‹ La fin du paganismeChapitre 31 sur 112 · Contra Symin., II, C · texte numérisé non relu

Contra Symin., II, C

LE POÈTE PRUDENCE

laboureurs ou soldats, n’étant plus tenus en respect, venaient de se révolter; les autres, qui ne voyaient plus en face d’eux les légions pour les contenir, avaient passé le Rhin et le Danube et couraient le pays. Le péril fut un moment conjuré par deux victoires : Stilicon repoussa le chef des Gotlis a Pollentia, et il extermina l’armée de Radagaise près de Florence. Plus Palerte avait été vive, plus la joie fut grande quand on se crut sauvé. Glaudien chanta en vers superbes la défaite d’Alaric :

0 celebranda mihi cunctis Pollentia sæclis !

Vir lotis fatale solum, memorabile bustum

Barbariæ ! *

L’enthousiasme de Prudence est plus vif peut-être et plus touchant encore que celui de Glaudien. Dans un des plus beaux morceaux qu’il ait écrits, il suppose que Rome prend la parole et s’adresse au vainqueur : « Monte, lui dit-elle, sur ton char de triomphe; rapporte-moi ces dépouilles reconquises : je t’attends avec le Ghrist qui t’accompagne. Viens! que j’ôte les chaînes de ces troupeaux de captifs. Femmes, jeunes gens, jetez CCS entraves usées par une longue servitude. Que le vieillard, oubliant les peines de l’exil, rentre sous le toit de ses pères; (jue l’enfant, se jetant dans les bras de sa mère qui lui est rendue, se réjouisse avec elle de voir la honte de l’esclavage effacée de sa maison. Plus de craintes; nous sommes vainqueurs, nous pouvons nous livrer aux effusions de notre joie a Cette joie, on le sait, ne dura guère; ces belles journées n’eurent pas de lendemain. Après la mort de Stilicon, assassiné par l’ordre de l’empereur, Alaric, que personne ne pouvait plus arrêter, s’empara de Rome et la pilla pendant trois jours. Soyons sûrs que, si Prudence était encore vivant en 410, ce qiCon ignore, il dut être un de ces patriotes que la prise de Rome a frappés au cœur.

1. Glaudien, De Bello gelico, G35. — 2. Prudence, Contra Symm.^W, 751.

Les poésies de Prudence sont mites pour être lues. — Il s’adresse principalement aux lettrés. — Qualités par lesquelles il a dù leur plaire. — Les classes éclairées conquises par le christianisme. — Rôle de la poésie chrétienne dans cette conquête.

Avant de prendre congé de Prudence, il me reste une question importante à traiter. Est-il possible de savoir pourquoi il a composé ses ouvrages, et ce qui a dù le déterminer à les donner au public? Nous avons vu qu’il n’était plus jeune quand il publia les écrits qui nous restent. Il nous dit, dans sa préface, qu’il est revenu de toutes les ambitions du monde, qu’il attend la mort et ne songe qu’à s’y préparer. Il n’est pas vraisemblable qu’un homme dans ces dispositions n’écrive que pour le plaisir d’écrire ou pour la gloire qu’on peut en tirer ; il devait avoir un dessein plus sérieux. Puisqu’il s’accuse comme d’un crime de n’avoir rien fait jusque-là d’utile, c’est qu’il espère, en composant ses derniers vers, servir de quelque façon ses croyances. Mais quel genre de services veut-il leur rendre? Je crois que, pour le savoir, il faut d’abord chercher à qui ses vers s’adressaient et pour quel public il les a particulièrement écrits.

