De Ingratis, IV, 13. — 2. III
Prudence aussi, quoiqu’il soit plus doux et plus tolérant de sa nature, se laisse aller quelquefois, dans l’emportement de la discussion, à maltraiter cruellement ses adversaires. 11 est si sûr de la vérité de ses opinions, ses raisons lui semblent si claires, et il lui paraît si difficile d’y répondre, qu’il trouve, quand ils résistent, leur obstination criminelle, et qu’il ne se possède plus en leur répondant. « Tais-toi, misérable, crie-t-il à Manichée, qui ne veut pas admettre que le Christ ait eu un corps véritable, mords ta langue, chien immonde! ))
Obmutesce, furor, linguam, canis improbe, morde
Ainsi, chez tous les deux, la plénitude de la foi va jusqu’à la violence; la passion qu’ils apportent au sujet qu’ils traitent est la même; ils sont aussi animés, aussi convaincus l’un que l’autre. Pourquoi donc est-il si difficile d’aller jusqu’au bout du poème Contre les ingrats, tandis qu’on lit VHamartigenia avec intérêt et quelquefois avec admiration? C’est que Prosper n’est qu’un versificateur habile, et que Prudence est un poète.
Mais de quelle manière ce talent de poète se révèle-t-il dans son œuvre? Est-il possible d’y saisir les procédés par lesquels il donne la vie à cette matière aride? — Ce qui anime tout, dans le poème immortel de Lucrèce, c’est le sentiment de la nature; personne ne l’a plus connue ni mieux aimée dans les temps antiques. Elle n’est pas seulement pour lui le plus agréable des spectacles, la joie des yeux et le calme du cœur, elle lui sert à tout comprendre et à tout expliquer. Il en tire à la fois ses peintures les plus riantes et ses arguments les plus solides. A tout moment, la terre, le ciel, les eaux, les arbres, les animaux, lui fournissent des rapprochements, des comparaisons, des images dont s’éclairent les raisonnements les plus