Contra Symm., II
LE POÈTE PRUDENCE
comme s’il n’y avait plus que des citoyens de la même ville, des parents habitant ensemble la maison de famille. On vient des pays les plus éloignés, des rivages que la mer sépare, porter ses affaires aux mêmes tribunaux et se soumettre aux mêmes lois. Des gens étrangers entre eux par la naissance se rassemblent dans les mêmes lieux, attirés par le commerce et les arts; ils concluent des alliances et s’unissent par des mariages. C’est ainsi que le sang des uns et des autres se mêle, et que de tant de nations il s’est formé un seul peuple C » Ce beau passage en rappelle d’autres. Tous les grands poètes de ce temps ont célébré les bienfaits de l’unité romaine : c’était un bien dont on sentait tout le prix depuis qu’on était menacé de le perdre; la peur qu’on avait d’en être privé, au moment où les barbares envahissaient l’empire, le faisait paraître plus précieux. Claudien aussi félicite Rome d’avoir accueilli les vaincus dans son sein et fait du genre humain un seul peuple :
Hæc est in gremio victos quæ sola recepit,
Humanumque genus communi nomine fovit^.
Il célèbre, comme Prudence, cette paix imposée au monde, qui fait qu’on peut voyager sans crainte, que c’est un jeu de visiter les contrées les plus lointaines, et que l’étranger qui les parcourt retrouve partout la patrie. Quelques années plus tard, un autre poète, Rutilius Namatianus, reprend le même éloge. Il répète que c’est un bonheur pour tous les peuples d’avoir été vaincus par Rome, et qu’en leur communiquant ses lois elle a fait de l’univers une seule ville :
Dumqu(3 offers victis proprii consortia juris Urbem fecisti quod prius orbis erat^.
Il faut remarquer que de ces trois poètes, qui expriment les mêmes sentiments, presque dans les mêmes termes, aucun
i. Contra Syinm.^ II, 610. — 2. Claudien, In sec. consul. Stilich.^ 150. — 5. Piuliliiis, Ilin., 63.
LA FIN Dl paganisme.
n’était né à Rome, ou même en Italie. Qu’importe! Ces fils des nations vaincues avaient depuis longtemps oublié la colère et la haine qui animaient leurs pères. Ils n’étaient plus touchés que des bienfaits d’une domination qui leur donnait la civilisation et la paix. Devenus Romains de cœur comme de nom, ils n’entrevoyaient pas dans l’avenir de .plus grand malheur que de cesser de l’être.
Chez Prudence, ces sentiments nous surprennent un peu plus que. chez les deux autres : d’abord nous ne pouvons nous empêcher d’être étonnés de le trouver si Romain après l’avoir vu si Espagnol tout à l’heure. Je crois avoir montré qu’il aimait beaucoup le pays où il était né ; mais la tendresse qu’il éprouvait pour la petite patrie n’affaiblissait pas en lui l’amour de la grande. Il est certainement fort heureux de parler de Rarcelone ou de Saragosse, et de célébrer les saints dont elles s’honorent; mais au-dessus de toutes ces villes chéries auxquelles l’attachent les habitudes et les amitiés, il y en a une qui plane et domine, qui, quoique aperçue de plus bas et de moins près, comme dans un nimbe rayonnant, ne tient pas une moindre place dans ses affections : c’est Rome. Il la saluait de loin, avant de la connaître : « Trois, quatre et sept fois heureux, disait-il, celui qui habite la grande ville ^ )) Ce fut plus tard une des joies de sa vie de pouvoir la visiter, et surtout de la trouver chrétienne. Elle avait longtemps résisté à la foi nouvelle, mais elle venait enfin de s'y laisser vaincre. « Les lumières du sénat, disait Prudence, ces grands personnages qui se réjouissaient d’être flamines ou luperques, baisent maintenant le seuil du temple des apôtres et des martyrs. Le pontife, qui portait les bandelettes sacrées, est marqué au front du signe de la croix; et, devant l’autel de saint Laurent, s’agenouille Claudia la vestale ‘L )) C’était une grande conquête, la dernière qui restât à faire au christianisme. Personne ne s’en