On se souvient que les deux premières hymnes de ses chants pour toute la journée (Cathemerinon) sont assez exactement imitées de celles de saint Ambroise. Ün est d’abord tenté de croire que, puisqu’elles sont semblables, elles devaient être faites pour le même usage, c’est-à-dire qu’il les destinait à être chantées dans les offices de l’Eglise. Pourtant cette opinion ne me paraît guère vraisemblable. D’abord elles ont plus de cent vers, ce qui dépasse la mesure ordinaire des chants liturgiques ; et leur ressemblance même avec les hymnes de saint

LE POÈTE PRUDENCE

Ambroise, qui persuade quelques critiques qu’elles devaient avoir la même destination, me fait justement penser tout le contraire. Il me semble que l’idée de déposséder les chants du grand évêque et de leur substituer les siens ne peut être venue à l’esprit d’un poète modeste et qui parle de lui avec tant d’humilité. On ne peut pas supposer qu’en l’imitant il eut la prétention de faire mieux que lui et de prendre sa place; il faut admettre qu’il n’a essayé de refaire ses hymnes que parce qu’il les destinait à des usages différents et qu’il voulait les approprier à un autre public. Dans tous les cas, s'il peut y avoir quelques doutes pour les deux premières, il n’en reste pas pour celles qui suivent. Elles sont plus longues encore, plus largement développées, plus riches d’épisodes et de narrations, et, en l’état où le poète les a publiées, elles ne pouvaient pas figurer dans les cérémonies de l’Eglise : celles-là, on peut en être certain, n’ont pas été faites pour être chantées, mais pour être lues^

Pouvons-nous aller plus loin? Est-il possible de deviner à quel genre particulier de lecteurs songeait Prudence quand il les composa? Je crois que la nature même des mètres dont il s’est servi peut nous donner à cet égard des indications précises. Nous voyons qu’il n’a pas osé reproduire tous ceux dont usait Horace. Une seule fois il a employé la strophe saphique; mais ce genre de strophe est plus simple que les autres, et nous savons que les Romains s’y étaient aisément accoutumés. Quant à la strophe alcaïque et aux autres, qui étaient plus compliquées, il s’en est abstenu ; seuls les savants qui avaient fait de la métrique ancienne une étude approfondie auraient pu les goûter, et il est clair que cette élite de lecteurs ne lui suffisait pas. D’un autre côté, il ne se borne pas, comme saint Ambroise,

i. Voyez, sur cette question, le mémoire de M. Sixt intitulé : Die lyrischen Gedichte des Aurelius Prudenthis, Stuttgart, 1889. L’Église a plus tard introduit quelques fragments des hymnes de Prudence dans son rituel, mais jamais une hymne entière.

au dimètre ïambique, dont le rythme est si facile et si frappant, et que le peuple même était capable de comprendre. 11 se sert de vers plus savants et plus rares, qui, en ce moment, où la connaissance de la quantité des syllabes se perdait, ne pouvaient pas être saisis de tout le m.onde. On doit en conclure que, s’il ne s'adresse pas uniquement à un petit cercle d’érudits, il faut pourtant avoir reçu quelque instruction pour rap[)récier. Il écrit donc pour des gens qui, sans être des savants de métier, ne sont pas tout à fait étrangers aux combinaisons de la métrique, c’est-à-dire qui sortent des écoles du grammairien et du rhéteur : à cette époque, où l’instruction était si répandue, c’était toute la bourgeoisie de l’empire.

Ce que les hymnes de Prudence nous font entrevoir, sa réponse à Symmaque achève de le prouver. Quand cet ouvrage fut composé, il y avait près de vingt ans que Symmaque s’était adressé à l’empereur pour faire rétablir l’autel de la Victoire et que saint Ambroise lui avait répondu. Depuis longtemps r affaire était vidée en faveur des chrétiens. A quoi bon la reprendre après tant d’années? Quelle nécessité pour les victorieux de recommencer une lutte où il semble qu’ils n’avaient plus rien à gagner? On comprend d’autant moins cette reprise d’hostilité contre le paganisme qu’à entendre Prudence il ne restait presque plus de païens. (( C’est à peine, nous dit-il, si quelques retardataires [pars hominum rarissima) ferment encore les yeux à la lumière. Voilà longtemps que ceux qui habitent les étages élevés des maisons, et qui se promènent à pied dans les rues de Rome — il veut dire le peuple, — se pressent devant la tombe de Pierre, au Vatican. Le sénat a fait une plus longue résistance; mais enfin il vient de céder. Les descendants des plus illustres familles fréquentent l’église de ces Nazaréens dont ils se moquaient, et laissent Jupiter tout seul dans son Capitole L )) Il faut avouer que, si les clioses

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