Perist, II, 529. — 2. Id., II
LE POÈTE PRUDENCE
réjouit plus que Prudence : elle lui permettait de se livrer sans aucun scrupule à l’affection que Rome lui inspirait. — Après cela, on se demandera peut-être comment ce respect et cet amour pour la vieille capitale du monde pouvaient s’accommoder du réveil des nationalités vaincues el de la renaissance de l’esprit provincial dont j’ai parlé tout à l’heure. Il me serait malaisé de le dire; mais je crois bien que Prudence et beaucoup de ses contemporains, qui pensaient comme lui, ne trouvaient pas le problème aussi difficile que nous. Ils voulaient devenir Gaulois ou Espagnols, mais ne pas cesser d’être Romains, et je suppose qu’ils imaginaient — c’était peut-être un rêve — une situation politique où les divers peuples jouiraient de leur indépendance, sans compromettre tout à fait l’unité de l’empire.
Une autre raison qui rend cette passion pour Rome plus surprenante chez Prudence que chez Claudien et chez Rutilius, c’est qu’il était chrétien, et qu’il nous semble que les chrétiens ne devaient pas être fort attachés à un empire qui les avait si rudement traités pendant deux siècles. Mais nous nous trompons. A l’époque même où on les persécutait, ils se piquaient d’être aussi bons citoyens que les autres; et, depuis que la conversion de Constantin les avait rendus maîtres du pouvoir, ils n’avaient plus aucun motif d’être mécontents. Il serait aisé de prouver, en étudiant les écrits de saint Ambroise et de saint Augustin, que, loin de souhaiter la ruine de Rome, ils ont énergiquement travaillé k la sauver. Pour m’en tenir à Prudence, je ne crois pas qu’il y ait eu, à ce moment, un patriote plus zélé que lui. Il ne lui suffit pas d’avoir célébré la grandeur romaine dans les beaux passages que j’ai cités, il veut montrer que les chrétiens ont des motifs particuliers d’en être touchés, et que la reconnaissance les attache à l’empire autant que le devoir. Rome ne tient pas sa puissance de ses divinités nationales, comme elle le pense; ce n’est pas non plus au hasard qu’elle la doit : le hasard n’est qu’un mot « dont nous couvrons notre ignorance a ; c’est le Dieu véritable, le Dieu
des chrétiens qui a pu seul la lui donner. Elle entrait dans ses grands desseins sur rhumanité; l’unité du monde, sous la main de Rome, devait servir à la victoire du Christ. Dans des pays divisés, parmi des nations toujours en querelle, au milieu du bruit des armes, la vérité aurait eu peine a se faire entendre; la parole divine se serait plus difficilement communiquée d’un peuple à l’autre, arrêtée à chaque frontière par les haines nationales. Mais, une fois la paix établie sur la terre et l’univers réuni sous le même sceptre, tes voies étaient ouvertes a la religion nouvelle; le Christ pouvait paraître, le monde était prêt à le recevoir :
En ades, Omnipotens, concordibus influe terris;
Jam mundus te, Christe, capit ^.
Ainsi la grandeur de Rome se trouve rattachée à la naissance du Christ ; un lien est trouvé entre ces deux puissances qui se sont méconnues. Ce ne sont plus des ennemies irréconciliables, comme elles croyaient l’être, puisqu’elles ont servi aux mêmes desseins de la Providence. Les Scipion, les César, les Auguste, ces grands hommes dont les païens ont toujours le nom à la bouche, et dont ils veulent faire une insulte à la nouvelle religion, ont travaillé, sans le savoir, pour elle, et, comme ils ont concouru à son œuvre, il lui est permis de s’en faire honneur. C’était le triomphe de la politique d’Auguste d’avoir fait croire que la république aboutissait à l’empire. Prudence ajoute un anneau à cette chaîne : il présente le christianisme comme le dernier terme et le couronnement de toute l’histoire romaine.
Dès lors, toutes les causes de dissentiment entre le christianisme et Rome sont supprimées, et l’on comprend que l’Église prenne le plus vif intérêt à ta conservation de l’empire. Il était alors très menacé. Ceux des barbares qu’avec une étrange imprévoyance on avait établis dans les provinces comme