‹ La fin du paganismeChapitre 26 sur 112 · Prud., Apotheosis · texte numérisé non relu

Prud., Apotheosis

LE POETE PRUDENCE

obscurs. C’est ce qu’on ne trouve pas avec la même richesse chez Prudence. Quoi qu’en dise Chateaubriand, qui a prétendu que le christianisme avait rendu à l’homme l’intelligence et le goût de la nature, je ne vois pas que les premiers chrétiens se soient beaucoup occupés de la dépeindre. Loin de s’inspirer d’elle, on dirait qu’ils s’en méfient. IN’est-elle pas la grande corruptrice qui énerve en nous la volonté par ses séductions? N’est-ce pas de son sein que les dieux des anciens cultes étaient sortis, et ne semblent-ils pas encore puiser chez elle ce qu’il leur reste de force? Au lieu d’attirer l’homme vers les spectacles extérieurs dont il redoute les attraits, le christianisme lui dit, commejes stoïciens, de regarder au dedans L Prudence est fidèle à ce précepte, et l’on voit bien qu’il n’a guère jeté les yeux hors de lui. On trouve, dans ses poèmes didactiques, plus de raisonnements que d’images. Les comparaisons y sont rares, et parmi celles qu’on y rencontre, il n’y en a que deux dont j’aie gardé le souvenir. L’une en soi n’est pas nouvelle, mais le poète l’a rajeunie par les agréments de l’expression : c’est celle où il compare les âmes qui ne savent pas résister aux séductions de la vie à ces colombes qui se laissent prendre aux pièges de l’oiseleur^ L’autre est plus originale et plus frappante. Le malheur de l’homme, qui trouve sa perte dans le péché qu’il a commis, le fait songer à la vipère, dont les naturalistes anciens disaient qu’elle ne peut mettre au monde ses petits sans mourir. La peinture de cet enfantement douloureux, dans son énergie un peu brutale, est saisissante^. Mais le morceau qui, dans Prudence, rappelle le mieux Lucrèce, est celui de VHamarti-genia, où il nous montre, par une succession d’images rapides, comment le mal est entré dans le monde à la suite de la première faute. Il dépeint la terre, qui perd peu â peu sa fécondité, les moissons envahies par les folles herbes, les vendanges détruites par les insectes dévorants; puis, les éléments qui

1. Voyez lome I, pag^e 314. — 2. Hamartigenia^ 804. — 5. Id., 585.

deviennent furieux, les vents qui renversent les arbres des forêts, les fleuves qui ravagent les plaines :

Frangunt umbriferos aquilonum prælia lucos Et cadit immodicis sil\a extirpata procellis.

Parte alla violentas aquis torrentibus amnis Transilit objectas præscripta repagula ripas,

Et vagus eversis late dominatur in agris^.

Du mal physique il passe au mal moral. Il montre que l’humanité s’est gâtée encore plus que la nature; il fait voir de quelle manière les hommes ont perverti, par de mauvais usages, tous les sens que Dieu leur avait donnés, et comment ils sont devenus tous les jours plus méchants, ce qui lui donne l’occasion de décrire les défauts de son temps avec une verve et un bonheur d’expression qui rappellent souvent les satiriques de la bonne époque.

Le plus grand charme du poème de Lucrèce, c’est qu’il y mêle partout sa personnalité. Au milieu des raisonnements les plus arides, tout d’un coup l’homme apparaît, égayant et animant tout de sa présence. Le système d’Épicure n’a pas seulement séduit son intelligence, il a conquis son âme : il lui est attaché de cœur autant que d’esprit. Assurément il est très sensible aux grandes clartés que son maître jette sur l’univers. Il éprouve une fierté légitime à saisir la nature des choses, à escalader le ciel, comme il dit, et à voir les murailles du monde reculées; mais il est encore plus heureux d’apporter à l’homme le soulagement de ses maux, cette paix intérieure que tous souhaitent, et dont il est plus avide que personne. La philosophie lui plaît surtout par ses applications. On se le représente d’ordinaire comme une sorte de dialecticien farouche, qui veut nous réduire au désespoir en nous enfermant dans le plus sombre des systèmes; c’est, au contraire, un ami de l’huma-

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