Apotheosis
des maladies, méprisez le sépulcre, et préparez-vous à suivre au ciel le Christ qui vous appelle ! ^ » N’est-il pas étrange qu’ici Prudence célèbre l’immortalité de l’âme et la persistance de la vie avec le même enthousiasme, la même plénitude de conviction et de joie que Lucrèce, quand il chante l’anéantissement entier de l’homme, sans retour et sans réveil, et qu’il proclame, d’un ton de triomphe, qu’il n’y a, dans ce monde, rien d'immortel que la mort? Il me semble qu’on ne vit jamais une inspiration aussi semblable dans des opinions aussi contraires.
La réponse à Symmaque. — Patriotisme de Prudence. — Élogî de la domination romaine. — Prudence et Claudien.
Le dernier et le plus célèbre des poèmes dogmatiques de Prudence est sa réponse à Symmaque [Contra Symmachum), en deux livres. Le poète y réfute, après saint Ambroise, la fameuse requête du préfet de Rome, dans laquelle il demandait
1. Apoth., 1060. Je veux citer quelques-uns de ces vers qui, par la vigueur de la pensée et le mouvement passionné de la phrase, sont vraîment dignes de l’époque classique.
Veniam quibus ille revenit Calcala de morle viis : quod eredimus hoc est;
Et totus veniam, nec enim minor aut alius quam Niinc sum restiluar; vultus, color et vigor idem Qui modo vivit erit, nec me vel dente, vel ungue Fraudatum revomet patefacti fossa sepulcri,
Pellite corde metum....
Morbos ridete minaces, înflictos casus contemnite, tetra sepulcra Respuite; exsurgens quo Christus provocat, ite.
LE POÈTE PRUDENCE
à l’empereur qu’on rétablît l’autel de la Victoire. Cet ouvrage de Prudence est d’un caractère très différent des autres. Le premier livre, oii il attaque le paganisme en général, contient des passages pleins de verve bouffonne qu’on a rapprochés avec raison des plus belles satires de Juvénal. Il s’en trouve, dans le second, qui rappellent, par leur éclat et leur pathétique, les endroits les plus brillants de Claudien. Il me paraît impossible qu’on n’admire pas la souplesse d’un talent qui a tant produit en si peu d’années, qui à chaque œuvre se renouvelle, et qui se trouve également propre aux genres les plus divers. Évidemment celui qui était capable de réunir tant de qualités opposées, qui réussissait à la fois dans l’ode, dans la satire, dans la ])oésie didactique et historique, ne devait pas être un poète ordinaire.
La réponse à Symmaque est une œuvre importante, qui possède des mérites très variés, et dont l’étude serait longue, si elle prétendait être complète. Je me contente d’y chercher en ce moment une qualité qui n’avait pas sa place dans les autres ouvrages de Prudence et qui donne à celui-ci une couleur particulière : je veux dire le patriotisme. Symmaque accusait les chrétiens d’être les ennemis de l’empire et voulait les rendre responsables des malheurs publics, (l’était un vieux reproche que les païens adressaient volontiers à la religion nouvelle, et que presque tous les apologistes du christianisme s’étaient vus forcés de combattre. Je ne crois pas qu’aucun d’eux l’ait fait avec plus de conviction, plus de bonne foi, plus de chaleur sincère que Prudence.
Dans tout son discours, Symmaque admet comme une vérité démontrée que les Romains doivent à leurs dieux la richesse et le pouvoir : c’est l’argument sur lequel il appuie toute sa discussion. Prudence répond d’abord que le pouvoir et la richesse ne sont pas les plus précieux des biens, et que le Dieu des chrétiens en donne d’autres, qui ont bien plus d’importance. Mais cet argument, que saint Augustin a repris dans la
Cité de Dieu, ne lui suffit pas : le chrétien pourrait à la rigueur s’en contenter; il faut autre chose au patriote. Il ne veut pas qu’on accorde aux païens que Rome doit sa puissance à la protection de ses dieux. Les autres apologistes l efusaient aussi de l’admettre; mais la raison qu’en donne Prudence n’appartient qu’à lui. C’est au nom meme de l’honneur des Romains qu’il combat l’opinion de Symmaque : il lui semble qu’on les rabaisse en attribuant leur succès à de fausses divinités; on leur fait injure quand on suppose qu’ils ont eu besoin de ce secours pour vaincre, a Non, dit le poète en colère, je ne souffrirai pas qu’on insulte nos aïeux et qu’on calomnie des victoires qui nous ont coûté tant de fatigues et tant de sang. C’est outrager nos légions, c’est ôter à Rome ce qui lui revient, que de faire honneur à Vénus de ce qui est l’effet de notre courage; c’est prendre la palme dans la main du vainqueur. Pourquoi donc plaçons-nous au sommet des arcs de triomphe des chars traînés de quatre chevaux, et, sur ces chars, les statues des Fabricius, des Curius, des Drusus et des Camille, tandis qu’à leurs pieds les chefs ennemis, la tête basse, les mains liées derrière le dos, plient le genou ; pourquoi attachonsnous au tronc des arbres des trophées victorieux, si c’est Flora, Matuta ou Cérès qui ont vaincu firennus, Persée, Pyrrhus ou Mithridate?^ » Ainsi les rôles sont changés : les païens n’ont point le privilège d’être seuls les gardiens jaloux de la gloire de Rome. Prudence fait profession d’y tenir encore plus, et même de la défendre contre eux. On ne pouvait pas })rendre, dans ce grand débat, une position plus heureuse et plus forte. Il tient à montrer qu’il admire plus que personne les grandes choses qu’ont faites les Romains ; il est pénétré pour eux d’admiration et de reconnaissance; il les remercie, au nom des peuples mêmes qu’ils ont soumis, d’avoir établi la paix et l’unité dans e monde : « Maintenant, dit-il, on vit dans tout l’univfirs