de lui faire des sacrifices sanglants, et ils s’empressaient d’offrir à saint Félix le mouton ou le bœuf qu’ils immolaient autrefois à Jupiter ou à Mars. Comme ils venaient de loin, ils arrivaient le soir et passaient la nuit sans dormir pour se préparer à la fête du lendemain. C’était un souvenir de ces pervigilia ou veillées sacrées qui précédaient les grandes cérémonies païennes; ces veillées, ils ne les consacraient pas à la prière et au jeune, comme il eût été convenable de le faire, ils les passaient en joyeux festins, ce qui était encore une tradition ancienne que l’Église avait supportée sans rien dire pendant deux siècles; elle venait d’y renoncer avec éclat. Saint Ambroise et saint Augustin s’étaient élevés contre cette habitude de célébrer la fête des martyrs par des repas qui souvent dégénéraient en orgies, et leur exemple avait entraîné la plupart des évêques. Saint Paulin se montrait plus accommodant. 11 lui répugnait d’être rude a ces simples de cœur et de contrister ces braves

gens qui ne savaient pas mal faire. Quand ils arrivaient exténués de fatigue, transis de froid, mourant de faim, il les laissait se reposer et se réjouir sous les portiques où il leur donnait l’hospitalité. Tandis qu’il jeûnait et priait dans sa cellule avec ses compagnons, il ne se scandalisait pas trop d’entendre leurs chants joyeux et le bruit de leurs verres. Seulement il nous raconte qu’il imagina de faire peindre sur les murs des portiques des histoires tirées de l’Ancien et du Nouveau Testament, et se félicite beaucoup d’avoir eu cette idée. Il comptait que les paysans, qui n’étaient pas accoutumés à voir d’aussi beaux tableaux S les regarderaient avec admiration l’un après l’autre et qu’une partie de la nuit se passerait à les contempler. « Pendant qu’ils regardent, disait-il, ils ne boivent pas; c’est autant de pris sur le festin, jam pciucæ superant epulantibus horæ. » La même bonhomie se retrouve dans quelques-uns des miracles qu’il nous raconte. Saint Félix n’était si populaire que parce qu’il se montrait fort complaisant pour les pauvres gens. Il écoutait volontiers leurs réclamations, il exauçait leurs prières, et même, quand leurs bêtes étaient malades, il se chargeait de les guérir. Aussi est-il souvent question, dans ces récits, des bœufs, des moutons, et surtout des porcs, qui faisaient toute la fortune des paysans de la Campanie. Le bon Paulin s’égaie à ce propos sans scrupule. Dans une des dernières pièces qu’il ait composées pour saint Félix, il avoue qu’il a quelque peine à trouver un sujet nouveau. « Je n'avais rien, dit-il, pour le petit repas que je sers tous les ans à mon protecteur. Le jour s’approchait pourtant, et je ne savais que lui donner; mais il y a pourvu lui-même : il m’a envoyé deux porcs » ; c’est-à-dire deux histoires où il est fort question de cet animal. Voici la première. Un paysan d’Abella avait fait vœu d’olfrir

1. Saint Paulin dit positivement que ce n’était pas l’habitude de peindre dans les églises des reproductions d’êtres animés, raro more ; mais cet usage se répandit à cette époque et devint bientôt général.

SAINT PAULIN DE NOLE

un porc à saint Félix; après l’avoir engraissé avec soin, il l’amena pour l’immoler le jour de la fête. C’était, comme on l’a vu, une pratique païenne, mais Paulin ne s’en scandalisait pas. Il acceptait la bête qu’on donnait au saint et en faisait distribuer la chair aux pauvres. « Cette fois, dit-il, l’animal était si gros que sa vue fit naître un appétit extraordinaire chez tous les indigents de la contrée, qui espéraient bien le manger. » Cette espérance fut trompée. Le paysan était un de ces avares qui donnent le moins possible et qui rusent même avec les saints. Quand la bête fut immolée, il fit mettre à part tout ce qui valait la peine d’être emporté, et ne laissa pour les pauvres que les boyaux et l’intérieur. Il s’en allait tout heureux de s’en être tiré à si peu de frais, quand tout d’un coup, en plein jour, sur une route unie, sans savoir pourquoi, il tombe de cheval. Lorsqu’il veut se relever, il lui semble que ses pieds sont liés à la terre et qu’il ne peut les en détacher. Pendant qu’il fait des efforts inutiles pour se remettre en route, le cheval s’en retourne de lui-même d’où il vient et rapporte au saint tout ce que le paysan avait voulu garder pour lui. La viande est aussitôt distribuée aux pauvres, et leurs prières obtiennent la guérison du malheureux, qui s’empresse d’en venir remercier saint Félix. Paulin, selon son usage, lui prête un long discours, dans lequel il se félicite d’avoir été si promptement remis sans opération ni remède, et d’échapper ainsi d’un seul coup non seulement à la souffrance, mais à la médecine, « plus cruelle encore que la maladie » .

Cette histoire finie, Paulin entame allègrement la suivante, car il a promis d’en raconter deux. « Maintenant, dit-il, au second service. C’est le même plat que je vais offrir au saint, mais apprêté d’une autre manière. » Je demande au lecteur la permission de ne pas reproduire ce récit, quoiqu’il ne soit pas sans agrément, mais il ressemble trop au premier. J’aime mieux en rapporter un autre qui présente plus d’intérêt et qui montre que la dévotion, dans ces contrées, n’a pas changé de

caractère. Il s’agit encore d’un paysan pauvre, qui n’a pour toute fortune que deux bœufs. Il s’en sert lui-même, il les loue aux autres pour labourer les champs ou traîner les chariots. C’est leur travail qui le fait vivre; aussi a-t-il grand soin d’eux. Il les nourrit mieux que lui; « il les aime plus que ses enfants », et pour qu’il ne leur arrive pas de malheur, il les a recommandés à saint Félix. Malgré cette protection puissante, une nuit qu’il dort profondément, des voleurs s’introduisent dans l’étable et enlèvent les bœufs. Dès qu’il s’en aperçoit, le malheureux, fou de désespoir, se rend à l’église de saint Félix, et il interpelle familièrement le saint. Il lui reproche de n’avoir pas fait bonne garde : devait- il le laisser dormir d’un somme aussi profond? ne pouvait-il pas de quelque manière effrayer les voleurs? il a manqué d’une façon coupable à tous ses engagements. « Le saint, dit-il, est mon débiteur. Ne pouvant trouver ceux qui ont volé mes bœufs, je m’adresse à celui qui devait les garder. Grand saint, tu t’es fait leur complice, tu n’as pas tenu ta parole; je ne te lâche plus. » Gomme il se croit lésé, il pense avoir le droit d’être exigeant. Il veut ses bœufs, et pas d’autres; il demande qu’on les mène chez lui et qu’on ne lui donne pas la peine d’aller les chercher ailleurs. Il n’ignore pas sans doute que le saint a la mauvaise habitude d’être trop tendre, qu’il souhaite que les criminels se repentent de leurs fautes et ne désire pas qu’ils en soient rigoureusement punis. Il serait capable, dans sa bonté, de laisser les bœufs perdus pour ne pas perdre les voleurs; mais tout peut s’arranger : « Entendons-nous ensemble, et que chacun de nous prenne sa part; sauve les voleurs, si tu le veux, mais fais-moi rendre mes bœufs. » Le saint voulut bien accepter l’accord : « Il pardonna à la rudesse du personnage en faveur de sa foi, et rit avec le Seigneur des injures qu’on venait de lui dire ». Pendant la nuit, les deux bœufs volés rentrèrent tout seuls à l’étabïe.

Ce paysan que saint Paulin fait agir et parler d’une .ma-

SAINT PAULIN DE NOLE

nière si vivante était resté païen sans le savoir, et il traitait saint Félix comme il aurait traité Silvain ou Mercure. Il avait conservé cette vieille opinion que la prière est une sorte de contrat qui oblige aussi bien la divinité que l’homme, et qu’on a le droit de se fâcher contre un dieu qui ne reconnaît pas par quelque faveur les offrandes qu’il a reçues. C’est ce que pense encore aujourd’hui le Napolitain, et l’on sait que, si le saint dans lequel il a mis sa confiance ne le protège pas comme il le souhaite, il lui parle sans ménagement, et se croit autorisé à l’accabler de menaces et d’injures. N’est-il pas étrange de voir les mêmes usages et les mêmes croyances se conserver sans interruption dans les mêmes pays? Ainsi se continue l’humanité, plus fidèle qu’on ne croit, surtout dans les classes populaires, aux anciennes habitudes et aux premières opinions, et gardant obstinément, sous les dehors qui se modifient, ce fond qui ne change pas. C’est une étude curieuse que de constater cette incroyable persistance à travers les révolutions et les âges, et de montrer ce qui reste toujours de l’homme ancien dans le nouveau.

Les derniers poèmes de saint Paulin présentent pour nous un intérêt triste et touchant. On y suit le contre-coup des graves événements qui amenèrent la chute de l’empire. Jusque-là rien n’avait troublé la sérénité du pieux poète. On ne saisissait pas dans ses vers la moindre allusion aux affaires politiques : saint Félix les remplissait tout entiers. On dirait à les lire qu’en quittant le monde Paulin s’était promis de se désintéresser de toutes les préoccupations mondaines, de ne songer jamais ni à la paix ni à la guerre, ni aux victoires ni aux défaites des légions, ni aux intrigues de cour, ni aux ministres qui se remplacent, ni aux empereurs qui se succèdent. Mais il lui devint difficile de persister dans son indifférence quand le danger se rapprocha et que ces bruits de guerre qu’il ne voulait pas écouter se firent entendre à côté de lui.

En 400, il venait d’embellir de magnifiques constructions

lOÔ

le tombeau de saint Félix. Autour de la vieille basilique habilement rajeunie s’élevaient des églises nouvelles, des portiques richement décorés avec des logements pour les pèlerins et des asiles pour les pauvres. Il jouissait avec fierté de son œuvre, quand arrivèrent de tous côtés des nouvelles sinistres : Alaric avec une armée de Goths était en marche vers l’Italie. Cette fois la fête de saint Félix trouve Paulin soucieux et ne parvient pas tout à fait à dissiper ses alarmes. « Le voilà revenu, dit-il, le jour illustré par le nom de Félix. Ce serait le moment d’éclater en chants joyeux, si les malheurs publics permettaient de se livrer entièrement à la joie. N’importe; au milieu même des batailles, que ce jour soit pour nous un jour de paix et d’allégresse, et, quoique l’horrible guerre frémisse au loin, que rien ne trouble la tranquille liberté de nos âmes ! » Mais il n’est pas aisé d être tranquille quand on sait qu’un grand danger nous menace. En vain Paulin essaiet-il d’oublier qu’ Alaric s’avance et que l’empire est en péril ; tout le ramène à cette pensée. Chacun des récits qu’il fait et des souvenirs qu’il rappelle se termine par une prière : « Que Dieu sauve Rome, et que ce flot de barbares vienne se briser contre l’appui du Christ » ;

Elfera barbaries Christo frangente dometur !

Six ans plus tard, en 406, le danger est plus grand encore. Radagaise, un païen, presque un sauvage, traînant après lui toute une cohue de barbares, s’est avancé jusqu’à Florence. L’alarme a été si vive à Rome que beaucoup de grands personnages se sont enfuis. Quelques-uns, les plus illustres peutêtre, Mélanie, Pinianus, descendant de Publicola, Turcius Apronianus, sont venus chercher un asile à Noie, et ils attendent les événements auprès du tombeau de saint Félix. Tout à coup on apprend que Stilicon a traversé l’Apennin par une manœuvre hardie, et qu’il a détruit l’armée de Radagaise. On comprend l’ivresse de joie qui saisit à cette nouvelle des gens

SAINT PAULIN DE NOLE

qui se croyaient perdus. Aussi le poème de saint Paulin s’ouvre-t-il cette année par un véritable chant de triomphe. Fidèle à son habitude, il rapporte tout à saint Félix : c’est lui qui a imploré le Seigneur et qui, avec l’aide de Pierre et de Paul, a obtenu qu’il prolongeât les jours de l’empire romain. « Et maintenant, ajoute-t-il, que nos craintes ont disparu, comme on aime, après Forage, à regarder les nuages qui s’en vont, comparons aux terreurs passées la sécurité présente. Qu’ils étaient sombres les jours de cette triste année, ou plutôt de cette nuit qui vient de s’écouler, alors que, déchaîné par la colère céleste, l’ennemi ravageait les cités de Fltalie! Mais le Christ s’est laissé llcchir; il a étalé les merveilles de sa puissance, et les barbares ont été exterminés avec leur chef impie! )) Les frayeurs une fois dissipées, il ne lui reste plus que la joie de posséder quelque temps des hôtes illustres, les premiers et les plus grands de l’aristocratie chrétienne de Rome. « Ce sont, dit-il, des fleurs nouvelles qui ont poussé dans le jardin de saint Félix )) ; et, pour leur faire honneur, il se permet une petite débauche : il ajoute au grave hexamètre, dont il s’est toujours servi jusque-là, des vers de mesure diverse, dans lesquels il célèbre « la merveilleuse fécondité des nobles races » , et les grands exemples donnés à la Rome des apôtres par ceux dont les ancêtres avaient été la gloire de la Rome des consuls.

Mais sa joie ne fut pas de longue durée. Le danger ne tarda pas à reparaître, et cette fois Stilicon, que l’empereur venait de faire assassiner, n’était plus là pour le conjurer. En 410, Alaric prit Rome d’assaut. Saint Paulin, qui était un patriote, comme Prudence, comme Ambroise, comme Augustin, qui tenait de ses pères la croyance au vieux dogme de l’éternité de l’empire, dut éprouver à cette nouvelle un profond désespoir. Il vit repasser les illustres fugitifs auxquels, quatre ans auparavant, il avait donné l’hospitalité. Mais le danger cette fois était plus grand; ils ne s’arrêtèrent pas à Noie, qui était trop

menacée : ils allaient chercher un asile plus sûr en Sicile, en Afrique, ou même à Jérusalem, auprès du tombeau du Christ. Paulin, lui, ne songeait pas à fuir. Il avait accepté d’être évêque de Noie quand cet honneur était devenu un péril. Sans avoir d’autre arme que sa piété {pietate armatus inermï), il attendait de pied ferme les barbares, décidé à défendre contre eux son troupeau.

Le pape Grégoire le Grand raconte que, les Vandales ayant pris et emmené en Afrique un grand nombre d’habitants de Noie, saint Paulin vendit tous ses biens et ceux de son église pour les racheter. « Il ne lui restait plus rien, quand une pauvre veuve vint lui dire que son fils avait été fait captif et qu’on demandait une forte somme pour sa rançon. L’homme de Dieu se mit à chercher ce qu’il pourrait bien lui donner, mais il ne trouva rien que de se donner lui-même. » Il partit donc pour l’Afrique, prit la place de l’esclave, et rendit le fils à sa mère. On voudrait ne pas pouvoir douter de la vérité de ce beau récit; mais, puisqu’il s’agit ici d’un disciple de saint Martin, il faut lui appliquer les règles que son maître avait établies, et (( ne pas croire légèrement aux choses douteuses ». Assurément saint Paulin était bien capable de faire ce que la légende lui attribue, mais il me paraît difficile de croire, si l’histoire était vraie, que ni le prêtre Uranius, qui en racontant ses derniers moments a rappelé Vous les grands événements de sa vie, ni aucun autre contemporain, n’en aient parlé. Ce qu’Uranius raconte, ce qui me semble faire plus d’honneur encore à saint Paulin, c’est qu’au moment de mourir il pardonna à tous les hérétiques qu’il avait retranchés de l’Eglise, et qu’il leur accorda la réconciliation et la paix; c’est qu’après sa mort il ne fut pas seulement pleuré des fidèles, mais que les païens et les juifs suivaient ses obsèques, déchirant leurs vêtements et disant qu’ils avaient perdu leur protecteur et leur père. Ainsi, au milieu d’un siècle si violent, après les plus vives polémiques, malgré l’ardeur de sa foi, il sut conserver jusqu’à

SAINT PAULIN DE NOLE

la fin les vertus les plus précieuses et les plus rares, la tolérance et l’humanité ! C’est le plus bel éloge qu’on puisse faire de lui : c’est par là qu’il a mérité l’honneur d’être mis, à côté de son maître saint Martin, au premier rang des saints français.

Comme poète aussi, il est bien de notre pays, il n’a pas assez d’élévation et de souffle pour réussir dans l’ode ou dans l’épopée. Les genres où il excelle, l’épître, l’élégie, sont ceux où l’on se tire d’affaire avec de la grâce et de l’esprit. Il a le goût des qualités tempérées, il aime l’éloquence et le biendire; quelque sujet qu’il traite, il le ramène à lui, il s’en sert comme d’un prétexte pour une causerie qui suit les caprices d’une conversation ordinaire. Il supplée à l’originalité qui lui manque par le sens de la vie, par la finesse, par la simplicité par la raison. Ce sont là, comme le fait remarquer M. Ebert, des qualités françaises, et elles ressortiront davantage si nous le comparons à son contemporain, l’Espagnol Prudence

Page 1